Le vieux arbre et le jardinier

Un jardinier, dans son jardin,
avoit un vieux arbre stérile ;
c’étoit un grand poirier qui jadis fut fertile :
mais il avoit vieilli, tel est notre destin.

Le jardinier ingrat veut l’abattre un matin ;
le voilà qui prend sa cognée.
Au premier coup l’arbre lui dit :
respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit
que je t’ai donné chaque année.

La mort va me saisir, je n’ai plus qu’ un instant,
n’assassine pas un mourant
qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine,
répond le jardinier ; mais j’ai besoin de bois.

Alors, gazouillant à la fois,
de rossignols une centaine
s’écrie : épargne-le, nous n’avons plus que lui :
lorsque ta femme vient s’asseoir sous son ombrage,
nous la réjouissons par notre doux ramage ;
elle est seule souvent, nous charmons son ennui.

Le jardinier les chasse et rit de leur requête ;
il frappe un second coup. D’abeilles un essaim
sort aussitôt du tronc, en lui disant : arrête,
écoute-nous, homme inhumain :
si tu nous laisses cet asyle,
chaque jour nous te donnerons
un miel délicieux dont tu peux à la ville
porter et vendre les rayons :
cela te touche-t-il ? J’ en pleure de tendresse,
répond l’avare jardinier :
eh ! Que ne dois-je pas à ce pauvre poirier
qui m’a nourri dans sa jeunesse ?

Ma femme quelquefois vient ouir ces oiseaux ;
c’en est assez pour moi : qu’ils chantent en repos.
Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance,
je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton.

Cela dit, il s’en va, sûr de sa récompense,
et laisse vivre le vieux tronc.

Comptez sur la reconnoissance
quand l’intérêt vous en répond.
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Une fable de Jean-Pierre Claris de Florian – Illustration de J.J. Grandville.

Ouvre ton écorce, arbre

Ouvre ton écorce, arbre,
Prends-moi dans ton écorce…

Les jours ont passé un par un,
Les jours ont passé deux par deux,
Nous nous sommes nourris d’amour,
Et de souffrance et de deuil.

M’ont déjà fatigué
Les jours amples ou étroits,
M’ont déjà fatigué
Coupables et innocents,
M’ont déjà fatigué
Cette légère tristesse
Et ces malheureuses nostalgies.
Alors, ouvre ton écorce, arbre,
Prends-moi dans ton écorce !

Prends-moi dans ton écorce,
En ce siècle sans fleurs ;
Je vais me fondre en toi
Comme un petit printemps,
Comme un chagrin secret,
Au fond de tes feuilles,
Je brillerai même triste
Et entrerai dans un profond sommeil.

Et que les vents viennent,
M’arrachent de tes mains,
Moi, je m’éveillerai, mon arbre,
Nous tonnerons ensemble.

Moi, je serai poussé avec toi,
Moi, je me courberai avec toi,
Et de l’emprise des vents
Je me délivrerai avec toi.

Et une nuit secrète,
Quand tous dormiront,
Je te répéterai des paroles magiques ;
Nous irons tout doucement
Nous nous lèverons en tapinois
Et rendrons insomniaque
Celle qui dort.

Dans son rêve,
Un arbre ensorcelé
Prendra forme humaine ;
Il soufflera tout bas,
Et d’une langue humaine,
Comme une merveilleuse légende,
Il lui confiera
Un immense amour perdu,
Et une infinie nostalgie.
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Razmig Tavoian (poète arménien) –  Traduction par Louise Kiffer.

« Marisol’s Dream » Scherer & Ouporov 2005 – Jenkins Johnson Gallery, New York City.

Ginkgo Biloba

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La feuille de cet arbre qui de l’Orient
A été confié à mon jardin
Donne à apprécier un sens caché
Capable d’édifier l’initié.
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Est-ce un seul être vivant
Qui s’est scindé en lui-même ?
En sont-ce deux qui s’élisent
Au point qu’on les connaît comme un seul ?
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Pour répliquer à de telles questions
J’ai sans doute trouvé le vrai sens :
Ne ressens-tu pas, à mes chants,
Que je suis un et double ?
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Johann Wolfgang von Goethe, extrait du Divan occidental-oriental, traduction Serge Meitinger.
Le poème est dédié à Marianne von Willemer. La date figurant sur le manuscrit n’est pas celle de la composition du poème, mais celle d’une rencontre à la Gerbermühle qui l’a inspiré.
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« un et double » l’intuition de Goethe était peut-être justifiée…

L’algue du ginkgo

La première algue vivant en symbiose avec un végétal supérieur a été découverte : elle a choisi le plus ancien d’entre eux, le Ginkgo biloba.

Le Ginkgo biloba, fossile végétal vivant, est le seul survivant de l’ordre des ginkgoales qui a atteint son apogée à la fin du Jurassique et au début du Crétacé, il y a quelque 200 à 150 millions d’années. Cet arbre, contemporain des dinosaures, intrigue les botanistes. Ses feuilles bilobées sont en éventail, vestige de son lointain passé. Ses gamètes mâles sont mobiles et attestent d’un mode de reproduction en environnement aqueux, proche de celui des fougères. Il est très résistant aux insectes, à la pollution atmosphérique ou encore aux rayonnements ionisants : à Hiroshima, un ginkgo a résisté à la déflagration du 6 août 1945. Enfin, il dispose d’une exceptionnelle longévité : le plus vieux a 3 000 ans et se trouve au Temple Dinlinsi dans la province de Shandong, en Chine. Qui plus est, Jocelyne Trémouillaux-Guiller (UPRES-EA 2106) à l’Université François Rabelais de Tours, a découvert, dans des cellules de ginkgo, une algue unicellulaire qui vit en symbiose avec son hôte.

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Le chêne – Alphonse de Lamartine

Voilà ce chêne solitaire
Dont le rocher s’est couronné,
Parlez à ce tronc séculaire,
Demandez comment il est né.

Un gland tombe de l’arbre et roule sur la terre,
L’aigle à la serre vide, en quittant les vallons,
S’en saisit en jouant et l’emporte à son aire
Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons ;
Bientôt du nid désert qu’emporte, la tempête
Il roule confondu dans les débris mouvants,

Et sur la roche nue un grain de sable arrête
Celui qui doit un jour rompre l’aile des vents ;
L’été vient, l’Aquilon soulève
La poudre des sillons, qui pour lui n’est qu’un jeu,
Et sur le germe éteint où couve encor la sève
En laisse retomber un peu !
Le printemps de sa tiède ondée
L’arrose comme avec la main ;
Cette poussière est fécondée
Et la vie y circule enfin !

La vie ! à ce seul mot tout œil, toute pensée,
S’inclinent confondus et n’osent pénétrer ;
Au seuil de l’Infini c’est la borne placée ;
Où la sage ignorance et l’audace insensée
Se rencontrent pour adorer !

Il vit, ce géant des collines !
Mais avant de paraître au jour,
Il se creuse avec ses racines
Des fondements comme une tour.
Il sait quelle lutte s’apprête,
Et qu’il doit contre la tempête
Chercher sous la terre un appui ;
Il sait que l’ouragan sonore
L’attend au jour !.., ou, s’il l’ignore,
Quelqu’un du moins le sait pour lui !

Ainsi quand le jeune navire
Où s’élancent les matelots,
Avant d’affronter son empire,
Veut s’apprivoiser sur les flots,
Laissant filer son vaste câble,
Son ancre va chercher le sable
Jusqu’au fond des vallons mouvants,
Et sur ce fondement mobile
Il balance son mât fragile
Et dort au vain roulis des vents !

Il vit ! Le colosse superbe
Qui couvre un arpent tout entier
Dépasse à peine le brin d’herbe
Que le moucheron fait plier !
Mais sa feuille boit la rosée,
Sa racine fertilisée
Grossit comme une eau dans son cours,
Et dans son coeur qu’il fortifie
Circule un sang ivre de vie
Pour qui les siècles sont des jours !

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Aime enfin les arbres

« Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors,

Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l’inconforme. »

Léo Ferré « Il n’y a plus rien » de l’album éponyme sorti en 1973.

Peuples d’Arbres ~ Jean-Claude Touzeil

peuplesdarbres741x1171.jpgUn recueil de poésie de Jean-Claude Touzeil,
sorti en 1997 puis réédité en 2009, 96 pages, 12€.
Pour se le procurer, bon de commande en .pdf à remplir, ici.

Grâce au blog de nombreuses rencontres se sont faites autour des arbres. Il y a quelques semaines, Jean-Claude Touzeil est entré en contact avec moi pour me faire découvrir son recueil de poèmes consacré à “ces frères végétaux qui ont tant à nous apprendre”. Et voilà, encore une fois me voici emporté par la lecture, une poésie limpide et facile, et pourtant pleine de sensibilité… un bon moment, merci. Je ne résiste pas à l’envie de citer un des poèmes :
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Arbres solitaires
Mauvais caractères
Anarchistes romantiques
Plantés au gré du vent

Hameaux d’arbres en bouquets
En famille ou presque
Réfugiés mutilés blessés
Boat-people à la dérive
Sur les océans du monde

Arbres villageois des taillis des bois
La barbe en broussaille
A la va comme je te pousse
Arbres grégaires des villes-forêts
Apartheid des conifères
Cèdres bleus saules pleureurs
Des résidences secondaires
Platanes bien pensants dans la ligne
Tilleuls taillés au cordeau
Respectueux de l’ordre

Clochards inconnus sur le trottoir
Mendiant un coup à boire
Arbres pauvres sauvages
Déshérités par la nature
Arbres riches et puissants
Prenant encore ombrage
De leur maigres racines

Arbres sentinelles éternelles
Du passage des hommes
Arbres discrets témoins
Des brouillons amoureux
Des amours repenties

Arbres oiseaux sensibles
Aux tremblements de terre
Au rythme des saisons
A la marche des siècles

Arbres livres
Des homes libres
Au fil des pages-feuilles

Arbres miroirs et références
Mémoire de l’univers

Peuple d’arbres en marche
De toute une éternité

Visitez le blog de Jean-Claude Touzeil, et découvrez d’autres poèmes, des haïkus, des images diverses, mais aussi des portraits d’arbres et arbustes, c’est par ici.

Arbres – Jacques Prévert

En argot les hommes appellent les oreilles des feuilles
c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique
mais la langue verte des arbres est un argot bien plus ancien
Qui peut savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent des humains
les arbres parlent arbre
comme les enfants parlent enfant

Quand un enfant de femme et d’homme
adresse la parole à un arbre
l’arbre répond
l’enfant entend
Plus tard l’enfant
parle arboriculture
avec ses maitres et ses parents

Il n’entend plus la voix des arbres
il n’entend plus leur chanson dans le vent
pourtant parfois une petite fille
pousse un cri de détresse
dans un square de ciment armé
d’herbe morne et de terre souillée

Est-ce… oh… est-ce
la tristesse d’être abandonnée
qui me fait crier au secours
ou la crainte que vous m’oubliiez
arbre de ma jeunesse
ma jeunesse pour de vrai

Dans l’oasis du souvenir
une source vient de jaillir
est-ce pour me faire pleurer
J’étais si heureuse dans la foule
la foule verte de la forêt
avec la crainte de me perdre
et la crainte de me retrouver

N’oubliez pas votre petite amie
arbres de ma forêt.

Jacques Prévert, Arbres I, recueil Histoires.
L’illustration choisie est une photo de Prévert par Izis.