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Archive for the ‘Fables…’ Category

Arbres légendaires, des botanistes aux voyageurs

22 janvier 2018 4 commentaires

S’il est parfois évident de retrouver la trace d’arbres fabuleux, certains sont parfois évoqués avec juste un entrefilet dans les livres. Dénicher les ouvrages originaux n’a parfois pas été évident.

  • Arbor tristis

Arbor tristi DuranteUn arbre référencé par Castor Durante dans son Herbario Nuovo publié en 1585. L’illustration présente un arbre sous la lune et le soleil, dont le tronc semble être façonné dans un corps humain.

L’Arbor tristis a été décrit en couleur dans la version allemande du texte, le Hortus sanitatis.

On croyait que l’arbre de la tristesse qui fleurit la nuit est un arbre originaire d’Amérique du Sud, dont le tronc a pris la forme d’un corps de femme. Une ancienne fable amérindienne raconte que la jeune et belle fille du puissant chef guerrier Parizataco, est tombée amoureuse du soleil. Mais quand le soleil l’a méprisé en rejetant son amour, elle s’est retirée de toute compagnie humaine dans la forêt. Son chagrin a finit par la tuer.
Quand son corps a été retrouvé par son peuple, il a été ramené à son village natal, mis sur un bûcher funéraire, et incinéré selon la coutume de sa tribu. Des cendres de son corps jaillit l’arbre du chagrin, dont la magnifique fleur ne s’ouvre jamais le jour en présence du soleil.
Ses fleurs déployent leurs pétales la nuit sous la lumière fraîche de la lune et des étoiles, et remplit l’air de la nuit avec un doux parfum. et quand le soleil s’est levé le matin, la fleur de cet arbre s’est fermée. ses feuilles se flétrissaient et l’arbre semblait mort et stérile, seulement pour rajeunir et se dérouler à nouveau sous les rayons de la lune. À chaque fois qu’une main humaine touchait l’arbre en fleurs, la fleur de cette plante sensible se refermait et leur doux parfum disparaissait.

  • Les pommes de Sodome

En route pour le moyen-orient, à  la recherche d’une autre plante devenue légendaire : les pommes de Sodome. Une plante poussant sur le site des anciennes villes de Sodome et Gomorrhe détruites par la colère divine.

« Et Iahvé  fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du souffre et du feu provenant de Iahvé,  des cieux. Il anéantit ces villes, ainsi que tous ces habitants des villes,  et les germes du sol. » (Genèse, XIX, 24)

Une plante déjà décrite par Solin dans son De mirabilibus mundi XXXVI (Des merveilles du monde). Cette description est reprise par Flavius Joseph dans la Guerre des Juifs  (livre IV-4).

image_crop_333x220« Dans son voisinage est la région de Sodome, territoire jadis prospère grâce à ses productions et à la richesse de ses villes, maintenant tout entier desséché par le feu.
On dit, en effet, que l’impiété des habitants attira sur eux la foudre qui l’embrasa; il subsiste encore des traces du feu divin, et l’on peut voir les vestiges presque effacés de cinq villes. On y trouve aussi des fruits remplis d’une cendre renaissante, revêtus d’une couleur semblable à celle des fruits comestibles, et qui, dès qu’on y porte la main pour les cueillir, se dissolvent en vapeur et en cendre. Telles sont les légendes relatives à la région de Sodome, confirmées par le témoignage des yeux. »

Bien qu’ayant une réalité  botanique, le pommier de Sodome a enflammé l’imagination jusqu’à devenir un arbre gigantesque dans certaines descriptions de « voyageurs ».

The voiage and travaile of Sir John Maundeville

Apple of Sodom, The voiage and travaile of Sir John Maundeville, ré-édition éd. 1725, p. 101.

  • L’arbre qui pleure du royaume du prêtre Jean

Tout l’Occident fait circuler, de bonne foi, la Lettre du Prêtre Jean, et nul ne met en doute l’identité de son auteur. On la traduit, on la recopie. Les encyclopédies en font grand cas. On retrouve en 1339 le fleuve de Paradis et les soixante-douze rois sur la mappemonde du Majorquin Angelino Dulvert. La Lettre circulera pendant deux bons siècles. Elle est le véhicule d’un rêve exotique. Il est, en une contrée lointaine, un monde chrétien qui pourrait protéger l’Occident des invasions musulmanes.

Arbre qui pleure - pretre Jean_crop_366x454« Item, en notre terre, est l’arbre de vie, duquel sourd le chrême. Et cet arbre est tout sec et un serpent le garde et veille toute l’année, le jour et la nuit, excepté la nuit de la Saint Jean où il dort jour et nuit. Alors nous allons à l’arbre pour avoir du chrême et, sur toute l’année, il n’en sort que trois livres qui viennent goutte après goutte. Quand nous sommes auprès de ce chrême, nous le prenons, puis nous nous en retournons tout bellement, de peur que le serpent ne s’éveille. Cet arbre est près du Paradis terrestre, à une journée. Et quand ledit serpent est éveillé, il se courrouce et crie si fort qu’on l’entend à une journée de là. Il est deux fois plus grand qu’un cheval et il a neuf têtes et deux ailes. Il nous court après, çà et là, et quand nous avons passé la mer, il s’en retourne. Alors nous portons le chrême au patriarche de Saint Thomas, qui le consacre, et c’est de lui que nous sommes tous baptisés, nous, Chrétiens. Ce qu’il en reste, nous l’envoyons au patriarche de Jérusalem, et celui-ci l’envoie au Pape de Rome, lequel le consacre et le multiplie au moyen de l’huile d’olive, puis l’envoie dans toute la chrétienté d’au-delà la mer. »

L’illustration est issue du Science and literature in the middle ages and at the period of the renaissance, 1878, p. 153. (Fac similé d’une gravure du XVI siècle).

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L’arbre fontaine des îles Canaries

17 janvier 2018 5 commentaires

Le garoé, encore appelé l’Arbre Saint ou l’arbre fontaine des îles Canaries, est un végétal qui captait sur ses feuilles les gouttelettes de brouillard pour les laisser s’écouler jusqu’au sol à son pied. Contrairement à ce que certains ont cru et continuent à croire, cet arbre ne fut pas mythique, mais au contraire, il a été décrit en 1559 par l’humaniste et homme d’église Bartolomé de las Casas en route vers les Amériques dans son Histoire des Indes :

« Il y a toujours au sommet de cet arbre un petit nuage et le garoé laisse tomber des goutelettes d’eau que les hommes acheminent vers une modeste fontaine grâce à laquelle humains et animaux vivent pendant les périodes d’extrême sécheresse. « 

En 1553, d’après Antonio Pigafetta, auteur de l’odyssée du Journal du Voyage de Magellan :

« Pas une seule goutte de pluie sur El Hierro, mais à  midi, on voit se baisser du ciel un nuage qui entoure un grand Arbre qui distille par ses feuilles et branches une grande quantité d’eau. »

Une illustration de l’arbre dans l’ouvrage de Girolamo Benzoni  & Theodor  de Bry : Das sechste Theil der neuwen Welt. Oder Der historien … das dritte Buch, 1559, planche XXIII.

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« Les Guanches, populations antérieures aux Castillans et Espagnols sur l’archipel des Canaries, ont utilisé l’arbre fontaine comme borne-fontaine jusqu’au XVlIe siècle sur Hierro, une île très aride. La capture des eaux de brouillard par les arbres est connue sur Hierro dès 1402-1405, c’est-à-dire dès la découverte des Canaries par le conquistador normand, Jean de Béthencourt, qui était à la solde du roi de Castille, Henri III Trastamare. Un arbre est signalé en particulier, sous différents noms, par les explorateurs, les botanistes et les historiens : le garoe, garsa, garse ou encore garas par les Guanches de Hierro, l’arbre qui pleure, l’arbre alambic, l’arbre aquifère, l’arbre de la pluie, l’arbre saint.

Cette floraison de noms pour un même végétal, si elle éveille la curiosité, fut la source de légendes mais aussi de confusions et elle permit à certains de ranger le garoé parmi les espèces mythiques, au même titre que la licorne. Cet arbre eut la particularité de faire émerveiller et rêver les hommes par sa propriété de capter les gouttelettes du brouillard par ses feuilles et de les restituer sous forme d’eau disponible pour la végétation et le sol. Pour l’homme qui l’exploita, le garoé disparut en 1610, arraché par un ouragan.
Toutefois, il n’est pas mort puisqu’il est présent sur les armoiries de Hierro. Une recherche bibliographique a permis de l’identifier presque sûrement comme un laurier endémique de Madère et des Canaries, Ocotea foetens, appartenant à la famille des Lauracées. »

L’arbre fontaine, Garance Voyageuse, n°23, 1993, pp. 2-5.

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Un arbre visionnaire : l’arbre aux chaussures

13 janvier 2018 3 commentaires

Les représentations du Paradis proposées par les récits visionnaires sont toujours copiées sur l’image du jardin d’Eden, avec pour conséquence la présence de l’arbre de la science du bien et du mal [1] et d’une quantité d’autres arbres fruitiers, symbole de la Nature parfaite du Paradis.

Godescalc, habitant du village de Horchen, près de Neumünster (Schleswig-Holstein) a eu sa vision du 20 au 24 décembre 1189. Ce voyage dans l’au-delà à été accompli par un laïc (d’où son intérêt). En effet, les clercs ont peu à peu confisqué leurs visions à leur profit, sans doute pour mieux en contrôler le contenu. Le but de semblables récits est de susciter la peur salutaire qui pousse les pêcheurs à s’amender, et à affirmer la supériorité de la vraie foi. En ce sens,  les visions forment le noyau dur de la mythologie chrétienne.

« Godescalc tomba malade sept jours durant. Le huitième, il fut soustrait à la lumière de ce monde et regagna son corps cinq jours plus tard. Ce qu’il vit dans l’autre vie pendant ces cinq jours, nous tentons de le résumer comme il nous l’a narré. […] Il parla ainsi. »

« Dès que mon âme se fût détachée de mon corps, deux hommes arrivèrent vêtus d’habits blanc comme neige et aux gestes et au maintien décents. Je crois que c’était des anges. Ils m’encadrèrent et se mirent en route avec moi. » […]

Henri de Ferrières, « Le Livre du roi Modus et de

« Lorsque nous eûmes parcourus deux milles environs, nous parvînmes enfin à un arbre que l’on appelle tilleul. Il était très large et très beau, mais de hauteur moyenne ; sur la cime se tenait un ange dont on aurait dit qu’il flottait dans l’air. Toutes les branches de l’arbre étaient couvertes d’un nombre infini de chaussures. L’ange qui planait dans l’air se laissa glisser au sol avec une admirable légèreté  et distribua celles-ci aux arrivants selon leur mérite. » […] Quatorze personnes de la troupe qui nous suivait rendirent les mains pour recevoir, en vertu de leurs mérites, les chaussures que l’ange planant dans les airs leur présenta aimablement. Tandis que ces personnes les mettaient à leurs pieds, j’interrogeais l’ange pour savoir par quels merites et dans quel but elles avaient reçues ces chaussures. L’un des anges me fournit la solution de l’énigme et me dit : En vérité, ils ont mérité cette grâce par leurs oeuvres charitables. Ils ont aidé les pauvres et les nécessiteux en leur offrant des vêtements et des chaussures. Tu sauras bientôt pourquoi elles sont nécessaires. Regarde ! Là s’ouvre un champ. Regarde donc plus loin ! Seuls ceux qui en portent pourront le traverser. »

Claude Lecouteux, Mondes parallèles, L’univers des croyances au Moyen-Âge, pp. 65-70.

Godeschalcus und Visio Godeschalcus, éd. trad. All. Par E. Assange, Neumünster, 1979.

« L’ arbre aux souliers est placé dans un espace intermédiaire, n’appartenant ni à l’Enfer ni au Paradis. Sa connotation reste, en tout cas, tout à fait positive : les souliers sont en quelque sorte les fruits de l’arbre destinés aux justes. » (Mattia Cavagna, « Les arbres dans la tradition visionnaire : deux exemples particuliers », Questes, 4 | 2003, 11-12.)


Illustration : malgré des efforts répétés, il m’a été impossible de retrouver une illustration de l’arbre aux chaussures. J’ai donc recherché une illustration sylvestre du Moyen-Âge.

Henri de Ferrières, « Le Livre du roi Modus et de la royne Racio ». Date d’édition : 1401-1402.

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L’arbre Peridexion

11 janvier 2018 5 commentaires

Partons sur la trace de Peridexion, un autre arbre légendaire médiéval [1]. Largement décrit et enluminé depuis le XIIIe siècle, cet arbre nommé également Zilanim poussait en Inde. Les interprétations divergent quand à sa signification.

Certains y ont vu une représentation du Saint-Esprit veillant sur les âmes persécutées par les démons. D’autres rapprochent cette symbolique d’anciennes croyances de l’Inde védique…

Bodleian Library, MS. Douce 88, Folio 22r

« Un bestiaire chrétien de l’Antiquité tardive, le Physiologus Latina, parle d’un arbre aux fruits délicieux, situé en Inde, abritant des colombes assiégées par un dragon. Les colombes se déplacent au gré des mouvements du soleil pour rester à l’ombre salutaire qui leur offre toujours un repère contre les attaques du dragon. Les mystiques chrétiens, bien au-delà du Moyen-Âge, utiliseront le même verbe pour parler de l’action des anges gardiens et d’autres esprits qui veillent au dessus de nous. »

(La lettre clandestine n°16, Collectif, Voltaire et les manuscrits philosophiques clandestins, 2008, pp. 90-91.)

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« Il y a un arbre qui a la feuille longue de deux coudées, semblable à une feuille d’autruche. Peridexion à le fruit agréable aux pigeons, l’ombre de l’arbre est contraire aux serpents, cela fait qu’ils s’en retirent. »

(Les histoires d’Antoine de Fumée, Chevalier, Seigneur de Blandé, 1574, p.171.)

« Sur le rapport entre le symbolisme des oiseaux et celui de l’arbre dans différentes traditions, voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. III, où nous avons relevé à cet égard divers textes des Upanishads et la parabole évangélique du grain de sénevé ; on peut y ajouter, chez les Scandinaves, les deux corbeaux messagers d’Odin se reposant sur le frêne Ygdrasil, qui est une des formes de l’« Arbre du Monde ». Dans le symbolisme du moyen âge, on trouve également des oiseaux sur l’arbre Peridexion, au pied duquel est un dragon ; le nom de cet arbre est une corruption de Paradision, et il peut sembler assez étrange qu’il ait été ainsi déformé, comme si l’on avait cessé de le comprendre à un certain moment. »

(René Gueunon, Le symbolisme de la croix, 1931, p.62.)

« Le passage suivant de l’Ornithologie d’Aldrovandi : « Peridexion, inquiunt, arbor est in India, cujus fructus dulcis est, et gratus columbis, cujus gratia in hac arbore diversari solent. Hanc serpentes timent, adeo etiam ut umbram ejus fugiant. Nam si umbra arboris ad orientem vertatur, serpentes ad occidentem recedunt et e diverso. Itaque vi hujus arboris serpentes columbis nocere non possunt. Si qua autem forte aberraverit, serpentis flatu attracta, devoratur. Nam si gregatim degant, aut volitent, nec serpens nec ocypteros (id es sparverius), eas laedere potest vel audet. Hujus arboris folia aut cortex suffitu omne malum avertunt. » Il s’agit évidemment ici de l’arbre sacré hanté par les kapotâs, ou colombes, qui mangent les doux fruits du pippala védique. »

Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes ou légendes du règne végétal Tome II, p.147.

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Une curiosité de l’enfer musulman : l’arbre Zaqqoum

3 avril 2014 3 commentaires

En découvrant la riche iconographie du Mi’râdj nâmeh [1], la ressemblance entre le Zaqqoum [2] , l’arbre infernal des musulmans, avec deux arbres fabuleux présentés sur le blog : l’arbre Waq Waq [3] et l’arbre du Soleil et de la Lune [4], était évidente. Mais comment aborder ce thème sans s’en tenir au simple lien de parenté stylistique ?

Laissez-vous conter ces trois arbres par Anna Caiozzo (Maître de conférences, Université de Paris), son étude vous mènera des enfers au paradis, sur la trace d’anciennes légendes et de cosmologies primitives, de simples voyageurs jusqu’à Alexandre le Grand ; une plongée à la découverte de ce type d’arbres dans l’imaginaire du monde musulman proche-oriental.

Le Zaqqoum, arbre de l’enfer

En atteignant les tréfonds de l’enfer, Muhammad, porté par al-Burâq et précédé de l’ange Gabriel, arrive devant le Zaqqoum, un arbre à trois grosses branches dotés de très longues épines, où se dressent en guise de fruits des têtes d’animaux sauvages ou fabuleux dont certains sont reconnaissables : dragon, ours, serpent, lion, éléphant, panthère, dromadaire, renard. Un démon à peau bleue et aux yeux rouges, la tête auréolée d’une flamme, à demi vêtu d’un pagne orange, portant un collier, des anneaux aux oreilles et aux poignets, en est le gardien. Au pied de l’arbre se dresse un brasier dans lequel des bourreaux coupent la langue d’hommes agenouillés, des docteurs de la loi dont les crimes furent de tromper le peuple en buvant du vin et en commettant de nombreux péchés.

L’arbre Zaqqoum est donc une créature hybride, un végétal zoomorphe, une sorte de curiosité ou de merveille s’offrant au voyageur de l’au-delà, qui peut s’interroger sur la fonction exacte de son aspect tératomorphe : est-il prodige ou présage, fantaisie de l’artiste ou tourment réel de l’eschatologie musulmane ?

Si par bien des aspects, les représentations de ce voyage relèvent du merveilleux inhérent au texte ou de l’imagination personnelle de l’artiste (forme et couleurs des anges, structure et composition des cieux, types de démons), l’arbre Zaqqoum, lui existe bel et bien, tant dans le Coran que dans la réalité.

Concernant l’arbre, le texte qui accompagne la miniature raconte :

Je vis au milieu de l’enfer un arbre qui embrassait dans ses dimensions un espace de cinq cents ans de route. Ses épines étaient comme des lances et ses fruits ressemblaient à des têtes de div (démons). Gabriel me dit : « Cet arbre est le Zaqqoum dont le fruit est plus amer que le poison. Les habitants de l’enfer le mangent, mais il ne reste pas dans leurs entrailles qu’il ne fait que traverser. »

Mais l’auteur ne précise pas à quelle catégorie de pêcheurs sont destinés les fruits de l’arbre. En revanche, d’autres sources nous éclairent sur ce point : le Coran cite le Zaqqoum comme étant l’arbre maudit, il est ensuite présenté comme un châtiment :

N’est-ce pas un meilleur lieu de séjour que l’arbre de Zaqqoum Nous l’avons placé Comme une épreuve pour les injustes ; C’est un arbre qui sort du fond de la fournaise ; Ses fruits sont semblables à des têtes de démons. Les coupables en mangeront Ils s’en empliront le ventre Puis ils boiront un mélange bouillant Et ils s’en retourneront dans la fournaise.

L’artiste a respecté l’esprit du texte sacré en représentant les fruits comme des têtes d’animaux fabuleux, sans pour autant les dessiner en démons. Serait-ce parce que ces derniers sont les bourreaux officiels de l’enfer ou parce qu’il s’inspire d’un modèle d’arbre en particulier ? L’arbre Zaqqoum dont les fruits brûlent l’estomac et engendrent la soif est un tourment destiné à une catégorie de pêcheurs mal identifiés et dont on ne connaît pas les crimes précis. Ibn ‘Abbâs dans sa relation du Mi’râj donne une information supplémentaire :

Puis je vis des femmes accrochées par leurs cheveux dans l’arbre de zaqqoum, de l’eau chaude se déversant sur elles si bien que leurs chairs se cuisaient, et je dis : « Qui sont celles-là ? Ô mon frère ! Ô Djibrail ! » Il dit : « Ce sont des femmes qui absorbaient des remèdes afin de tuer leurs enfants, par crainte d’avoir à les nourrir et à les élever ».

L’arbre de Zaqqoum aux fruits dangereux aux propriétés abortives serait donc le supplice des femmes infanticides, qui avaient avorté, ou qui étaient susceptibles de l’utiliser pour avorter, ce qui dénote un lien direct entre le crime et le supplice comme c’est le cas des autres supplices de l’enfer musulman.

On pourrait penser à la vue de l’arbre hybride, qu’il relève du registre des animaux fabuleux tourmenteurs (tels les scorpions géants ou les serpents venimeux) appartenant aux temps eschatologiques. or, d’un point de vue naturaliste, au vu de la flore de l’Arabie de l’époque du Prophète et des espèces végétales croissant en milieu semi-désertique, deux espèces végétales au moins correspondent au Zaqqoum. Il s’agit d’une part d’une variété d’euphorbe résineuse cactoïde (euphorbia resinifera) répandue au Maghreb, dont la sève, irritante au contact de la peau, a des propriétés purgatives avérées dans les pharmacopées traditionnelles. L’autre espèce végétale, qui s’en approche davantage par l’aspect extérieur, serait la variété d’acacia capparis spinosa, un câprier à grandes épines lui aussi très répandu dans le monde méditerranéen et dont les fruits oblongs présentent une certaine analogie avec de petites têtes de démons.

On peut remarquer que le Zaqqoum est l’une des rares espèces végétales peuplant les enfers, alors que les arbres abondent comme il se doit au paradis. Le plus notable est, à cet égard, son nom exact contraire, l’arbre de la félicité appelé Thoubaa et décrit comme étant le lotus ou le jujubier de l’extrême limite, le Sidrat al-Muntahâ. Il est l’arbre de vie par excellence apparenté à l’arbre cosmique ou axe du monde décrit entre autres par le mystique Ibn ‘Arabi qui, lui, fait de l’arbre de vie un rameau de l’arbre du monde :

Puis le Lotus de la Limite fut déterminé comme étant l’un des rameaux issus de cet Arbre sous lequel se tient celui qui respecte le service dû à cette branche […]

Cet arbre au pied duquel coulent les quatre grands fleuves du paradis, dont les branches sont d’émeraude et de perles, porte des fruits exquis réservés aux bienheureux. Il est à la limite du septième ciel et on le représente souvent comme étant inversé et ayant ses racines dans les cieux.

On peut noter que les deux arbres sont disposés en vis-à-vis, aux extrémités des cieux et des terres (c’est-à-dire les enfers), l’un étant l’arbre  des supplices qui punit, affame et assoiffe, l’autre l’arbre de vie et d’éternité.

L’arbre Waq-Waq du royaume des femmes

Le second arbre qui présente une analogie visuelle avec le Zaqqoum est l’arbre Waq-Waq dont, comme le dit fort justement Marthe Bernus-Taylor dans la notice du Catalogue L’étrange et le merveilleux en terre d’Islam, s’inspire visiblement le peintre du Zaqqoum. Lire la suite…

Catégories :Fables..., Islam