Arbres – Jacques Prévert

En argot les hommes appellent les oreilles des feuilles
c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique
mais la langue verte des arbres est un argot bien plus ancien
Qui peut savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent des humains
les arbres parlent arbre
comme les enfants parlent enfant

Quand un enfant de femme et d’homme
adresse la parole à un arbre
l’arbre répond
l’enfant entend
Plus tard l’enfant
parle arboriculture
avec ses maitres et ses parents

Il n’entend plus la voix des arbres
il n’entend plus leur chanson dans le vent
pourtant parfois une petite fille
pousse un cri de détresse
dans un square de ciment armé
d’herbe morne et de terre souillée

Est-ce… oh… est-ce
la tristesse d’être abandonnée
qui me fait crier au secours
ou la crainte que vous m’oubliiez
arbre de ma jeunesse
ma jeunesse pour de vrai

Dans l’oasis du souvenir
une source vient de jaillir
est-ce pour me faire pleurer
J’étais si heureuse dans la foule
la foule verte de la forêt
avec la crainte de me perdre
et la crainte de me retrouver

N’oubliez pas votre petite amie
arbres de ma forêt.

Jacques Prévert, Arbres I, recueil Histoires.
L’illustration choisie est une photo de Prévert par Izis.

Arbres dans la nuit et le jour

Candélabres de la noirceur,
Hauts-commissaires des ténèbres,
Malgré votre grandeur funèbre
Arbres, mes frères et sœurs,
Nous sommes de même famille,
L’étrangeté se pousse en nous
Jusqu’aux veinules, aux ramilles,Jules Supervielle
Et nous comble de bout en bout.

A vous la sève, à moi le sang,
A vous la force, à moi l’accent
Mais nuit et jour nous ressemblant,
Régis par le suc du mystère,
Offerts à la mort, au tonnerre,
Vivant grand et petitement,
L’infini qui nous désaltère
Nous fait un même firmament.

Nos racines sont souterraines,
Notre front dans le ciel se perd
Mais, tronc de bois ou cœur de chair,
Nous n’avançons que dans nous-mêmes.
L’angoisse nourrit notre histoire
Et c’est un même bûcheron
Qui, nous couchant de notre long,
Viendra nous couper la mémoire.

Jules Supervielle, poète français (1884-1960)
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La photographie est de Roger Parry © Éditions Gallimard.

La Voix des Chênes

Quand le soleil s’enfuit à l’horizon,
Semant la nuit sur les monts et la plaine,
Le vent du soir fait passer un frisson
Sur la forêt où sommeille le chêne.
Et l’on entend monter comme un doux bruit
Sous les rameaux au milieu du silence :
C’est la chanson de l’amour qui commence,
Hymne éternel qui vibre dans la nuit.

Si vous rêvez d’amour
Dans les forêts prochaines
Écoutez au déclin du jour
La voix des chênes :
Elle vous parlera d’amour
Elle vous parlera d’amour
La douce voix
La douce voix des chênes.

Chez nos aïeux, les farouches Gaulois,
Aux temps passés, on vénérait les chênes
Et leurs guerriers, à l’abri des grands bois,
Ont défié les légions romaines,
L’arbre divin s’en souviendra toujours;
Les soirs d’hiver, quand la rafale gronde
Il semble encore vouloir jeter au monde
Les fiers défis de ses anciens beaux jours.

C’est du vieux sang Gaulois
Qui coule dans ses veines
Allez, le soir, au fond des bois,
La voix des chênes
Vous parlera des fiers Gaulois
Vous parlera des fiers Gaulois
La grande voix
La grande voix des chênes.

Il me souvient qu’un jour je parcourais
Le beau pays de l’antique Lorraine,
Je m’arrêtai près des vieilles forêts
Pour écouter ce que disait le chêne,
Un vieux géant, roi de l’immensité,
Parla longtemps de notre belle France,
Comme un clairon sonnant la délivrance,
Enflant sa voix, il cria : « Liberté »

Lorrains, la liberté
Plane à travers vos plaines
Écoutez dans l’obscurité
La voix des chênes,
Elle chante la liberté
Elle chante la liberté
L’immense voix
L’immense voix des chênes.
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Francisque Borel, Stéphane Borel, Gustave Goublier – 1900

L’Être de l’Homme

L’Être de l’Homme est multiple
S’il y a en lui tous les orages de la Terre
il y a aussi la saveur éperdue du ciel
Mais l’Homme n’ose pas boire à la source
même de sa vie

C’est une source dont son âme est le courantWirikuta - Art Huichol (Mexique)
et sa pensée la levée de fraîcheur
Elle a le débit que sa foi en ses infinies
possibilités lui donne
Son passage musicalise le lit de son corps
qui la contient et la dirige
Elle coule au rythme de l’ardeur
de ce poisson-tambour appelé cœur

Mais l’Homme n’ose pas goûter à la source
même de son être
Et il va éléphant de lui-même
briser les cristalleries de la Beauté
Et pourtant s’il savait s’agenouiller
devant le paysage de son âme
que de soleils il pourrait boire
que d’eaux pures il pourrait voir
que de rêves il pourrait faire
que de souffrances il pourrait taire.
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Mario Mercier, Chants Chamaniques

L’illustration choisie est une peinture Huichol de Fidencio Benitez, représentant Wirikuta, le centre du Monde . C’est là que la création émerge, et que les dieux naissent.

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, vert comme les prairies,
— Et d’autres corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion de choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
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Charles Baudelaire – Les fleurs du mal.

Arbres souverains – Anny Schneider

Arbres ! Souverains symboles du monde végétal,
Ultimes perfections de cet univers si capital
Pour la survie des êtres à sang chaud,
Surtout vous, feuillus adultes, sûrement les plus beaux…

Faut-il être insensible, insensé et sans cœurmedecinearbres.jpg
Pour ne pas reconnaître votre infinie grandeur:
Frênes élevés d’Amérique, chênes rouges centenaires,
Bouleaux jaunes majestueux, sapins symboles d’éternité,
Combien d’êtres vivants avez-vous vu passer,
Abrité, charmé, nourri, protégé et soigné
En offrant sous toutes formes, vos dons extraordinaires
Diffusés dans l’eau, dans l’air, la lumière et la matière ?

Arbres nourriciers débordants de générosité,
Vous dispensez mille substances uniques et particulières :
Par chacune de vos molécules, vous offrez sans compter,
Une infinité de remèdes réels et potentiels :
Oxygène, carbone, humus, sucres, huiles riches en terpènes,
Enzymes, fibres, minéraux et vitamines, acides gras essentiels…
Tout en vous est utile et chacun en profite,
Des plus infimes microbes aux mammifères de tous types,
Quel autre être vivant est aussi prolifique ?

Ô nobles gardiens centenaires, par vos atours
Vous êtes magnifiques, uniques depuis toujours,
Absolument dignes d’être défendus et protégés
Par les singes nus les moins insensés,
Car, en vérité, nous, humains écervelés,
Soi-disant les fleurons de la création,
Nous avons perdu l’esprit et la raison
Pour détruire aussi stupidement
Nos protecteurs, purificateurs et gardes-manger.
Qui nous aèrent, nous enchantent nous réchauffent,
Sans relâche, si généreusement, si gentiment…

Peuple debout, c’est ainsi que les premières nations vous nommaient,
Vous méritez mille fois qu’on se redresse enfin pour vous,
Et les ultimes restes de votre univers jadis si parfait;
Le temps est maintenant venu de chercher,
À réfléchir seuls et ensemble, et de travailler,
À rallier les dernières forces vives encore actives,
Sinon de persister à se taire et collaborer par notre silence au saccage organisé,
Que ce soit pour les cochons, leur maïs ou par l’énorme appétit immobilier,
Et ainsi, pour sûr, de risquer de disparaître tous, en même temps que nos dernières forêts !

Anny Schneider – Auteur québécoise, herboriste et femme de paroles – voir son site ici.