Quand l’homme sage reste sage – Les peuples racines, une philosophie en phase avec la Nature

Persuadé que l’homme moderne va à sa perte en agressant outre-mesure la biosphère, Michel Tarrier se fait essayiste, écrit, publie et communique beaucoup. Ses premiers livres font polémiques parce que, écologiste radical, il s’en prend aux monothéismes régnant et à l’anthropocentrisme insolent qu’il estime coupable du manque de respect à l’endroit des paysages et des autres espèces.

Sa théorie est qu’en détruisant son milieu, l’humain pratique une politique de la terre brûlée qui va le conduire à un véritable autogénocide.  Entomologiste, ecologue autodidacte devenu écologiste par la force des choses, il commence un véritable combat et entre dans l’écologisme actif. Il donne notamment de la voix pour la sauvegarde de la forêt de cèdres et contre le surpâturage au Maroc. (visitez son site internet par ici)

Michel Tarrier au pied d'un vieux cèdre dans l'Atlas

Article de Michel Tarrier paru le 02/03/2009 dans la Revue des Ressources [1].

Les peuples natifs vivent en communion avec leur milieu, toutes leurs cellules sont en phase avec la Terre nourricière, éthologie qui n’a pas trop eu l’heur de nous plaire au fil des siècles passés, jusqu’à ce qu’on en fonde tant d’admiration que de contrition ces derniers temps. « Le fils souhaite oublier, le petit-fils veut s’en souvenir », insinuait Arthur Schlesinger. En dépit de ce vent en poupe pour la mode ethnique, nonobstant les recommandations de l’Organisation des Nations unies. de l’Organisation des États Américains, des Organisations Indigènes d’Amazonie, de l’Union Mondiale pour la Nature et de tant d’autres institutions mondiales, nationales et régionales, la situation de ces peuples reste des plus alarmantes : vingt cinq langues disparaissent chaque année dans le monde. Certains diront : moins de langues, moins de guerres, les langues et les religions étant, à travers le nationalisme, les principales raisons pour lesquelles on se bat.

La philosophie plurimillénaire de la naturalité des peuples premiers aurait dû, dès l’inévitable contact, participer à l’enrichissement de la pensée universelle. Nous avons, une fois de plus, raté le coche. Ce don rare, cette intelligence de l’instinct que se partagent les peuples « sauvages », ne se rencontre plus chez l’insolent Homo sapiens modernicus, même pas chez son prétendu naturaliste de terrain dont la dégaine et le comportement sont le plus souvent ceux d’un pathétique Nemrod de la science à la petite semaine. La noosphère – lourdement polluée par Washington, Londres, Paris, Moscou, Tokyo qui n’aspirent qu’à Broadway – se ressent fatalement de cette amputation, et l’air écologiquement irrespirable ne l’est que par le déshéritement colonial, puis technocratique, orchestré à l’égard de cette sève de l’humanité qu’était la pensée panthéiste. Loin de l’écrasant dogme abrahamique, le panthéisme n’affirme rien, il est à l’écoute, il est sublime liberté. Les peuples racines (expression que nous devons à l’école des anthropologues russes) sont en communication viscérale avec tout ce qui sous-tend le cosmos, et de ce dialogue symbiotique émane une fécondité cachée. Ce pouvoir de la périphérie correspond à la vision juste, mais nous l’avons troqué pour un pouvoir centralisateur erronément élu. Les communautés indigènes de la forêt, de la steppe ou de la montagne communiquent de façon sensorielle avec leur milieu. Nous avons ridiculisé et révoqué cette connivence homme-Nature, et remplacée par un divorce, un hiatus, une fracture. Il est vrai qu’un peu tard et fatalement blessés, nous cherchons maintenant à combler le fossé. L’esprit de l’homme naturel est charpenté par une psychologie cognitive de son environnement, dont il pressent le moindre souffle, le moindre son, la senteur la plus ténue. C’est le trésor des humbles de la poétique maeterlinckienne, où le philosophe-entomologiste parle des hommes qui ne savent pas encore que leur futur idéal sera une mangeoire, ou Les rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, ou encore Les essais de Goethe sur la métamorphose des plantes et des insectes, et plus récemment Le traité du rebelle ou Le recours aux forêts de l’anarque Ernst Jünger. Quel univers contrasté avec le boutiquier nord-américain globèse, vacancier pédophile à ses heures, et qu’il faut soulever à la grue lorsque montent les eaux d’un tsunami imprévu, mais que le natif, en deuil de sa mangrove et de ses coraux, aurait senti venir. Comme l’ont senti les animaux sauvages. Lire la suite

Le son silencieux des racines

Jiddu Krishnamurti« Nous n’observons jamais profondément la qualité d’un arbre ; nous ne le touchons jamais pour sentir sa solidité, la rugosité de son écorce, pour écouter le bruit qui lui est propre. Non pas le bruit du vent dans les feuilles, ni la brise du matin qui les fait bruisser, mais un son propre, le son du tronc, et le son silencieux des racines. Il faut être extrêmement sensible pour entendre ce son. Ce n’est pas le bruit du monde, du bavardage de la pensée, ni celui des querelles humaines et des guerres, mais le son propre de l’univers. »

Jiddu Krishnamurti, philosophe indien 1895-1986.

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Saviez-vous que les arbres parlent ?

« Nous étions un peuple sans loi, mais nous étions en très bon termes avec le Grand Esprit, Créateur et Maître de toute chose. Vous présumiez que nous étions des sauvages. Vous ne compreniez pas nos prières. Vous n’essayiez pas de les comprendre. Lorsque nous chantions nos louanges au soleil, à la lune ou au vent, vous nous traitiez d’idolâtres. Sans comprendre, vous nous avez condamnés comme des âmes perdues, simplement parce que notre religion était différente de la vôtre. »

« Nous voyions la main du Grand Esprit dans presque tout : le soleil, la lune, les arbres, le vent et les montagnes, parfois nous l’approchions par leur intermédiaire. Était-ce si mal ? Je pense que nous croyons plus sincèrement en l’Être suprême : d’une foi plus forte que celle de bien des Blancs qui nous ont traités de païens… Les Indiens vivant près de la nature et du Maître de la nature ne vivent pas dans l’obscurité. »

« Saviez-vous que les arbres parlent ? Ils le font pourtant ! Ils se parlent entre eux et ils vous parleront si vous écoutez. L’ennui avec les Blancs, c’est qu’ils n’écoutent pas ! Ils n’ont jamais écouté les Indiens, aussi je suppose qu’ils n’écouteront pas les autres voix de la nature. Pourtant les arbres m’ont beaucoup appris : tantôt sur le temps, tantôt sur les animaux, tantôt sur le Grand Esprit. »

Taganta Mani – Walking Buffalo (1871-1967)

Une femme navajo tisse une couverture à l’ombre d’un vieux peuplier.

La photo choisie est d’Edward S. Curtis, je l’ai emprunté dans l’ouvrage somptueux sur les Indiens d’Amérique du Nord : Sur la trace des nations indiennes.

De même les Hidatsa de l’Amérique du Nord croient que tout objet naturel a son esprit, ou, plus exactement, son ombre. Quelque considération est due à ces ombres, mais pas une considération égale pour tous. L’ombre du peuplier, par exemple, ce grand arbre de la vallée du Missouri, passe pour posséder une intelligence qui, lorsqu’on sait la circonvenir convenablement, peut aider les Indiens dans certaines entreprises, tandis que les ombres des arbustes et des herbes sont de peu d’importance. (James Frazer, le Rameau d’Or)

Un vœu de trame universelle

Lucrèce
Pâtre, ce que tu vois d’un arbuste ou d’un arbre, ce n’est que le dehors ou l’instant offerts à l’oeil indifférent qui ne fait qu’effleurer la surface du monde. Mais la plante présente aux yeux spirituels – non point un simple objet de vie humble et passive, mais un étrange vœu de trame universelle.

Tityre
Je ne suis qu’un berger, Lucrèce, épargne-le !”
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Tityre
Quelles merveilles tu me contes, ô Lucrèce !…
Mais te dirai-je à quoi je songe, en t’écoutant ?
Ton arbre insidieux, qui dans l’ombre insinue sa vivace substance en mille filaments,
et qui puise le suc de la terre dormante, me rappelle…

Lucrèce
Dis-le.

Tityre
Me rappelle l’amour.

(Dialogue de l’arbre – Paul Valery, poète et philosophe français)

Il s’agit d’un texte fantastique, pour ceux qui seraient intéressés, le texte intégral est disponible en téléchargement, voir ici (14 pages en .pdf)

Nous y sommes…

Fred VargasNous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes.

Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance.  Nous avons chanté, dansé.

Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.  Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.

Franchement on s’est marré.  Franchement on a bien profité.  Et l’on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes.

Mais nous y sommes.  À la Troisième Révolution.  Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.  « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.  Oui.

On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.  C’est la mère Nature qui l’a décidée, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.  La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.  De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.  Son ultimatum est clair et sans pitié :  Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).  Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux.  D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.  Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore), on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés.

S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.  Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.  Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.  Pas d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible.

À condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie – une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.  À ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.  À ce prix, nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas – Archéozoologue et écrivain de talent
L’illustration choisie fait la couverture d’un coffret de 3 livres de Fred Vargas.

Les grands arbres

En écrivant sur les tilleuls de Tanlay, les mots d’un ingénieur forestier me sont revenus en mémoire, un discours prononcé comme une véritable déclaration d’amour, un plaidoyer pour les arbres, nos amis.

« Les grands arbres ont un rôle incontournable à jouer sur notre planète car ils sont les gardiens de la Terre et ce, de nombreuses façons. L’Homme fait partie intégrante de ce qu’ils gardent. En un sens, on peut symboliquement les considérer comme une école de philosophes charitables ayant une pureté non humaine et un immense désir de servir l’humanité. Les grands arbres sont vitaux pour toute forme de vie sur cette planète, car ils règlent partiellement les chutes de pluie et attirent des radiations internes aussi importantes et nécessaires pour la Terre, que ne l’est l’eau de pluie. »

« Les arbres sont parfois les hôtes des espaces magnifiques et des grandes collines gorgées de soleil et de vent. Ils ont leur propre archétype et leur destinée, lesquels ont été élaborés au cours des âges, c’est-à-dire depuis près de trois cent millions d’années d’évolution. Les grands arbres ont aussi leur part du plan divin à accomplir et un travail à faire. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont été créés. Leur archétype se trouve toujours devant eux, inaccessible et hors de portée tel une chimère qu’ils poursuivent dans leur croissance et leur épanouissement. »

« L’Homme contrôle aujourd’hui l’ensemble des forêts du monde, mais il commence à peine à reconnaître et à découvrir combien elles sont importantes et nécessaires. En recouvrant des milliers d’hectares d’une seule variété d’arbres à croissance rapide et sélectionnée pour de simples raisons économiques, l’Homme montre cependant qu’il est inconscient des véritables besoins de notre planète et qu’il ignore plusieurs rôles exercés par les arbres, dont celui d’être un merveilleux canal énergétique entre le ciel et la terre. »

« Il est probable que si l’Homme était comme les grands arbres, c’est-à-dire en harmonie complète avec l’infini, les forces s’équilibreraient. La Terre a désormais besoin de ce qui lui est refusé par l’Homme, c’est-à-dire des forces qui descendent et qui remontent par les grands arbres et qui exercent une influence stabilisante sur la vie des plantes, des animaux et de l’être humain. »

« En abattant les grands arbres, la planète entière risque de devenir incapable de fonctionner, de se dessécher et de mourir. L’Homme se dépouille effectivement d’une certaine partie de lui-même et de son héritage quand il dénude le sol des grands arbres. Ces derniers ne sont donc pas en accord avec cette partie de l’humanité qui pille la Terre, et jamais ni nulle part le fossé entre l’Homme et les grands arbres n’a été plus accusé que dans les endroits où les vieux arbres ont été abattus avec insouciance. Les grands arbres agissent comme une peau protectrice de la Terre, et dans cette peau ils amènent les changements nécessaires. Leur gloire s’élève comme le parfum d’une fleur et bénit tous ceux qui viennent se reposer dans leur aura et dans leurs forêts.
Les grands arbres, gardiens enracinés de la surface, transmetteurs vers la Terre, par le sol, des forces les plus élevées, ont un don à faire à l’Homme en cette ère de vitesse, d’urgence et d’intense activité : un don de calme, de force, d’endurance, de gloire et d’harmonisation raffinée. En somme, tout ce qui est grandement nécessaire dans notre monde actuel. Les grands arbres sont des expressions de l’Amour pour la vie ; expressions d’abondance, d’unicité et de relations communautaires, voire planétaires. »
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Pierre-Émile Rocray, ingénieur Forestier et responsable de la Maison de l’arbre du Jardin botanique de Montréal, « La symbolique des arbres« , communication présentée en février 1997 dans le cadre des déjeuners-causeries de la Société de l’arbre du Québec.

Un film de 4 minutes de Rino Noviello, une réflexion sur la relation de l’homme avec la nature et un voyage symbolique sur le thème de l’arbre ; inspiré de « la symbolique des arbres » de Pierre Émile Rocray, à voir ici.