L’équilibre du monde

« Quand l’homme rompt l’équilibre du monde,
la forêt fait d’énormes sacrifices pour rétablir cet équilibre. »

Hayao Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent, tome 6, p-19.
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L’illustration est issue du magnifique long métrage d’animation éponyme, réalisé par Hayao Miyazaki, sorti en salle au Japon en 1984. L’énorme succès du film a permis la création du studio Ghibli en 1985.

Le chêne de Romuva

Romuva était un prétendu lieu de culte païen (un temple ou une zone sacrée) dans la partie occidentale de la Sambie, une des régions de la Prusse païenne.

Il existe des doutes considérables sur l’existence d’un tel lieu. Le temple n’est mentionné qu’une seule fois, par Peter von Dusburg en 1326. Selon son récit, Kriwe-Kriwajto, le grand prêtre ou «pape païen», vivait à Romuva et régnait sur la religion de tous les Baltes. Il décrit le Kriwe comme un prêtre puissant tenu en haute estime par les Prussiens, les Lituaniens et les Baltes de Livonie. Il gardait la flamme sacrée et pouvait se pencher sur le destin des fidèles décédés. Il recevait un tiers de tout butin pris par les guerriers païens.

Ce premier récit a été amélioré par Simon Grunau au 16ème siècle. Il a décrit un feu sacré éternel, un chêne éternellement vert avec des idoles représentant une «trinité» païenne : Patrimpas (dieu du printemps), Perkūnas (dieu du tonnerre) et Patulas (dieu de la mort et des enfers). L’endroit était gardé par des prêtres et des vestales. Les images sont apparues sur la base de cette description et sont devenues très populaires auprès des historiens romantiques.

Si le Kriwe était une personne aussi influente, il aurait été mentionné dans certains comptes rendus politiques de la région. L’emplacement supposé n’a jamais été trouvé ni par les chevaliers teutoniques, qui contrôlaient l’ensemble de la Nadruvia, ni par des archéologues modernes. Certains détails dans les descriptions présentent des similitudes avec d’autres sources. Par exemple, le Traité de Christburg interdit aux Prussiens convertis d’avoir des Tulissones vel Ligaschones lors des funérailles pour voir dans le voyage de l’âme du défunt. Un autre document des chevaliers teutoniques parle de la blûtekirl qui a recueilli un tiers du butin des guerriers samogitiens comme offrande aux dieux.
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Christoph Hartknoch. « Alt- und Neues Preussen Oder Preussischer Historien Zwey Theile In derer erstem von deß Landes vorjähriger Gelegenheit und Nahmen, wie auch der Völcker, so darinnen vor dem Teutschen Orden gewohnet, Uhrankunfft, Lebens-Beschaffenheit, Sprache, Religion … und andere Sitten und Gewohnheiten: In dem andern aber von deß Teutschen Ordens Ursprung, desselben, wie auch der nachfolgenden Herrschafft vornehmsten Thaten und Kriegen, Erbauung der Städte, der itzigen Innwohner Uhrsprung, Religion … gehandelt wird. Auß vielen alten so wol als neuen, einheimischen als außwertigen Scribenten, Privilegien und andern Documenten … Mit sonderbahrem Fleiß zusammen getragen. »
Franckfurt ; Leipzig ; Königsberg 1684. Manuscrit conservé à la MDZ (Münchener DigitalisierungsZentrum).

Buret i Ørjedalen

Dans la vallée d’Ørjedalen en Norvège, trône majestueusement une cabane Sami solitaire. Il s’agit du plus ancien bâtiment de Hattfjelldal et le bois de construction a été daté de 1770 (l’année 1502 a bien été retrouvée gravée dans le bois mais cela ne concorde pas avec les autres dates).

La cabane est construite de manière traditionnelle sur quatre piliers et avec la porte orientée vers l’est et le lever du soleil.
La cabane a été restaurée deux fois. D’abord en 1930 par le Musée ethnographique, puis en 1990 sous les auspices de Sijti Jarnge.

La photographie est de Elin Kristina Jåma.

Les arbres de la baleine

Les célèbres aventures de Sindbad le marin ont un destin singulier. Elles ne figurent pas dans le corpus d’origine du recueil, mais sont introduites au XVIIIe siècle par le premier traducteur des Nuits, Antoine Galland. Ce récit particulièrement célèbre a pourtant bien été retranscrit en arabe entre le IXe et le XIIe siècle. À bien des égards, il évoque les péripéties de L’Odyssée d’Homère. Sindbad est un marchand qui sillonne les mers pour mener à bien ses affaires. Ce faisant, il rencontre comme Ulysse de nombreux obstacles, notamment un cyclope qui menace sa vie. Au cours de son premier voyage, Sindbad croise le chemin d’une baleine que les marins prennent pour une île.

« Courez vite ! Car l’île sur laquelle vous vous trouvez n’est point une île ! C’est une baleine gigantesque ! Elle a élu domicile au milieu de cette mer, depuis les temps de l’antiquité ; et les arbres ont poussé sur son dos, grâce au sable marin ! Vous l’avez réveillée de son sommeil ! ».

Traduction littérale et complète du texte arabe par le docteur J.-C. Mardrus. Illustration de Léon Carré, décoration et ornements de Racim Mohammed, Paris : impr. G. Kadar, édition d’art H. Piazza, 1926-1932.
Mille et Une Nuits, tome 5, in-folio. BnF, Réserve de livres rares, Rés. m. Y2. 214 (5) © Bibliothèque nationale de France

Quand les services de renseignement diabolisent une action de préservation de la forêt

« Quand les services de renseignement diabolisent une action de préservation de la forêt« , Benjamin Sourice – Basta 24 septembre 2020.

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En Corrèze, une association a tenté d’acquérir tout à fait légalement un bout de forêt, pour en préserver l’écosystème et la protéger des coupes rases. Mais c’était sans compter sur les services des renseignements et la gendarmerie qui ont fait capoter le projet, en agitant l’opportune et fantasmatique figure du « zadiste anarchiste écologiste ». La forêt n’y a pas survécu.

Le département de Corrèze est l’un des plus forestiers de France, avec la moitié de sa surface couverte par des forêts multi-essences. Elles sont composées de feuillus – chêne, châtaignier, hêtre… – et de résineux – sapins, pins, douglas. Ce manteau boisé est menacé par des coupes rases pour laisser place à des forêts industrielles faites de monoculture de pins douglas, mais aussi par l’extension de terres agricoles. Ces forêts, majoritairement privées (à 75 %), sont morcelées en de petits lots difficiles à exploiter qui se cèdent de génération en génération.

Pour tenter de les préserver, l’association Faîte et Racines voit le jour en juillet 2018, à l’initiative d’une poignée d’habitants marqués par les coupes rases qui ne laissent aucun arbre derrière elles. Elle propose alors une solution innovante : « Lancer des achats collectifs de forêts menacées de destruction pour préserver le milieu forestier, les écosystèmes et les paysages. » Pour ce faire, elle collecte des dons de particuliers.

Racheter la forêt pour préserver les écosystèmes et les paysages

En septembre 2018, l’association découvre une pépite de biodiversité sur la commune de Saint-Paul, à une vingtaine de kilomètres de Tulle. Un particulier y met en vente un bois de 8,5 hectares. « La parcelle de Saint-Paul avait à la fois un intérêt écosystémique et forestier : un écosystème forestier stable avec de multiples essences à divers stade de maturité, avec des arbres centenaires, chose peut courante dans le secteur, mais aussi des plus jeunes compris entre 70 et 20 ans. Cela permettait aussi d’expérimenter une gestion douce de la forêt, c’est à dire de prendre en compte l’usage de la forêt dans le temps long, de penser l’avenir en choisissant de prélever tel ou tel arbre pour permettre ensuite une régénération », explique Sylvain, membre historique de l’association.

Faîte et Racines compte aussi des biologistes amateurs ayant relevé l’intérêt de ces « vieux arbres creux qui offraient une multitude d’habitats pour la faune, la flore et les champignons ».

À l’automne 2018, l’association présente sa démarche au vendeur, par ailleurs ancien maire de la commune, qui se dit « intéressé de vendre à ces jeunes sympathiques qui ne [veulent] pas couper ». Les mois suivants, il leur ouvre sa propriété pour réaliser un audit exécuté par des forestiers indépendants, au cours duquel sont déterminés les superficies, les essences présentes et leur cubage, afin de fixer un juste prix. Début 2019, l’association entame un travail de communication, d’abord localement par des visites publiques de la forêt, et en installant des stands d’information sur les marchés, afin de faire connaître son action et son appel à dons pour racheter les forêts menacées.

En avril 2019, cette opération originale attire l’attention des médias et des réseaux sociaux. « Nous avons reçu des sommes de toute la France et de particuliers vivant aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande ou encore en République tchèque. C’est la magie d’internet ! » indique à l’époque Alexandre Prisme, l’un des fondateurs [1]. L’association réussit à collecter 53 505 euros, une somme suffisante pour racheter la parcelle et alimenter sa trésorerie en vue de futures acquisitions. Rendez-vous est ensuite pris avec une notaire, le compromis de vente est rédigé. Mais, en juin 2019, à quelques jours de la signature, la vente est soudain suspendue par le vendeur. Le dialogue, jusqu’alors cordial, est rompu.

Pour les services de police, il s’agirait « d’anarchistes écologistes, qui vont amener des nuisances » Lire la suite

Les arbres surréalistes du Codex Seraphinianus

À la fin des années 70, Luigi Serafini – un artiste italien – rédige le Codex seraphinianus. Il s’agit d’une sorte d’encyclopédie d’un monde totalement imaginaire composée de onze chapitres traitant de la nature, d’humanoïdes, de minéraux, de mathématiques, d’architecture et d’écriture.

Dans la section botanique, certaines planches traitent d’arbres fabuleux.

Ces dessins surréalistes semblent décrire un monde fantastique en parallèle avec le nôtre. Le texte est écrit dans une langue imaginaire, avec une écriture inconnue inventée par l’auteur lui-même, et qui est sans doute indéchiffrable.

Je reste totalement fasciné par le monde délirant de Luigi Serafini.

L’ouvrage n’est pas évident à trouver d’occasion et souvent à un prix prohibitif. Toutefois, j’ai pu dénicher un scan complet sur le net, à voir ici (pdf 371 pages).