Il est le chemin de l’échange entre les étoiles et nous

Car ce poète, un soir auprès du feu dans le désert, racontait simplement son arbre. Et mes hommes l’écoutaient dont beaucoup n’avaient jamais vu qu’herbe à chameau et palmiers nains et ronces.

« Tu ne sais pas, leur disait-il, ce qu’est un arbre. J’en ai vu un qui avait poussé par hasard dans une maison abandonnée, un abri sans fenêtres, et qui était parti à la recherche de la lumière. Comme l’homme doit baigner dans l’air, comme la carpe doit baigner dans l’eau, l’arbre doit baigner dans la clarté. Car planté dans la terre par ses racines, planté dans les astres par ses branchages, il est le chemin de l’échange entre les étoiles et nous. Cet arbre, né aveugle, avait donc déroulé dans la nuit sa puissante musculature et tâtonné d’un mur à l’autre et titubé et le drame s’était imprimé dans ses torsades. Puis, ayant brisé une lucarne dans la direction du soleil, il avait jailli droit comme un fût de colonne, et j’assistais, avec le recul de l’historien, aux mouvements de sa victoire.

Plum Blossoms and Moon Hokusai

« Contrastant magnifiquement avec les nœuds ramassés pour l’effort de son torse dans son cercueil, il s’épanouissait dans le calme, étalant tout grand comme une table son feuillage où le soleil était servi, allaité par le ciel lui-même, nourri superbement par les dieux.

« Et je le voyais chaque jour dans l’aube se réveiller de son faîte à sa base. Car il était chargé d’oiseaux. Et dès l’aube commençait de vivre et de chanter, puis, le soleil une fois surgi, il lâchait ses provisions dans le ciel comme un vieux berger débonnaire, mon arbre maison, mon arbre château qui restait vide jusqu’au soir… »

Ainsi racontait-il et nous savions qu’il faut longtemps regarder l’arbre pour qu’il naisse de même en nous. Et chacun jalousait celui-là qui portait dans le cœur cette masse de feuillage et d’oiseaux.

« Quand, me demandaient-ils, quand finira la guerre ? Nous voudrions aussi comprendre quelque chose. Il est temps pour nous de devenir…

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Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, chapitre X (oeuvre postume publiée en 1948).

Katsushika Hokusai, Fleurs de prunier et lune, 1803, Album Mont Fuji au printemps (Haru no Fuji). Conservé au Museum of Fine Arts, Boston.

Et puis j’aimais ma forêt…

« Et puis j’aimais ma forêt, malgré sa mauvaise renommée. J’aimais ces immenses massifs de bois qui suivaient les mouvements du terrain, recouvrant le pays d’un manteau vert en été, et, à l’automne se colorant de teintes variées selon les espèces : jaunes, vert-pâle, rousses, feuille-morte, sur lesquelles piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait le vert sombre de quelques bouquets de pins épars. J’aimais aussi ces combes herbeuses fouillées par le groin des sangliers ; ces plateaux pierreux, parsemés de bruyères roses, de genêts et d’ajoncs aux fleurs d’or ; ces vastes étendues de hautes brandes où se flâtraient les bêtes chassées ; ces petites clairières sur une butte, où, dans le sol ingrat, foisonnaient la lavande, le thym, l’immortelle, le serpolet, la marjolaine, dont le parfum me montait aux narines, lorsque j’y passais mon fusil sur l’épaule, un peu mal accoutré sans doute, mais libre et fier comme un sauvage que j’étais. »

Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant, chapitre VIII, p.385.

L’illustration choisie fait la couverture du livre publié par les Éditions Mornay, Collection « Les Beaux Livres », Paris 1925. En tout, 55 bois originaux gravés par Louis-Joseph Soulas.

Terre Mère n’est pas à vendre !

« Comment peut-on vendre ou acheter le ciel, la chaleur de la terre ? Cela nous semble étrange. Si la fraîcheur de l’air et le murmure de l’eau ne nous appartient pas, comment peut-on les vendre ?

Pour mon peuple, il n’y a pas un coin de cette terre qui ne soit sacré. Une aiguille de pin qui scintille, un rivage sablonneux, une brume légère, tout est saint aux yeux et dans la mémoire de ceux de mon peuple. La sève qui monte dans l’arbre porte en elle la mémoire des Peaux-Rouges. Les morts des Blancs oublient leur pays natal quand ils s’en vont dans les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre si belle, puisque c’est la mère du Peau-Rouge.

Nous faisons partie de la terre et elle fait partie de nous. Les fleurs qui sentent si bon sont nos sœurs, les cerfs, les chevaux, les grands aigles sont nos frères ; les crêtes rocailleuses, l’humidité des Prairies, la chaleur du corps des poneys et l’homme appartiennent à la même famille.

Ainsi, quand le grand chef blanc de Washington me fait dire qu’il veut acheter notre terre, il nous demande beaucoup…

Les rivières sont nos sœurs, elles étanchent notre soif ; ces rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler tout cela et apprendre à vos enfants que les rivières sont nos sœurs et les vôtres et que, par conséquent, vous devez les traiter avec le même amour que celui donné à vos frères. Nous savons bien que l’homme blanc ne comprend pas notre façon de voir.

Un coin de terre, pour lui, en vaut un autre puisqu’il est un étranger qui arrive dans la nuit et tire de la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas sa sœur, mais son ennemie ; après tout cela, il s’en va. Il laisse la tombe de son père derrière lui et cela lui est égal !

En quelque sorte, il prive ses enfants de la terre et cela lui est égal. La tombe de son père et les droits de ses enfants sont oubliés. Il traite sa mère, la terre, et son père, le ciel, comme des choses qu’on peut acheter, piller et vendre comme des moutons ou des perles colorées. Son appétit va dévorer la terre et ne laisser qu’un désert…

L’air est précieux pour le Peau-Rouge car toutes les choses respirent de la même manière. La bête, l’arbre, l’homme, tous respirent de la même manière. L’homme blanc ne semble pas faire attention à l’air qui respire. Comme un mourant, il ne reconnaît plus les odeurs. Mais, si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l’air nous est infiniment précieux et que l’Esprit de l’air est le même dans toutes les choses qui vivent. Le vent qui a donné à notre ancêtre son premier souffle reçoit aussi son dernier regard. Et si nous vendons notre terre, vous devez la garder intacte et sacrée comme un lieu où même l’homme peut aller percevoir le goût du vent et la douceur d’une prairie en fleur…

Je suis un sauvage et je ne comprend pas une autre façon de vivre. J’ai vu des milliers de bisons qui pourrissaient dans la prairie, laissés là par l’homme blanc qui les avait tués d’un train qui passait. Je suis un sauvage et je ne comprends pas comment ce cheval de fer qui fume peut-être plus important que le bison que nous ne tuons que pour les besoins de notre vie.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes avaient disparu, l’homme mourrait complètement solitaire, car ce qui arrive aux bêtes bientôt arrive à l’homme.

Toutes les choses sont reliées entre elles. Vous devez apprendre à vos enfants que la terre sous leurs pieds n’est autre que la cendre de nos ancêtres. Ainsi, ils respecteront la terre. Dites-leur aussi que la terre est riche de la vie de nos proches. Apprenez à vos enfants ce que nous avons appris aux nôtres : que la terre est notre mère et que tout ce qui arrive à la terre arrive aux enfants de la terre. Si les hommes crachent sur la terre, c’est sur eux-mêmes qu’ils crachent.

Ceci nous le savons : la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. Ceci nous le savons : toutes les choses sont reliées entre elles comme le sang est le lien entre les membres d’une même famille. Toutes les choses sont reliées entre elles…

Mais, pendant que nous périssons, vous allez briller, illuminés par la force de Dieu qui vous a conduits sur cette terre et qui, dans un but spécial, vous a permis de dominer le Peau-Rouge. Cette destinée est mystérieuse pour nous. Nous ne comprenons pas pourquoi les bisons sont tous massacrés, pourquoi les chevaux sauvages sont domestiqués, ni pourquoi les lieux les plus secrets des forêts sont lourds de l’odeur des hommes, ni pourquoi encore la vue des belles collines est gardée par les fils qui parlent. Que sont devenus les fourrés profonds ? Ils ont disparu. Qu’est devenu le grand aigle ? Il a disparu aussi.

C’est la fin de la vie et le commencement de la survivance. »
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Déclaration du chef amérindien Seattle Si’ahl au grand chef de Washington.

L’illustration choisie est un totem au cœur de la forêt pluviale de Sitka © mcoveney4.

La pensée sauvage

Claude Levi-Strauss - photo © Irving Penn« Les caractères exceptionnels de cette pensée que nous appelons sauvage tiennent surtout à l’ampleur des fins qu’elle s’assigne. Elle prétend être simultanément analytique et synthétique, aller jusqu’à son extrême dans l’une ou l’autre direction, tout en étant capable d’exercer une médiation entre ces deux pôles… La pensée sauvage se définit à la fois par une dévorante ambition symbolique, par une attention scrupuleuse entièrement tournée vers le concret, enfin par la conviction implicite que ces deux attitudes n’en font qu’une. »

Claude Lévi-Strauss, ethnologue français.

Paroles Sioux Oglala

Picket Pin, Sioux Oglala adresse une prière au Grand Mystère © Edward S. Curtis 1907« Tu m’as dit qu’au centre de ce Cercle Sacré, je devais faire fleurir l’Arbre. Avec des larmes, ô Grand Esprit, Grand Esprit, mon Grand-Père, avec les yeux pleins de larmes, je dois dire que l’Arbre n’a jamais fleuri… et, l’Arbre s’est desséché, Grand-Père, mon Grand-Père ! »

« Une fois encore, peut-être la dernière fois sur cette terre, je me rappelle la grande vision que tu m’as envoyée. Il se pourrait qu’une petite racine de l’Arbre vive encore. Nourris-la, pour que reviennent des feuilles, des fleurs et des oiseaux chantant. Écoute-moi, non pour moi-même, mais pour mon Peuple. Je suis vieux. Écoute-moi, afin qu’ils puissent revenir dans le Cercle Sacré, et trouver la bonne route rouge, l’Arbre Protecteur ! »

Hehaka Sapa (1863-1950) homme-médecine Sioux Oglala.
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Picket Pin, Sioux Oglala adresse une prière au Grand Mystère © Edward S. Curtis 1907.

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La partie la plus profonde de toi-même

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« Souviens-toi que la maîtrise n’est pas tout ; souviens-toi de la partie la plus profonde de toi-même, encore indomptée, dont la force est celle de l’instinct ; rappelle-toi que tu saignes, que tu sens et ressens, que tu peux avoir dans ton corps une grâce animale, qu’il y a une élégance, un contrôle, qui ne sont pas imposés par l’esprit sur la nature, mais qui émanent du corps, qui émanent du fait d’être dans le monde, à chaque moment, comme si nous y étions chez nous, comme un animal est chez lui là où il est. »

Starhawk – Miriam Simos – photo © Lisa Levart

Quand l’homme sage reste sage – Les peuples racines, une philosophie en phase avec la Nature

Persuadé que l’homme moderne va à sa perte en agressant outre-mesure la biosphère, Michel Tarrier se fait essayiste, écrit, publie et communique beaucoup. Ses premiers livres font polémiques parce que, écologiste radical, il s’en prend aux monothéismes régnant et à l’anthropocentrisme insolent qu’il estime coupable du manque de respect à l’endroit des paysages et des autres espèces.

Sa théorie est qu’en détruisant son milieu, l’humain pratique une politique de la terre brûlée qui va le conduire à un véritable autogénocide.  Entomologiste, ecologue autodidacte devenu écologiste par la force des choses, il commence un véritable combat et entre dans l’écologisme actif. Il donne notamment de la voix pour la sauvegarde de la forêt de cèdres et contre le surpâturage au Maroc. (visitez son site internet par ici)

Michel Tarrier au pied d'un vieux cèdre dans l'Atlas

Article de Michel Tarrier paru le 02/03/2009 dans la Revue des Ressources [1].

Les peuples natifs vivent en communion avec leur milieu, toutes leurs cellules sont en phase avec la Terre nourricière, éthologie qui n’a pas trop eu l’heur de nous plaire au fil des siècles passés, jusqu’à ce qu’on en fonde tant d’admiration que de contrition ces derniers temps. « Le fils souhaite oublier, le petit-fils veut s’en souvenir », insinuait Arthur Schlesinger. En dépit de ce vent en poupe pour la mode ethnique, nonobstant les recommandations de l’Organisation des Nations unies. de l’Organisation des États Américains, des Organisations Indigènes d’Amazonie, de l’Union Mondiale pour la Nature et de tant d’autres institutions mondiales, nationales et régionales, la situation de ces peuples reste des plus alarmantes : vingt cinq langues disparaissent chaque année dans le monde. Certains diront : moins de langues, moins de guerres, les langues et les religions étant, à travers le nationalisme, les principales raisons pour lesquelles on se bat.

La philosophie plurimillénaire de la naturalité des peuples premiers aurait dû, dès l’inévitable contact, participer à l’enrichissement de la pensée universelle. Nous avons, une fois de plus, raté le coche. Ce don rare, cette intelligence de l’instinct que se partagent les peuples « sauvages », ne se rencontre plus chez l’insolent Homo sapiens modernicus, même pas chez son prétendu naturaliste de terrain dont la dégaine et le comportement sont le plus souvent ceux d’un pathétique Nemrod de la science à la petite semaine. La noosphère – lourdement polluée par Washington, Londres, Paris, Moscou, Tokyo qui n’aspirent qu’à Broadway – se ressent fatalement de cette amputation, et l’air écologiquement irrespirable ne l’est que par le déshéritement colonial, puis technocratique, orchestré à l’égard de cette sève de l’humanité qu’était la pensée panthéiste. Loin de l’écrasant dogme abrahamique, le panthéisme n’affirme rien, il est à l’écoute, il est sublime liberté. Les peuples racines (expression que nous devons à l’école des anthropologues russes) sont en communication viscérale avec tout ce qui sous-tend le cosmos, et de ce dialogue symbiotique émane une fécondité cachée. Ce pouvoir de la périphérie correspond à la vision juste, mais nous l’avons troqué pour un pouvoir centralisateur erronément élu. Les communautés indigènes de la forêt, de la steppe ou de la montagne communiquent de façon sensorielle avec leur milieu. Nous avons ridiculisé et révoqué cette connivence homme-Nature, et remplacée par un divorce, un hiatus, une fracture. Il est vrai qu’un peu tard et fatalement blessés, nous cherchons maintenant à combler le fossé. L’esprit de l’homme naturel est charpenté par une psychologie cognitive de son environnement, dont il pressent le moindre souffle, le moindre son, la senteur la plus ténue. C’est le trésor des humbles de la poétique maeterlinckienne, où le philosophe-entomologiste parle des hommes qui ne savent pas encore que leur futur idéal sera une mangeoire, ou Les rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, ou encore Les essais de Goethe sur la métamorphose des plantes et des insectes, et plus récemment Le traité du rebelle ou Le recours aux forêts de l’anarque Ernst Jünger. Quel univers contrasté avec le boutiquier nord-américain globèse, vacancier pédophile à ses heures, et qu’il faut soulever à la grue lorsque montent les eaux d’un tsunami imprévu, mais que le natif, en deuil de sa mangrove et de ses coraux, aurait senti venir. Comme l’ont senti les animaux sauvages. Lire la suite