Le Hêtre de la Vierge

En raison des fortes associations du saint avec le culte christianisé de la nature, les franciscains du XVIIe siècle semblent avoir produit une tradition particulièrement emphatique, celle des Arbres-Sauveurs.

Pour sa série de dessins sur la retraite de montagne de Monte Verna en Toscane, l’artiste florentin Jacopo Ligozzi a dessiné un hêtre cruciforme qui non seulement place une vision de la Vierge et de l’enfant dans ses branches, mais utilise une cavité creuse pour suggérer le tombeau de la Résurrection, incorporant ainsi parfaitement les trois éléments – Nativité, Passion et Résurrection – dans une seule forme végétale.

Jacopo Ligozzi. The Beech Tree of the Madonna at La Verna (1607), conservée au Metropolitan Museum of Art de New-York.

Les Arbres Combattants et la Forêt Guerrière

Introduction

C’est peut être de ses entretiens avec Diviciacus, druide éduen dont on ne sait à quelle cause il était dévoué en plus de celle des Druides, que l’ancien flamine de Jupiter qu’était aussi César a tiré le plus clair de ses schématisations religieuses gauloises, s’iI est permis d’appeler ainsi le De Bello Gallico, au chapitre 16 du Livre VI.
César n’est pas toujours un modèle de précision. Il plaide pro domo et bouscule les détails. On sait par exemple ce qu’ont coûté d’encre et de salive ses topographies ambigües ou équivoques, d’Alesia et d’Uxellodunum. Ne cherchons pas cependant au proconsul une trop mauvaise querelle ce qu’il a écrit de la religion et des mœurs des Gaulois est probablement à considérer un « criticisme » moins aigu que ses informations militaires et les « retouches » de l’interprétation se doivent de ne pas mettre ses phrases à la torture préalable. Il vaut mieux chercher ailleurs une vérification solide, en dehors des arguties trop subtiles. C’est ainsi que César a inscrit l’incertitude, comme en beaucoup d’autres endroits, dans une des phrases les plus intéressantes de son chef-d’œuvre « chaque année à une certaine date ils (les druides) se réunissent dans le pays des Carnutes, qui passe pour le centre de la Gaule, dans un endroit consacré ».
Il eut été éminemment souhaitable que César daignât préciser la nature et l’aspect de ce locus consecratus. Forêt, plaine, clai­rière ? Nous ne savons et ne saurons jamais.
Mais la linguistique celtique, malgré son apparente indigence de documents anciens, vient fort à propos corriger et compléter le texte de César. Le celtique commun nemos « ciel » a fourni de nombreuses dérivations dont le nemeton [1] ou « sanctuaire » gau­lois n’est pas le moindre. La toponymie gauloise en connaît d’innombrables exemplaires, une silva quae vocatur Nemet en vieux-breton ou des de sacris silvarum quae nimidas vocant de l’indiculus, sans préjudice de la correspondance avec le latin nemus « forêt sacrée » fournissent des repères suffisants et solides.

Si le Bellum Gallicum ne nous apporte pas la preuve absolue que le locus consecratus du pays carnute était une forêt sacrée, il est toutefois acquis, – définitivement acquis que le nemeton était d’essence sacrée et, quelle que soit la traduction a laquelle on accorde la préférence : « bois, clairière, forêt sacrée », – sans non plus que nous allions plus avant dans un domaine où les travaux forment un ensemble imposant et touffu, il est tout à fait caractéristique que l’irlandais ait un composé comme fidnemed « bois sacré » (vidu-neme-to-n). Le pléonasme ou la redondance ne sont pas ici aussi irritants qu’ils pourraient le sembler car, pour être bref, des centaines de toponymes, d’anthroponymes et de témoi­gnages littéraires, épigraphiques ou archéologique attestent que la civilisation celtique était une civilisation du bois. A la suite de D’Arbois de Jubainville qui a jadis consacré un livre très suggestif aux druides et dieux à faces d’animaux on comblera une des plus graves lacunes des études religieuses indo-européennes en étudiant exhaustivement les rapports et les relations du règne animal et du règne végétal (ou accessoirement minéral) dans le très vaste monde de la Celtie antique et médiévale. Les rapports sont au moins aussi importants que ceux de l’eau et le feu dans un symbolisme bien construit.

Nous ne visons pas si haut dans le présent travail qui se bor­nera à regrouper des identités parsemées dans le mythe et l’histoire Si l’analyse est nécessaire pour préciser ce que la synthèse préa­lable aurait de trop intuitif, la synthèse, qui est en fin de compte le seul travail constructif, corrigera au fur et à mesure ce que l’analyse pourrait comporter d’excessif. Mais ce n’est pas un hasard si des peuplades celtiques se sont appelées les Eburons, les Lemovices, les Viducasses, ce n’est nullement un hasard si les controverses linguistiques et les plus minutieuses argumentations philologiques et étymologiques ne parviennent pas à choisir, dans le nom des druides, (druida), entre les « hommes du chêne » et les « voyants », choix probablement très inutile. Dans l’ancienne Irlande, on a tendance à trop souvent négliger ce fait, c’étaient les druides qui « baptisaient ». Il devait en être de même en Gaule et, sans qu’on ait autrement besoin d’en discuter l’origine, c’est encore beaucoup moins que tout le reste le résultat d’un hasard si le très ancien alphabet oghamique repré­sente une écriture sacrée gravée sur bois.

L’anthropomorphisme, religieux ou non, ne constitue pas en soi une fin théologique ou métaphysique. Mais quand on voudra interpréter conjointement tous les faits relatifs à la civilisation du bois il constituera une étape intermédiaire, supérieure. C’est dire combien il faudra s’élever, dans le cas des Celtes, très largement au-dessus de la vague dendrolâtrie et du zoomorphisme qui ne sont que des masques extérieurs, exotériques. Ce n’est pas au niveau inférieur et quelque peu dégradé des superstitions popu­laires qu’une religion s’explique clairement, c’est dans sa pensée pure, et pour en avoir un reflet, il faut bien aller au fond du symbolisme. Lire la suite

Les arbres du Béryl Bleu

« Au Tibet, le XVIIe siècle est dominé par la personnalité étonnante du cinquième Dalaï Lama (1617-1642) ; il était assisté par un régent et le dernier qu’il se choisit fut le Régent Sangyé Gyatso. Fins politiques, ces deux personnages étaient aussi des érudits, ce qui explique leur intérêt pour la médecine. C’est à la demande du Dalaï Lama que le Régent révisa, pour en établir la leçon correcte, le texte fondamental de la médecine tibétaine – le Gyushi – considéré comme un texte révélé redécouvert au XIe siècle, ouvrage en quatre parties d’où son nom : Les Quatre traités (rGyud bzhi, souvent traduit, Les Quatre Tantras Médicaux).
Parallèlement, le Régent composa un ouvrage original qui, formellement, se présentait comme un commentaire au Quatre Traités mais qui, de fait, exposait sa synthèse personnelle des différentes écoles médicales et qui est largement connu sous son titre « ornemental », Le Béryl Bleu. Ce texte, clair et précis, devint l’ouvrage de référence pour toute la science médicale ultérieure, dans l’aire tibétaine. »

L’ensemble de thangkas illustrant Le Béryl Bleu, contient trois grandes compositions qui présentent – de manière synthétique et sous la forme métaphorique d’arbres feuillus (sdong-‘grems) – toute la science médicale.

L’arbre des physiologies et des pathologies

The Root of Physiology and Pathology-3

L’arbre des diagnostiques

The Root of Diagnosis 5

Lire la suite

Grove of the Druids

Dr William Stukeley, The great temple & Grove of the Druids at Trerdrew [Tre’r Dryw] in Anglesey, 1840. Gravure conservée au Brittish Museum.
____

« Il existe un théâtre de ce genre, prenant la forme d’un immense fer à cheval de 22 pieds de diamètre, nommé Bryngwyn (ou Cour Suprême). Avec son ouverture sur l’ouest, il se trouve dans un endroit appelé Tre’r Dryw (ou Cité des Druides). On peut donc raisonnablement supposer que ce type de structure était utilisé par les druides. »

William Borlase, « Antiquities, Historical and Monumental, of the County of Cornwall: Consisting of Several Essays on the First Inhabitants, Druid-superstition, Customs, and Remains of the Most Remote Antiquity in Britain, and the British Isles, Exemplified and Proved by Monuments Now Extant in Cornwall and the Scilly Islands, with a Vocabulary of the Cornu-British Language », 1769, p. 207.

L’art de l’inutilité

Si l’arbre est tellement valorisé, c’est en raison de son utilité. Or on peut établir un parallèle entre l’image de la croissance de l’arbre et le rôle idéal de l’art, en particulier des lettrés. Ce parallèle n’est pas fortuit : les activités de l’homme de bien, du lettré du passé comme de nos jours, se déroulent de préférence dans les jardins, et en particulier sous des arbres – pins, bambous ou prunus.

Le lettré chinois se trouve pris dans un paradoxe, qui est rendu par la métaphore de l’inutilité de l’arbre : d’un côté, il doit, pour se faire reconnaître en tant que lettré, homme de bien, et modèle, se conduire comme quelqu’un de vertueux et se comporter de façon intègre et loyale ; il doit donc obéir en intégrant des normes et être utile à la société. Mais d’un autre côté, pour préserver sa propre intégrité, pour respecter ses principes, il doit résister aux pressions du pouvoir et ne pas céder aux expédients. Il doit donc désobéir et par conséquent devenir inutile. Dans la philosophie chinoise, ce paradoxe peut être résolu par le choix de telle ou telle attitude philosophique, selon le moment ou le parcours du lettré, et la pratique des arts est un moyen de dépasser ces contingences et de faire retour sur soi.

Lorsque le lettré se comporte en confucéen, il accepte de participer à la société et de servir de modèle, en s’engageant dans l’action. En tant que taoïste, il se retire et retrouve sa liberté de pensée. La pratique des arts est une échappatoire taoïste au sein du monde confucéen. Et le recours à la pensée taoïste de Laozi (VIe -Ve siècle avant J.-C. ?) et de Zhuangzi (actif vers 370-300 avant J.-C.), un moyen de faire accepter ses choix.

Dans le chapitre 20 du Zhuangzi, « L’arbre de la montagne » (Shanmu), Zhuangzi, se promenant dans la montagne, voit d’abord un arbre abattu à cause de son utilité, alors qu’un arbre inutile est épargné et peut atteindre la longévité ; puis il passe chez un ami qui, pour l’accueillir, tue une de ses oies, choisissant une oie muette parce qu’elle est inutile, alors que l’oie utile qui sait caqueter est épargnée. Si le texte du Zhuangzi poursuit en soulignant que la véritable inutilité dépasse ces contradictions apparentes, reste que cette anecdote est retenue dans la tradition chinoise et dans la représentation commune chinoise pour mettre en avant la valeur de l’inutilité. C’est en effet le vieil arbre tordu, par nature inutile, qui vit le plus longtemps, alors que l’arbre utile est découpé ou transformé en outil. Après Laozi, qui affirme que l’origine de l’efficacité réside dans le vide et qui prône l’absence d’action, la tradition considère que Zhuangzi proclame la valeur éminente de l’inutilité. Un arbre n’a de chance de grandir et de devenir vénérable que si son bois ne vaut rien aux yeux du charpentier. Aussi, le saint taoïste se place-t-il « au centre » et laisse-t-il les choses s’accomplir spontanément. Il se garde donc de servir le bien public : sainteté et utilité profane sont incompatibles. C’est pourquoi l’arbre inutile est valorisé, en particulier dans les jardins et les peintures. Lire la suite

La Vierge au chêne

Il y a peu j’avais publié des illustrations exposant le Christ crucifié sur un chêne [1], découvrez à présent différentes représentations d’apparition de la Vierge dans des chênes ; un article qui vient compléter celui décrivant la Madone à l’Arbre Sec [2].

« Semblable en cela à toutes les grandes thématiques qui scandent le corpus des légendes de fondation, le thème de l’image découverte dans un végétal est présent d’un bout à l’autre de l’Europe et ses occurrences se comptent par dizaines. Certaines ont trait à des pèlerinages de première grandeur comme Foy et Montaigu dans les Flandres, la Madonna della Quercia à Viterbe, Valvanera en Rioja ou encore Chlum Svaté Maří en Bohême. »

1840-Madonna-della-Quercia-nella-Romagna-F.P.-disegno-e-incise-da-Atlante-Mariano-archivio-Gianfranco-Ciprini

« Dans l’espace français, une trentaine de sanctuaires mariaux relèvent de ce légendaire, comme Notre-Dame de l’Épine en Champagne, Notre-Dame de Monflières en Picardie, Notre-Dame de Banelle en Auvergne, Notre-Dame de Pennacorn en Limousin, Notre-Dame de Bon-Encontre en Agenais, Notre-Dame de Peruwelz en Hainaut, Notre-Dame du Chêne en Anjou, Notre-Dame du Roncier en Bretagne. La Catalogne n’est pas moins riche en Vierges arboricoles comme en témoigne l’inventaire de Narcís Camós qui rassemble dix-sept exemples sur ce thème. Quant à l’Atlas Marianus de Wilhelm Gumppenberg, sa version finale recense quarante-neuf légendes de fondation mettant en scène des images trouvées dans des végétaux, des arbres le plus souvent. Nul doute, là encore, qu’un recensement exhaustif ferait émerger un corpus considérable. »

1723-Alla-principessa-di-Toscana-dalla-Comp-della-Quercia-GiovacchinoNuestra Señora de la Salceda

« Le lien entre la figure mariale et le monde végétal n’a pas échappé à un certain nombre de spécialistes, qui l’ont généralement interprété comme un indice des persistances païennes dans le christianisme médiéval et moderne : pour des populations rurales mal catéchisées, la nature serait restée la source fondamentale du sacré, le culte de la Vierge et de ses images venant ici servir de vernis à des conceptions sinon ouvertement paganisantes, du moins marquées par l’animisme et le panthéisme. Au fond, rien ou presque n’aurait changé depuis l’époque où Césaire d’Arles condamnait ces paysans baptisés qui continuaient à vénérer les arbres et les fontaines. »

La fable au service de l’histoire. Les légendes de fondation des sanctuaires mariaux et leurs thèmes récurrents (Europe, XVIe-XVIIe siècles). Nicolas Balzamo, Université de Neuchâtel, p. 141-165. © LARHRA (Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes UMR 5190), 2018.
____

« Nuestra Señora de la Salceda », Historia del venerable, y antiquissimo Santuario de Nuestra Señora de Valvanera, en la provincia de la Rioja … / compuesta, y ordenada de las memorias, que se conservan en el archivo de dicho Santuario por el P. Fr. Benito Rubio, 1761, page 8.

« Madonna della Quercia nella Romagna », 1840, F.P. disegno e incise da Atlante, Mariano archives Gianfranco Ciprini.

« Alla principessa di Toscana dalla Comp della Quercia, 1723, Giovacchino Fortini D.D. Cosimo Mogalli incisore, archives Gianfranco Ciprini.

« Nuestra Senora de la Salceda », Historia del Monte Celia de Nuestra Señora de la Salceda…, Pedro Gonzalez de Mendoza por Iuan Muñoz, 1616, p. 54.