Le Hêtre de la Vierge

En raison des fortes associations du saint avec le culte christianisé de la nature, les franciscains du XVIIe siècle semblent avoir produit une tradition particulièrement emphatique, celle des Arbres-Sauveurs.

Pour sa série de dessins sur la retraite de montagne de Monte Verna en Toscane, l’artiste florentin Jacopo Ligozzi a dessiné un hêtre cruciforme qui non seulement place une vision de la Vierge et de l’enfant dans ses branches, mais utilise une cavité creuse pour suggérer le tombeau de la Résurrection, incorporant ainsi parfaitement les trois éléments – Nativité, Passion et Résurrection – dans une seule forme végétale.

Jacopo Ligozzi. The Beech Tree of the Madonna at La Verna (1607), conservée au Metropolitan Museum of Art de New-York.

La Vierge au chêne

Il y a peu j’avais publié des illustrations exposant le Christ crucifié sur un chêne [1], découvrez à présent différentes représentations d’apparition de la Vierge dans des chênes ; un article qui vient compléter celui décrivant la Madone à l’Arbre Sec [2].

« Semblable en cela à toutes les grandes thématiques qui scandent le corpus des légendes de fondation, le thème de l’image découverte dans un végétal est présent d’un bout à l’autre de l’Europe et ses occurrences se comptent par dizaines. Certaines ont trait à des pèlerinages de première grandeur comme Foy et Montaigu dans les Flandres, la Madonna della Quercia à Viterbe, Valvanera en Rioja ou encore Chlum Svaté Maří en Bohême. »

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« Dans l’espace français, une trentaine de sanctuaires mariaux relèvent de ce légendaire, comme Notre-Dame de l’Épine en Champagne, Notre-Dame de Monflières en Picardie, Notre-Dame de Banelle en Auvergne, Notre-Dame de Pennacorn en Limousin, Notre-Dame de Bon-Encontre en Agenais, Notre-Dame de Peruwelz en Hainaut, Notre-Dame du Chêne en Anjou, Notre-Dame du Roncier en Bretagne. La Catalogne n’est pas moins riche en Vierges arboricoles comme en témoigne l’inventaire de Narcís Camós qui rassemble dix-sept exemples sur ce thème. Quant à l’Atlas Marianus de Wilhelm Gumppenberg, sa version finale recense quarante-neuf légendes de fondation mettant en scène des images trouvées dans des végétaux, des arbres le plus souvent. Nul doute, là encore, qu’un recensement exhaustif ferait émerger un corpus considérable. »

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« Le lien entre la figure mariale et le monde végétal n’a pas échappé à un certain nombre de spécialistes, qui l’ont généralement interprété comme un indice des persistances païennes dans le christianisme médiéval et moderne : pour des populations rurales mal catéchisées, la nature serait restée la source fondamentale du sacré, le culte de la Vierge et de ses images venant ici servir de vernis à des conceptions sinon ouvertement paganisantes, du moins marquées par l’animisme et le panthéisme. Au fond, rien ou presque n’aurait changé depuis l’époque où Césaire d’Arles condamnait ces paysans baptisés qui continuaient à vénérer les arbres et les fontaines. »

La fable au service de l’histoire. Les légendes de fondation des sanctuaires mariaux et leurs thèmes récurrents (Europe, XVIe-XVIIe siècles). Nicolas Balzamo, Université de Neuchâtel, p. 141-165. © LARHRA (Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes UMR 5190), 2018.
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« Nuestra Señora de la Salceda », Historia del venerable, y antiquissimo Santuario de Nuestra Señora de Valvanera, en la provincia de la Rioja … / compuesta, y ordenada de las memorias, que se conservan en el archivo de dicho Santuario por el P. Fr. Benito Rubio, 1761, page 8.

« Madonna della Quercia nella Romagna », 1840, F.P. disegno e incise da Atlante, Mariano archives Gianfranco Ciprini.

« Alla principessa di Toscana dalla Comp della Quercia, 1723, Giovacchino Fortini D.D. Cosimo Mogalli incisore, archives Gianfranco Ciprini.

« Nuestra Senora de la Salceda », Historia del Monte Celia de Nuestra Señora de la Salceda…, Pedro Gonzalez de Mendoza por Iuan Muñoz, 1616, p. 54.

Le Christ crucifié sur un arbre

Voici plusieurs illustrations présentant Jésus-Christ crucifié sur un arbre.

« El santisimo Christo de la ensina »

« El Cristo de la Encina » (ou le Christ du Chêne) est un culte au Mexique fondé sur l’apparition du Christ dans un chêne à un amérindien qui était sur le point de le couper avec une hache.

Gravure anonyme, 1750 – conservé au British Museum (2003, 1231.46).
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« Christ crucifié sur un chêne »

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Le Christ crucifié sur un chêne, avec du sang coulant de ses blessures. Les armoiries présentent du sable sur un chevron d’argent, avec trois glands ; entouré de volutes et guirlandes de branches de chêne avec des glands. De chaque côté du chêne où le Christ est crucifié, inscription «W» et «den», faisant référence au propriétaire du rouleau, William Okeden.

Page de calendrier « Use of Sarum ». Bodleian Library MS. Lat. misc. e. 22 (R).
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« Arbre de vie » – « C’est à vous Seigneur Jesus Christ, notre médiateur, nôtre victime et nôtre Pontife que je Dédie cet Ouvrage ».

Gravure montrant au premier plan le Christ crucifié sur un pommier qui porte des fruits portant les noms de vertus ; à l’arrière-plan une mer orageuse, des chutes d’eau et un sanglier dans un vignoble. Avec des titres français gravés, plusieurs citations de la Bible et deux textes en deux colonnes donnant des explications sur le tableau (1780-1800).

Gravure anonyme, conservée au British Museum (1876,0510.676).

L’arbre de vie du Paradis

Quelques précisions concenant l’arbre de vie du Paradis évoqué aux débuts du blog [1].

« Il m’a montré un fleuve de vie, une eau resplendissante comme du cristal. Elle sortait du trône de Dieu et de l’agneau. Au milieu de la rue, de part et d’autre du fleuve, un arbre de vie fructifiait douze fois donnant du fruit chaque mois. Et les feuilles de l’arbre servait pour la guérison des nations. »
(Nouveau Testament, Apocalypse de Jean, XXIII, 1-2, édition La Pléiade)

Liber Floridus folio 52 Paradysus

Liber Floridus, Lambert de Saint-Omer, Paradysus, folio 52.
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« Qui a des oreilles qu’il entende ce que l’Esprit dit aux églises :
Le vainqueur, je lui donnerai à manger de l’arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu. »
(Nouveau Testament, Apocalypse de Jean, II, 7, édition La Pléiade)

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« Heureux les vainqueurs de l’Apocalypse », une enluminure contemporaine de Pascal Meier.

Homo arbor inversa

« Homo arbor inversa » une illustration extraite de l’ouvrage Parvus Mundus de Laurentius Haechtanus, édité pour la première fois à Anvers en 1579, richement illustré par le graveur Gérard de Jode. On soupçonne les gravures et le texte d’être d’inspiration hermétique.

Parvus Mundus ed. 1644

« Homo arbor inversa », Μικροκόσμος Parvus mundus, édition 1644, p. 77.

« Omnis arbor quae non facit fructum bonum exciditur et in ignem mittitur », Bible Vulgate (Mathieu 7,19).

Ainsi un bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits.
Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits ni un arbre pourri porter de beaux fruits.
Tout arbre qui ne fait pas de beaux fruits sera coupé et jeté au feu.
La Bible Nouveau Testament, Évangile selon Matthieu, VIII, 17-19, édition La Pléiade.

Le poème en latin qui accompagne cette illustration nous fournit de plus amples explications :

L’homme est un arbre inversé : comme le dit Aristote, la tête de l’homme est comme la racine d’un arbre : d’elle dépend la prospérité de l’ensemble. Si la racine de l’esprit d’un homme est la sagesse, alors vide de mauvais fruit, il prospérera pleinement.

Le chêne Ogygès

Alors que l’Ancien Testament nous conte l’apparition de Dieu à Abraham au chêne de Mambré, l’historien Josèphe Flavius relate lui qu’Abraham vivait près du chêne d’Ogygès, un endroit proche de la ville des Hébronites (dans la mythologie grecque, Ogygès est le premier roi de Béotie et d’Attique, et le fondateur de Thèbes. Les Béotiens voyaient en lui le créateur de l’humanité. Les auteurs anciens plaçaient sous son règne un déluge antérieur au Déluge du Deucalion).
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Dans les récits bibliques d’épisodes antérieurs à la Royauté, les grands arbres deviennent des points de repère pour les scènes qui se passent en dehors d’une cité mais non loin d’elle. C’est le cas particulièrement pour les traditions concernant les Patriarches, à Sichem, à Hébron et à Béthel. [1]

Wreath of oak leaves and acorns Greek, Late Classical or Early Hellenistic Period, 4th century B.C.

Dans la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, au livre IV, 532-534, il est question de la sépulture de Sara « à six stades d’Hébron ». La Bible, en la circonstance, ne parlait d’arbres qu’en passant. C’est Josèphe qui a donné de l’importance à l’un d’eux, en s’autorisant explicitement d’une légende locale. D’après lui, dans la petite cité, on est fier de montrer deux curiosités : d’abord les magnifiques tombeaux des descendants d’Abraham ; ensuite un térébinthe gigantesque qui serait là, disent les gens, depuis la création du monde. Lorsque Josèphe, quelques années plus tard, aura à reparler d’Hébron (AJ 1, 186-197, à propos de Gen. 18, 1), il mentionnera de nouveau cet arbre, mais cette fois en donnant son nom propre « près du chêne appelé Ogygès ». Rien d’étonnant qu’un arbre à qui l’on attribue une fabuleuse antiquité ait reçu un nom propre, ni que ce nom soit celui d’un personnage mythique.

« Abram habitait près du chêne appelé Ogygès, – c’est un endroit de la Chananée, non loin de la ville des Hébroniens -. Affligé de la stérilité de sa femme, il supplie Dieu de lui accorder la naissance d’un enfant mâle. Dieu l’engage à se rassurer ; c’est pour son bonheur en toute chose qu’il lui a fait quitter la Mésopotamie et, de plus, des enfants lui viendront. Sarra, sur l’ordre de Dieu, lui donne alors pour concubine une de ses servantes, nommée Agar(é), de race égyptienne, afin qu’il en ait des enfants. Devenue enceinte, cette servante osa prendre des airs d’insolence envers Sarra, faisant la reine parce que le pouvoir devait être attribué au rejeton qui naîtrait d’elle. Abram l’ayant remise à Sarra pour la châtier, elle résolut de s’enfuir, incapable d’endurer ses humiliations et pria Dieu de la prendre en pitié. Tandis qu’elle va à travers le désert, un envoyé divin vient à sa rencontre, l’exhorte à retourner chez ses maîtres sa condition sera meilleure, Si elle fait preuve de sagesse, car présentement, c’était son ingratitude et sa présomption à l’égard de sa maîtresse qui l’avaient conduite à ces malheurs. Si elle désobéissait à Dieu en poursuivant son chemin, elle périrait ; mais si elle rebroussait chemin, elle deviendrait mère d’un enfant, futur roi de ce pays. Ces raisons la convainquent, elle rentre chez ses maîtres, et obtient son pardon ; elle met au monde, peu après, Ismaël(os) : ce nom peut se rendre exaucé par Dieu, à cause de la faveur avec laquelle Dieu avait écouté sa prière. »
(Flavius Josèphe, Antiquités Judaïques, Chapitre X, 4.)

Ce qui surprend dans cette appellation, c’est qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque divinité sémitique, comme on l’attendrait dans ce contexte, mais qu’elle relève de la mythologie grecque. A la réflexion pourtant, cela aussi se comprend. A l’époque où ils arrivèrent dans la région d’Hébron, les Abrahamides apprirent la légende locale sur la haute antiquité de cet arbre. Mais cette légende lui donnait-elle un nom propre ? Lire la suite