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Archive for the ‘Des contes’ Category

La branche de cerisier

10 février 2019 2 commentaires

Étudiez l’art de la poésie. C’est une honte pour un samouraï de n’avoir aucune sensibilité ni aptitude dans ce domaine. (Code de conduite du clan Odawara Hôjô)

Un puissant daimyô voyageait avec sa suite. Il s’arrêta en chemin dans le manoir de l’un de ses vassaux. Il fut, bien sûr, reçu avec tous les honneurs. Après une copieuse collation agrémentée du meilleur saké, le seigneur fit le tour du jardin. Il contempla les cerisiers en fleurs mais fut surtout impressionné par la subtile harmonie qui se dégageait des lieux. Il n’y avait aucune faute de goût. Il complimenta le maître du manoir pour un tel raffinement mais celui-ci répondit :

– Sire je n’ai aucun mérite. C’est une femme qui s’occupe du jardin.

Le daimyô félicita donc la femme et prit plaisir à converser avec elle sur les principes de la composition florale, le sens du rythme, les proportions le vide et le plein, la symbolique, enfin, sur tout ce qui préside aux règles d’un art aussi délicat.

Yoshitsune & Benkei - Yoshitoshi Tsukioka

Au moment de partir le seigneur salua ses hôtes et demanda la permission de couper une branche de cerisier pour décorer son palanquée. Le mari s’inclina et escorte son suzerain jusqu’à l’arbre en fleur mais la femme les rattrapa.  Elle s’interposa entre le daimyô et le cerisier.
– Je vous en prie, Messire, ne coupez pas la branche !
– Et pourquoi donc ?! demanda le seigneur, l’oeil noir, visiblement courroucé. Toute la cour était interloquée. Quel affront ! Ce refus était inimaginable, cette offense impardonnable ! L’atmosphère était soudain devenue irrespirable, la tension insupportable. Le vassal fut pris d’une angoisse vertigineuse, il se voyait déjà en disgrâce, obligé de se faire hara-kiri.

La femme ouvrit enfin la bouche pour faire fleurir ce poème sur ses lèvres :

Si vous retirez

la branche du cerisier

Où donc se posera

Le rossignol pour chanter

Quand le printemps reviendra !

Le Daimyô,  avec un sourire, fit demi tour. Un vent parfumé vint rafraîchir le jardin. La joute était finie. La femme du samouraï avait désarçonné son seigneur. Bon prince, il quitta le manoir en récitant ces vers.

L’année suivante, au printemps, le suzerain fit parvenir un cadeau à la gardienne du jardin. C’était un kakémono où un artiste célèbre avait peint une branche de cerisier en fleur et calligraphié son poème.

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Contes des sages samouraïs, Pascal Fauliot, pp. 77-80.

Yoshitsune et Benkei regardent les fleurs de cerisier (1885), une estampe de Yoshitoshi Tsukioka, le dernier grand maître – et l’un des plus grands génies innovateurs et créatifs – des estampes japonaises Ukiyo-e.

Catégories :Des contes

L’arbre alphabet

13 février 2018 3 commentaires

Une histoire de Leo Lionni, un livre épuisé et non ré-édité.

« L’arbre alphabet » – Trésor de fables, École des Loisirs, 1986 (lien libraire occasion).

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[6]album_leo-lionni_arbre-alphabet_scan[7]album_leo-lionni_arbre-alphabet_scan[8]album_leo-lionni_arbre-alphabet_scan[9]album_leo-lionni_arbre-alphabet_scanPlusieurs histoires de Leo Lionni ont été adaptées en film d’animation, voir ici.

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Le trésor du baobab

19 janvier 2018 2 commentaires

Un jour de grande chaleur, un lièvre fit halte dans l’ombre d’un baobab, s’assit sur son train et contemplant au loin la brousse bruissante sous le vent brûlant, il se sentit infiniment bien.
« Baobab, pensa-t-il, comme ton ombre est fraîche et légère dans le brasier de midi ! »
Il leva le museau vers les branches puissantes. Les feuilles se mirent à frissonner d’aise, heureuses des pensées amicales qui montaient vers elles. Le lièvre rit, les voyant contentes. Il resta un moment béat, puis clignant de l’oeil et claquant de la langue, pris de malice joyeuse :
– Certes ton ombre est bonne, dit-il. Assurément meilleure que ton fruit. Je ne veux pas médire, mais celui qui me pend au-dessus de la tête m’a tout l’air d’une outre d’eau tiède.
Le baobab, dépité d’entendre ainsi douter de ses saveurs, après le compliment qui lui avait ouvert l’âme, se piqua au jeu. Il laissa tomber son fruit dans une touffe d’herbe. Le lièvre le flaira, le goûta, le trouva délicieux. Alors il le dévora, s’en pourlécha le museau, hocha la tête. Le grand arbre, impatient d’entendre son verdict, se retint de respirer.
– Ton fruit est bon, admit le lièvre.
Puis il sourit, repris par son allégresse taquine, et dit encore :
– Assurément, il est meilleur que ton coeur. Pardonne ma franchise : ce coeur qui bat en toi me paraît plus dur qu’une pierre.

Le baobab, entendant ces paroles, se sentit envahi par une émotion qu’il n’avait jamais connue. Offrir à ce petit être ses beautés les plus secrètes, Dieu du ciel, il le désirait, mais, tout à coup, quelle peur il avait de les dévoiler au grand jour ! Lentement, il entrouvrit son écorce. Alors apparurent des perles en colliers, des pagnes brodés, des sandales fines, des bijoux d’or. Toutes ces merveilles qui emplissaient le coeur du baobab se déversèrent à profusion devant le lièvre dont le museau frémit et les yeux s’éblouirent.
– Merci, merci, tu es le meilleur et le plus bel arbre du monde, dit-il, riant comme un enfant comblé et ramassant fiévreusement le magnifique trésor.

Fornax. © Beth Moon

Il s’en revint chez lui, l’échine lourde de tous ces biens. Sa femme l’accueillit avec une joie bondissante. Elle déchargea à la hâte de son beau fardeau, revêtit pagnes et sandales, orna son cou de bijoux et sortit dans la brousse, impatiente de s’y faire admirer de ses compagnes.

Elle rencontra une hyène. Cette charognarde, éblouie par les enviables richesses qui lui venaient devant, s’en fut aussitôt à la tanière du lièvre et lui demanda où il avait trouvé ces ornements superbes dont son épouse était vêtue. L’autre lui conta ce qu’il avait dit et fait, à l’ombre du baobab. La hyène y courut, les yeux allumés, avides des mêmes biens. Elle y joua le même jeu. Le baobab que la joie du lièvre avait grandement réjouie, à nouveau se plut à donner sa fraîcheur, puis la musique de son feuillage, puis la saveur de son fruit, enfin la beauté de son coeur.

Mais, quand l’écorce se fendit, la hyène se jeta sur les merveilles comme sur une proie, et fouillant des griffes et des crocs les profondeurs du grand arbre pour en arracher plus encore, elle se mit à gronder :
– Et, dans tes entrailles, qu’y a-t-il ? Je veux aussi dévorer tes entrailles ! Je veux tout de toi, jusqu’à tes racines ! Je veux tout, entends-tu ?
Le baobab, blessé, déchiré, pris d’effroi, aussitôt se referma sur ses trésors et la hyène insatisfaite et rageuse s’en retourna bredouille vers la forêt. Depuis ce jour, elle cherche désespérément d’illusoires jouissances dans les bêtes mortes qu’elle rencontre, sans jamais entendre la brise simple qui apaise l’esprit. Quant au baobab, il n’ouvre plus son coeur à personne. Il a peur. Il faut le comprendre : le mal qui lui fut fait est invisible, mais inguérissable.

En vérité, le coeur des hommes est semblable à celui de cet arbre prodigieux : empli de richesses et de bienfaits. Pourquoi s’ouvre-t-il si petitement quand il s’ouvre ? De quelle hyène se souvient-il ?
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Conte africain, Henri Gougaud, L’arbre aux trésors, pp. 42-44.
La photographie est de Beth Moon, issue d’une série présentée sur le blog en 2015 [1].

Catégories :Des contes

L’arbre généreux

28 novembre 2011 13 commentaires

Il était une fois un arbre qui aimait un petit garçon.

Et le garçon venait le voir tous les jours.

Il cueillait ses feuilles et il s’en faisait des couronnes pour jouer au roi de la forêt.

Il grimpait à son tronc et se balançait à ses branches… et mangeait ses pommes.

Puis ils jouaient à va-te-cacher. Quand il était fatigué, il dormait dans son ombre.

Et le garçon aimait l’arbre.

Et l’arbre était heureux…

… énormément !

Mais le temps passa…

Et le garçon grandit…

Et l’arbre resta souvent seul.

Puis un jour le garçon vint voir l’arbre et l’arbre lui dit :

Approche- toi mon garçon , grimpe mon tronc et balance-toi à mes branches, et mange mes pommes et joue dans mon ombre et sois heureux !

– Je suis trop grand pour grimper aux arbres et pour jouer, dit le garçon .

Je veux acheter des trucs et m’amuser. Je veux de l’argent. Peux–tu me donner de l’argent ?

– Je regrette, mais je n’ai pas d’argent. Je n’ai que des feuilles et des pommes. Prends mes pommes mon garçon, et va les vendre en ville. Ainsi tu auras de l’argent et tu seras heureux.

Alors le garçon grimpa sans l’arbre, cueillit les pommes et les emporta.

Et l’arbre fut heureux.

Mais le garçon resta longtemps sans revenir…

Et l’arbre devint triste.

Puis un jour le garçon revint ; l’arbre trembla de joie et dit :

Approche-toi, mon garçon, grimpe à mon tronc et balance-toi à mes branches et sois heureux.

J’ai trop à faire pour grimper aux arbres, dit le garçon. Je veux une maison qui me tienne chaud, dit-il. Je veux une femme et je veux des enfants, j’ai donc besoin d’une maison. Peux-tu me donner une maison ?

– Je n’ai pas de maison, dit l’arbre. C’est la forêt ma maison, mais tu peux couper mes branches et bâtir une maison, alors tu seras heureux.

Le garçon lui coupa donc ses branches et les emporta pour construire sa maison.

Et l’arbre fut heureux.

Mais le garçon resta longtemps sans revenir.

Et quand il revint l’arbre fut tellement heureux qu’il put à peine parler.

Approche-toi mon garçon, murmura-t-il, viens jouer.

– Je suis trop vieux et trop triste pour jouer, dit le garçon. Je veux un bateau qui m’emmènera loin d’ici. Peux-tu me donner un bateau ?

– Coupe mon tronc et fais un bateau, dit l’arbre. Ensuite tu pourras t’en aller et être heureux.

Alors le garçon lui coupa le tronc et en fit un bateau pour s’en aller.

Et l’arbre fut heureux … mais pas tout à fait …

Et très longtemps après, le garçon revint encore.

Je regrette mon garçon, dit l’arbre, mais il ne me reste plus rien à te donner… Je n’ai plus de pommes.

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Catégories :Des contes

Le poirier magique

10 août 2011 8 commentaires

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C’était le plus bel étalage de fruits du marché. D’énormes pyramides de pommes, de poires, d’abricots, de coings, rutilaient et embaumaient au soleil. Les prix étaient à la hauteur de cette superbe denrée, pour le plus grand profit du gros commerçant qui officiait mielleusement derrière sa balance quelque peu trafiquée, comme le voulait la mode des marchands de ce temps-là. Un mendiant en haillons, coiffé d’un vieux bonnet de taoïste, tout élimé, s’arrêta devant ce spectacle appétissant. Il quémanda une poire.

Pas question ! répondit le commerçant, des mendigots de ton espèce, il en traîne par dizaines. Si je donne à l’un, les autres vont rappliquer comme un essaim de mouches et je n’aurai plus qu’à fermer boutique !

— Même un fruit abîmé, supplia le vagabond, je n’ai rien mangé depuis des jours. Le marchand sortit de derrière son comptoir et s’écria :

— Déguerpis avant que je perde patience ! Mais un garde débonnaire, en faction sur la place, s’interposa. Il acheta une poire et l’offrit au malheureux. Celui ci esquissa un large sourire et dit, en lui lui faisant signe de le suivre :

— Venez, pour vous remercier, je vais moi aussi vous offrir des poires. A vous et à tout votre régiment !

— Mais que racontes-tu, vieux fou ? Comment pourrais-tu en acheter ?

— Pas besoin de les payer. Je les cueillerai sur un arbre !

— Mais où est-il, ton arbre ?

— Là-dedans !

Le mendiant montra le fruit qu’il tenait à la main, mordit dedans et en retira un pépin.

— Le voilà, il ne reste plus qu’à le faire pousser. Allez me chercher une pelle et un peu d’eau chaude, et vous verrez, il portera des fruits avant le coucher du soleil !

Le garde héla quelques camarades qui passaient par là, fit répéter ses propos à cet idiot de village. Dans l’hilarité générale, on promit au mendiant de lui procurer ce qu’il réclamait. Un garde revint peu après avec une pelle, un autre avec une bouilloire, et toute une foule de badauds suivit le fou pour voir quelles sornettes il allait encore débiter !

Le vagabond s’arrêta au milieu de la place, creusa un trou, y planta le pépin et l’arrosa avec l’eau bouillante. Aussitôt, devant l’assemblée bouche bée, une-pousse sortit de terre et se mit à grandir à vue d’œil ! Un tronc se forma, se ramifia, les branches se couvrirent de feuilles et de fleurs. Celles-ci s’ouvrirent et des dizaines de poires poussèrent, gonflèrent, aussi radieuses et parfumées que celles de l’étalage de cet avare de marchand. Ce dernier s’était d’ailleurs mêlé à la foule, jouant des coudes lui aussi, dans l’espoir de profiter de la distribution générale que le mendiant avait entreprise après avoir cueilli les poires de son arbre. Il n’y a pas de petits profits ! D’ailleurs, notre commerçant regrettait de ne pas s’être mis bien d’emblée avec cet étrange vagabond qui avait plus d’un tour dans son sac de magicien, il aurait dû mieux considérer son bonnet de taoïste tout défraîchi ! Il pensa qu’il n’était d’ailleurs peut-être pas trop tard pour l’inviter à sa table et lui soutirer un secret si juteux.

Mais le mendiant, après avoir distribué tous les fruits, réclama une hache. On lui en porta une et on attendit, suspendu à ses gestes, ce qu’il allait en faire. Il coupa le poirier à la base, et, d’un pas tranquille, quitta la place, traînant l’arbre derrière lui. Il franchit la porte de l’Ouest et disparut sur la grand-route dans un nuage de poussière qui effaçait la trace de ses pas.

Le gros commerçant ne tenta pas de le rattraper. Il retourna les mains vides jusqu’à sa boutique, n’ayant rien eu de la distribution générale. Il trouva alors son commis en larmes qui lui expliqua que la pyramide de poires avait mystérieusement disparu de l’étalage. Voilà d’où venaient les fruits savoureux et substantiels que ce maudit taoïste avait si généreusement distribués !

Tout le reste était illusion. Et le grippe-sou en attrapa une jaunisse.
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Contes des sages taoistes, Pascal Fauliot (sous la direction d’Henri Gougaud).
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Le conte a été adapté en film d’animation, à voir sur le blog par ici.

Catégories :Des contes