Arbres dans la nuit et le jour

Candélabres de la noirceur,
Hauts-commissaires des ténèbres,
Malgré votre grandeur funèbre
Arbres, mes frères et sœurs,
Nous sommes de même famille,
L’étrangeté se pousse en nous
Jusqu’aux veinules, aux ramilles,Jules Supervielle
Et nous comble de bout en bout.

A vous la sève, à moi le sang,
A vous la force, à moi l’accent
Mais nuit et jour nous ressemblant,
Régis par le suc du mystère,
Offerts à la mort, au tonnerre,
Vivant grand et petitement,
L’infini qui nous désaltère
Nous fait un même firmament.

Nos racines sont souterraines,
Notre front dans le ciel se perd
Mais, tronc de bois ou cœur de chair,
Nous n’avançons que dans nous-mêmes.
L’angoisse nourrit notre histoire
Et c’est un même bûcheron
Qui, nous couchant de notre long,
Viendra nous couper la mémoire.

Jules Supervielle, poète français (1884-1960)

La Voix des Chênes

Quand le soleil s’enfuit à l’horizon,
Semant la nuit sur les monts et la plaine,
Le vent du soir fait passer un frisson
Sur la forêt où sommeille le chêne.
Et l’on entend monter comme un doux bruit
Sous les rameaux au milieu du silence :
C’est la chanson de l’amour qui commence,
Hymne éternel qui vibre dans la nuit.

Si vous rêvez d’amour
Dans les forêts prochaines
Écoutez au déclin du jour
La voix des chênes :
Elle vous parlera d’amour
Elle vous parlera d’amour
La douce voix
La douce voix des chênes.

Chez nos aïeux, les farouches Gaulois,
Aux temps passés, on vénérait les chênes
Et leurs guerriers, à l’abri des grands bois,
Ont défié les légions romaines,
L’arbre divin s’en souviendra toujours;
Les soirs d’hiver, quand la rafale gronde
Il semble encore vouloir jeter au monde
Les fiers défis de ses anciens beaux jours.

C’est du vieux sang Gaulois
Qui coule dans ses veines
Allez, le soir, au fond des bois,
La voix des chênes
Vous parlera des fiers Gaulois
Vous parlera des fiers Gaulois
La grande voix
La grande voix des chênes.

Il me souvient qu’un jour je parcourais
Le beau pays de l’antique Lorraine,
Je m’arrêtai près des vieilles forêts
Pour écouter ce que disait le chêne,
Un vieux géant, roi de l’immensité,
Parla longtemps de notre belle France,
Comme un clairon sonnant la délivrance,
Enflant sa voix, il cria : « Liberté »

Lorrains, la liberté
Plane à travers vos plaines
Écoutez dans l’obscurité
La voix des chênes,
Elle chante la liberté
Elle chante la liberté
L’immense voix
L’immense voix des chênes.
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Francisque Borel, Stéphane Borel, Gustave Goublier – 1900

L’Être de l’Homme

L’Être de l’Homme est multiple
S’il y a en lui tous les orages de la Terre
il y a aussi la saveur éperdue du ciel
Mais l’Homme n’ose pas boire à la source
même de sa vie

C’est une source dont son âme est le courantWirikuta - Art Huichol (Mexique)
et sa pensée la levée de fraîcheur
Elle a le débit que sa foi en ses infinies
possibilités lui donne
Son passage musicalise le lit de son corps
qui la contient et la dirige
Elle coule au rythme de l’ardeur
de ce poisson-tambour appelé cœur

Mais l’Homme n’ose pas goûter à la source
même de son être
Et il va éléphant de lui-même
briser les cristalleries de la Beauté
Et pourtant s’il savait s’agenouiller
devant le paysage de son âme
que de soleils il pourrait boire
que d’eaux pures il pourrait voir
que de rêves il pourrait faire
que de souffrances il pourrait taire.
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Mario Mercier, Chants Chamaniques

L’illustration choisie est une peinture Huichol de Fidencio Benitez, représentant Wirikuta, le centre du Monde . C’est là que la création émerge, et que les dieux naissent.

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, vert comme les prairies,
— Et d’autres corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion de choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
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Charles Baudelaire – Les fleurs du mal.

Arbres souverains – Anny Schneider

Arbres ! Souverains symboles du monde végétal,
Ultimes perfections de cet univers si capital
Pour la survie des êtres à sang chaud,
Surtout vous, feuillus adultes, sûrement les plus beaux…

Faut-il être insensible, insensé et sans cœurmedecinearbres.jpg
Pour ne pas reconnaître votre infinie grandeur:
Frênes élevés d’Amérique, chênes rouges centenaires,
Bouleaux jaunes majestueux, sapins symboles d’éternité,
Combien d’êtres vivants avez-vous vu passer,
Abrité, charmé, nourri, protégé et soigné
En offrant sous toutes formes, vos dons extraordinaires
Diffusés dans l’eau, dans l’air, la lumière et la matière ?

Arbres nourriciers débordants de générosité,
Vous dispensez mille substances uniques et particulières :
Par chacune de vos molécules, vous offrez sans compter,
Une infinité de remèdes réels et potentiels :
Oxygène, carbone, humus, sucres, huiles riches en terpènes,
Enzymes, fibres, minéraux et vitamines, acides gras essentiels…
Tout en vous est utile et chacun en profite,
Des plus infimes microbes aux mammifères de tous types,
Quel autre être vivant est aussi prolifique ?

Ô nobles gardiens centenaires, par vos atours
Vous êtes magnifiques, uniques depuis toujours,
Absolument dignes d’être défendus et protégés
Par les singes nus les moins insensés,
Car, en vérité, nous, humains écervelés,
Soi-disant les fleurons de la création,
Nous avons perdu l’esprit et la raison
Pour détruire aussi stupidement
Nos protecteurs, purificateurs et gardes-manger.
Qui nous aèrent, nous enchantent nous réchauffent,
Sans relâche, si généreusement, si gentiment…

Peuple debout, c’est ainsi que les premières nations vous nommaient,
Vous méritez mille fois qu’on se redresse enfin pour vous,
Et les ultimes restes de votre univers jadis si parfait;
Le temps est maintenant venu de chercher,
À réfléchir seuls et ensemble, et de travailler,
À rallier les dernières forces vives encore actives,
Sinon de persister à se taire et collaborer par notre silence au saccage organisé,
Que ce soit pour les cochons, leur maïs ou par l’énorme appétit immobilier,
Et ainsi, pour sûr, de risquer de disparaître tous, en même temps que nos dernières forêts !

Anny Schneider – Auteur québécoise, herboriste et femme de paroles – voir son site ici.

La Tour

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… J’étais encore un écolier
000Quand j’osai gravir l’escalier
0000De la Tour d’ivoire du rêve…

… Me voilà vieux ; mon temps s’achève ;
000Mais je suis fier – vieux et vaincu –
0000D’être monté, d’avoir vécu
00000Dans la Tour d’ivoire du rêve.
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Paul Blier, poète français (1822-1904)

Les sapins – Anatole France

On entend l’Océan heurter les promontoires ;
De lunaires clartés blêmissent le ravin
Où l’homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ;
Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires,
Sur les choses sans forme épand l’effroi divin.

Paisibles habitants aux lentes destinées,
Les grands sapins, pleins d’ombre et d’agrestes senteurs,
De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;anatolefrance1.jpg
Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,
Tristes, semblent porter d’iniques pesanteurs.

Ils n’ont point de ramure aux nids hospitalière,
Ils ne sont pas fleuris d’oiseaux et de soleil,
Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;
Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,
Sur la terre autour d’eux pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose,
Divine volupté des êtres, don des fleurs,
Seule source de joie et trésor de douleurs,
Sous leur rigide écorce est cependant enclose
Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,
Sous l’assaut coutumier des orageux hivers,
Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,
Et suscitent en eux cette gloire de vivre
Dont le charme puissant exalte l’univers.

Pour la fraîcheur du sol d’où leur pied blanc s’élève,
Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds
Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,
Et pour l’air, leur pâture, avec la vive sève,
Coulent dans tout leur sein d’insensibles amours.

En souvenir de l’âge où leurs aïeux antiques,
D’un givre séculaire étreints rigidement,
Respiraient les frimas, seuls, sur l’escarpement
Des glaciers où roulaient des îlots granitiques,
L’hiver les réjouit dans l’engourdissement.

Mais quand l’air tiédira leurs ténèbres profondes,
Ils ne sentiront pas leur être ranimé
Multiplier sa vie au doux soleil de mai,
En de divines fleurs d’elles-mêmes fécondes,
Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

Leurs flancs s’épuiseront à former pour les brises
Ces nuages perdus et de nouveaux encor,
En qui s’envoleront leurs esprits, blond trésor,
Afin qu’en la forêt quelques grappes éprises
Tressaillent sous un grain de la poussière d’or.

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle
Les conçut au frisson d’un vent mystérieux ;
C’est ainsi qu’à leur tour, pères laborieux,
Ils livrent largement à la brise infidèle
La vie, immortel don des antiques aïeux.

Car l’ancêtre premier dont ils ont reçu l’être
Prit sur la terre avare, en des âges lointains,
Une rude nature et de mornes destins ;
Et les sapins, encor semblables à l’ancêtre,
Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

Poèmes Dorés (1873) – Anatole France (1844-1924)