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Aime enfin les arbres

« Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors,

Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l’inconforme. »
____

Léo Ferré « Il n’y a plus rien » de l’album éponyme sorti en 1973.

Catégories :De la poèsie
  1. 23 septembre 2010 à 11:09

    Texte intégral :

    Écoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l’heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

    Immobile… L’immobilité, ça dérange le siècle.
    C’est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
    Les amants de la mer s’en vont en Bretagne ou à Tahiti…
    C’est vraiment con, les amants.

    IL n’y a plus rien

    Camarade maudit, camarade misère…
    Misère, c’était le nom de ma chienne qui n’avait que trois pattes.
    L’autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu’elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
    Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.
    Camarade tranquille, camarade prospère,
    Quand tu rentreras chez toi
    Pourquoi chez toi?
    Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d’Alésia ou du Faubourg
    Si tu trouves quelqu’un qui dort dans ton lit,
    Si tu y trouves quelqu’un qui dort
    Alors va-t-en, dans le matin clairet
    Seul
    Te marie pas
    Si c’est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

    Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…
    Tu pourras lui dire: « T’as pas honte de t’assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
    Dis, t’as pas honte? Alors qu’il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
    Espèce de conne!
    Et barre-toi!
    Divorce-la
    Te marie pas!
    Tu peux tout faire:
    T’empaqueter dans le désordre, pour l’honneur, pour la conservation du titre…

    Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir!

    Il n’y a plus rien

    Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
    Parce qu’il se fait chier à être blanc, ce nègre,
    Il en a marre qu’on lui dise:  » Sale blanc! »

    A Marseille, la sardine qui bouche le Port
    Était bourrée d’héroïne
    Et les hommes-grenouilles n’en sont pas revenus…
    Libérez les sardines
    Et y’aura plus de mareyeurs!

    Si tu savais ce que je sais
    On te montrerait du doigt dans la rue
    Alors il vaut mieux que tu ne saches rien
    Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen!

    Tu as droit, Citoyen, au minimum décent
    A la publicité des enzymes et du charme
    Au trafic des dollars et aux traficants d’armes
    Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
    Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
    Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
    Avec le vent au cul et des sextants d’alarme
    Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

    Les mots… toujours les mots, bien sûr!
    Citoyens! Aux armes!
    Aux pépées, Citoyens! A l’Amour, Citoyens!
    Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos ainés!
    Les préfectures sont des monuments en airain… un coup d’aile d’oiseau ne les entame même pas… C’est vous dire!

    Nous ne sommes même plus des juifs allemands
    Nous ne sommes plus rien

    Il n’y a plus rien

    Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
    Des poitrines occupées
    Des ventres vacants
    Arrange-toi avec ça!

    Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées
    C’est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d’être reconnu par ses admirateurs
    Dieu est une idole, aussi!
    Sous les pavés il n’y a plus la plage
    Il y a l’enfer et la Sécurité
    Notre vraie vie n’est pas ailleurs, elle est ici
    Nous sommes au monde, on nous l’a assez dit
    N’en déplaise à la littérature

    Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
    A l’encyclopédie, les mots!
    Et nous partons avec nos cris!
    Et voilà!

    Il n’y a plus rien… plus, plus rien

    Je suis un chien?
    Perhaps!
    Je suis un rat
    Rien

    Avec le cœur battant jusqu’à la dernière battue

    Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens:
    « Apprends donc à te coucher tout nu!
    « Fous en l’air tes pantoufles!
    « Renverse tes chaises!
    « Mange debout!
    « Assois-toi sur des tonnes d’inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

    Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors,
    Sors
    Marche
    Crève
    Baise
    Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l’inconforme
    Lâche ces notions, si ce sont des notions
    Rien ne vaut la peine de rien

    Il n’y a plus rien… plus, plus rien

    Invente des formules de nuit: CLN… C’est la nuit!
    Même au soleil, surtout au soleil, c’est la nuit
    Tu peux crever… Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.
    Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d’études et le catéchisme ombilical.
    C’est vraiment dégueulasse
    Ils te tairont, les gens.
    Les gens taisent l’autre, toujours.
    Regarde, à table, quand ils mangent…
    Ils s’engouffrent dans l’innommé
    Ils se dépassent eux-mêmes et s’en vont vers l’ordure et le rot ponctuel!

    La ponctuation de l’absurde, c’est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l’atterrissage: on rote et on arrête le massacre.
    Sur les pistes de l’inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l’organe, du repu.

    Mes plus beaux souvenirs sont d’une autre planète
    Où les bouchers vendaient de l’homme à la criée

    Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
    Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
    Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes…
    Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
    Alors, becquetons!
    Côte à l’os pour deux personnes, tu connais?

    Heureusement il y a le lit: un parking!
    Tu viens, mon amour?
    Et puis, c’est comme à la roulette: on mise, on mise…
    Si la roulette n’avait qu’un trou, on nous ferait miser quand même
    D’ailleurs, c’est ce qu’on fait!
    Je comprends les joueurs: ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre…
    Et ils mettent, ils mettent…
    Le drame, dans le couple, c’est qu’on est deux
    Et qu’il n’y a qu’un trou dans la roulette…

    Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

    Te marie pas
    Ne vote pas
    Sinon t’es coincé

    Elle était belle comme la révolte
    Nous l’avions dans les yeux,
    Dans les bras dans nos futals
    Elle s’appelait l’imagination

    Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
    Elle sommeillait
    On l’enterra de mémoire

    Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

    Transbahutez vos idées comme de la drogue… Tu risques rien à la frontière
    Rien dans les mains
    Rien dans les poches

    Tout dans la tronche!

    – Vous n’avez rien à déclarer?
    – Non.
    – Comment vous nommez-vous?
    – Karl Marx.
    – Allez, passez!

    Nous partîmes… Nous étions une poignée…
    Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets d’imagination dans le passé
    Écoutez-les… Écoutez-les…
    Ça rape comme le vin nouveau
    Nous partîmes… Nous étions une poignée
    Bientôt ça débordera sur les trottoirs
    La parlote ça n’est pas un détonateur suffisant
    Le silence armé, c’est bien, mais il faut bien fermer sa gueule…
    Toutes des concierges!
    Écoutez-les…

    Il n’y a plus rien

    Si les morts se levaient?
    Hein?

    Nous étions combien?
    Ça ira!

    La tristesse, toujours la tristesse…

    Ils chantaient, ils chantaient…
    Dans les rues…

    Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
    Et ceux de Mexico
    Bras dessus bras dessous
    Bien accrochés au rêve

    Ne vote pas

    0 DC8 des Pélicans
    Cigognes qui partent à l’heure
    Labrador Lèvres des bisons
    J’invente en bas des rennes bleus
    En habit rouge du couchant
    Je vais à l’Ouest de ma mémoire
    Vers la Clarté vers la Clarté

    Je m’éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
    Dans l’or de mes cheveux j’ai mis cent mille watts
    Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
    J’imagine le téléphone dans une lande
    Celle où nous nous voyons moi et moi
    Dans cette brume obscène au crépuscule teint
    Je ne suis qu’un voyant embarrassé de signes
    Mes circuits déconnectent
    Je ne suis qu’un binaire

    Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
    Il est tôt Lève-toi Prends du vin pour la route
    Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis
    Roule Roule mon fils vers l’étoile idéale
    Tu te rencontreras Tu te reconnaîtras
    Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
    La mue ça ses fait à l’envers dans ce monde inventif
    Tu reprendras ta voix de fille et chanteras Demain
    Retourne tes yeux au-dedans de toi
    Quand tu auras passé le mur du mur
    Quand tu auras outrepassé ta vision
    Alors tu verras rien

    Il n’y a plus rien

    Que les pères et les mères
    Que ceux qui t’ont fait
    Que ceux qui ont fait tous les autres
    Que les « monsieur »
    Que les « madame »
    Que les « assis » dans les velours glacés, soumis, mollasses
    Que ces horribles magasins bipèdes et roulants
    Qui portent tout en devanture
    Tous ceux-là à qui tu pourras dire:

    Monsieur!
    Madame!

    Laissez donc ces gens-là tranquilles
    Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
    Ces désespoirs soumis
    Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner VOS sous,
    Avec les poumons resserrés
    Les mains grandies par l’outrage et les bonnes mœurs
    Les yeux défaits par les veilles soucieuses…
    Et vous comptez vos sous?
    Pardon…. LEURS sous!

    Ce qui vous déshonore
    C’est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil
    Dans vos salles de bains climatisées
    Dans vos bidets déserts
    En vos miroirs menteurs…

    Vous faites mentir les miroirs
    Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
    Cravatés
    Envisonnés
    Empapaoutés de morgue et d’ennui dans l’eau verte qui descend
    des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
    A un point donné
    A heure fixe
    Pour vos narcissiques partouzes.
    Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
    Tellement vous êtes beaux
    Et vous comptez vos sous
    En long
    En large
    En marge
    De ces salaires que vous lâchez avec précision
    Avec parcimonie
    J’allais dire « en douce » comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification…
    Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l’anonymat.

    Les révolutions? Parlons-en!
    Je veux parler des révolutions qu’on peut encore montrer
    Parce qu’elles vous servent,
    Parce qu’elles vous ont toujours servis,
    Ces révolutions de « l’histoire »,
    Parce que les « histoires » ça vous amuse, avant de vous intéresser,
    Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu’il s’en prépare une autre.
    Lorsque quelque chose d’inédit vous choque et vous gêne,
    Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
    Dans un palace d’exilés, entouré du prestige des déracinés.
    Les racines profondes de ce pays, c’est Vous, paraît-il,
    Et quand on vous transbahute d’un « désordre de la rue », comme vous dites, à un « ordre nouveau » comme ils disent, vous vous faites greffer au retour et on vous salue.

    Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
    Vous seriez même tentés d’y apporter votre petit panier,
    Pour n’en pas perdre une miette, n’est-ce-pas?
    Et les « vauriens » qui vous amusent, ces « vauriens » qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les « vôtres » dans un drapeau.

    Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras!
    La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.
    Vous avez le style du pouvoir
    Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
    Comme si vous parliez à vos subordonnés,
    De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu’on vous montre du doigt, dans les corridors de l’ennui, et qu’on se dise: « Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper »
    Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables; seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore…
    Vous voulez bien vous allonger mais avec de l’allure,
    Cette « allure » que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,
    Et quand on sait ce qu’a pu vous coûter de silences aigres,
    De renvois mal aiguillés
    De demi-sourires séchés comme des larmes,
    Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage,
    Je me demande comment et pourquoi la Nature met
    Tant d’entêtement,
    Tant d’adresse
    Et tant d’indifférence biologique
    A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,
    Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
    Jusqu’aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,
    Dans votre grand monde,
    A la coupe des bien-pensants.

    Moi, je suis un bâtard.
    Nous sommes tous des bâtards.
    Ce qui nous sépare, aujourd’hui, c’est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
    Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé.
    Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien

    Il n’y a plus rien

    Et ce rien, on vous le laisse!
    Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,
    Nous, on peut pas.
    Un jour, dans dix mille ans,
    Quand vous ne serez plus là,
    Nous aurons TOUT
    Rien de vous
    Tout de nous
    Nous aurons eu le temps d’inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,
    Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,
    Le sourire des bêtes enfin détraquées,
    La priorité à Gauche, permettez!

    Nous ne mourrons plus de rien
    Nous vivrons de tout

    Et les microbes de la connerie que nous n’aurez pas manqué de nous léguer, montant
    De vos fumures
    De vos livres engrangés dans vos silothèques
    De vos documents publics
    De vos règlements d’administration pénitentiaire
    De vos décrets
    De vos prières, même,
    Tous ces microbes…
    Soyez tranquilles,
    Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

    NOUS AURONS TOUT

    Dans dix mille ans.

  2. 24 septembre 2010 à 18:03

    super bravo mon krapo🙂

    • 25 septembre 2010 à 10:06

      Salut Gilles,

      merci d’être passé lire Léo, un faiseur de vers, un troubadour…
      un poète sensible & illuminé qui lui aussi aimait les arbres.

      Je l’écoute toujours avec grand plaisir, non mais quels textes !

  3. vincent
    24 septembre 2010 à 20:53

    quel texte félicitation !!!!!

    • 25 septembre 2010 à 10:20

      La plume éclairée d’un libre penseur, d’un véritable chanteur !

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