Le Câd Goddeu – « le Combat des Arbres »

Le Câd Goddeu est un ancien mythe gallois, « le Combat des Arbres » est livré entre Arawn roi d’Annwn « le lieu sans fond » et les deux fils de Dôn, Gwydion et Amaethon. Ce combat des arbres fut occasionné par un vanneau, un chevreuil et un petit chien d’Annwn.

Le Roman de Taliesin contient un long poème, ou groupe de poèmes alignés bout à bout, désigné comme le Câd Goddeu et dont les vers semblent être dénués de sens, parce qu’ils ont été délibérément mélangés.

Robert Graves, avec beaucoup de patience a séparé bon nombre de lignes du poème du combat des arbres, avec quatre ou cinq autre poèmes auxquels ils sont mêlés. Voici une tentative de restauration des parties faciles :

De mon siège à Fefynedd (lignes 41 – 42)
La cité solide,
J’observais arbres et végétaux
Passer d’un pas rapide.

Voyageurs épouvantés (lignes 43 – 46)
Et guerriers surpris
croyaient voir ressuscités
Gwydion et ses conflits

A l’attache de ma langue (lignes 32 – 35)
Un combat s’engage ;
Par-derrière, dans ma tête,
Un autre fait rage.

L’aune se jette en la bagarre. (lignes 67 – 70)
Il est au premier rang.
Mais le saule et le sorbier
Sont bien plus prudents.

Comme un fort inexpugnable (lignes 104 – 107)
Le vieux houx vert sombre
Lacère les mains rougies
De coups de griffe sans nombre.

L’infanterie du chêne ébranle (lignes 117 – 120)
La terre et les cieux
Le “vaillant gardien de la porte”
Est célèbre en tous lieux.

L’ajonc magnifique combat (lignes 82- 81- 98- 57)
Tout près du jeune lierre.
L’arbitre était le noisetier
En ces temps de sorcière.

Le bouleau, pourtant fier, (lignes 84 – 87)
Prit lentement sa place.
Non pas qu’il fut couard,
Mais de trop noble race.

La bruyère consolait (lignes 114- 115- 108- 109)
Les soldats à bout,
Surtout les grands peupliers
Brisés de partout.

Leur troupe au champ de bataille (lignes 123 – 126)
Crut faire naufrage
Tant y creusa de trouées
L’ennemi sauvage,

Ô rois j’exalte la vigne, (lignes 127- 94- 92- 93)
Son emportement
Les ormes étaient ses pages
Partout la suivant.

Troènes et chèvrefeuilles (lignes 79- 80- 56- 90)
S’attardèrent ensemble.
Peu coutumier des faits d’armes
Le joli pin tremble.

« Les commentateurs, trompés par l’enchevêtrement des vers, se sont pour la plupart, bornés à laisser croire que la tradition celtique attribuait aux druides le pouvoir de transformer les arbres en guerriers et de les envoyer au combat. Mais le combat décrit par Gwion n’est pas un combat frivole, pas plus qu’un engagement physique, mais une bataille menée intellectuellement dans les cerveaux et dans les langages d’initiés. » (Robert Graves)

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La guerre végétale, Tite-Live, 216 av JC.

Au milieu de toutes ces mesures, on apprit une nouvelle défaite. La fortune accumulait tous les désastres sur cette année. L. Postumius, consul désigné, avait péri en Gaule avec toute son armée. Il y avait une vaste forêt, que les Gaulois appellent Litana, et où il allait faire passer son armée. À droite et à gauche de la route, les Gaulois avaient coupé les arbres, de telle sorte que tout en restant debout ils pussent tomber à la plus légère impulsion. Postumius avait deux légions romaines ; et du côté de la mer supérieure il avait enrôlé tant d’alliés qu’une armée de vingt-cinq mille hommes le suivait sur le territoire ennemi.
Les Gaulois s’étaient répandus sur la lisière de la forêt, le plus loin possible de la route. Dès que l’armée romaine fut engagée dans cet étroit passage, ils poussèrent les plus éloignés de ces arbres qu’ils avaient coupés par le pied. Les premiers tombant sur les plus proches, si peu stables eux-mêmes et si faciles à renverser, tout fut écrasé par leur chute confuse, armes, hommes, chevaux : il y eut à peine dix soldats qui échappèrent. La plupart avaient péri étouffés sous les troncs et sous les branches brisées des arbres; quant aux autres, troublés par ce coup inattendu, ils furent massacrés par les Gaulois, qui cernaient en armes toute l’étendue du défilé.

Sur une armée si considérable, quelques soldats seulement furent faits prisonniers, en cherchant à gagner le pont, où l’ennemi, qui en était déjà maître, les arrêta. Ce fut là que périt Postumius, en faisant les plus héroïques efforts pour ne pas être pris. Ses dépouilles et sa tête, séparée de son corps, furent portées en triomphe par les Boïens dans le temple le plus respecté chez cette nation ; puis, la tête fut vidée, et le crâne, selon l’usage de ces peuples, orné d’un cercle d’or ciselé, leur servit de vase sacré pour offrir des libations dans les fêtes solennelles. Ce fut aussi la coupe du grand pontife et des prêtres du temple. Le butin fut pour les Gaulois aussi considérable que l’avait été la victoire ; car, bien que les animaux, pour la plupart, eussent été écrasés par la chute de la forêt, n’y ayant pas eu de fuite ni par conséquent de dispersion des bagages, on retrouva tous les objets à terre, le long de la ligne formée par les cadavres.

Tite-Live, Histoire Romaine – XXIII, 24 (voir ici)
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« Dans l’annalistique romaine le désastre est daté de 216 avant notre ère et la localisation de la défaite chez les Boïens, avec des détails concrets et vraisemblables sur le sort de la tête de Postumius, ajoute à l’historicité. Mais ces arbres qui tombent de proche en proche sur une armée entière pour l’anéantir constituent une réalisation technique touchant de trop près à la perfection pour ne pas appeler le scepticisme. Il y faut une synchronisation trop bien réglée. Toute magie est absente et le nom des druides n’est pas prononcé, mais le stratagème végétal ne s’explique pas par la réalité historique. Nous admettrons par conséquent que Tite-Live a transposé tant bien que mal un mythe gaulois dans l’histoire romaine. Il reste que les gaulois cisalpins avaient une religion organisée, un culte et des prêtres. »

Christian Guyonvarc’h  – Les Druides
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L’illustration « Snow elves endure the cold of their remote mountain lands » – Jamie Lombardo, Dragon N° 155, TSR, March 1990.

Le Gui, une lumière sylvestre

Au plus profond de l’hiver,  lorsque l’automne a réalisé son œuvre et que la quasi-totalité des feuilles est tombée ; on peut alors apercevoir sur les branches des arbres, ces petites touffes vertes auxquelles s’accrochent de petites boules blanches. Le Gui est une plante étrange, chargée de symboles depuis l’Antiquité, si chères aux druides de la Gaule, et aujourd’hui symbole de lumière à la Saint Sylvestre…

Gui botanique

Une curiosité botanique
« Le Gui fonctionne totalement à contre rythme ; à l’inverse de la plupart des plantes, les forces de l’été n’ont pas de pouvoir sur ses fruits, c’est le gel de l’hiver qui va nourrir sa fructification (baies à maturité au moment du solstice) et sa floraison (février). La famille du Gui est répandue sur toute la terre. On en trouve dans l’hémisphère sud, en Australie, en Nouvelle Zélande, en Afrique du Sud, en Amérique du Sud et chose curieuse, tous fleurissent et fructifient au même moment. La différence est que pour les uns, c’est l’été et pour les autres, c’est l’hiver. Subissant l’action de forces différentes ils semblent tous unis par une mémoire ancestrale. »
« Autre fait singulier chez le Gui, il ne change pas d’apparence. Mis à part la formation des fleurs et des baies, le Gui ne jaunit pas, ne flétrit pas, ne fane pas. Tout au long de l’année il verdoie dans toutes ses parties, de ce vert doré qui lui est propre. Le temps parait glisser sur lui, il reste étranger au rythme des saisons. Il perd bien ses feuilles tous les deux ans mais encore, feuille par feuille, si bien que cela ne se voit même pas… »
« Il faut également retenir sa physionomie de plantule, comme arrêtée à un stade immature. Chez les plantes ordinaires, la plantule est le point de départ du végétal proprement dit. Embryon formé de deux feuilles indifférenciées appelées cotylédons, il dépend encore pour sa survie des éléments nutritifs contenus dans la graine. Ensuite le végétal quitte cet état de plantule une fois qu’il s’est lié aux substances minérales terrestres. A partir de ce moment il devient une plante à part entière, autonome, adulte manifestant ses caractères spécifiques, reflets des forces terrestres et cosmiques. Chez le Gui, cette insertion dans le terrestre n’a jamais lieu, aussi la forme de plantule se répète t-elle à l’infini. D’une certaine façon, le Gui demeure sa vie durant un embryon. »

Une lumière au cœur de l’hiver
« C’est en hiver que le Gui prend toute sa signification. Alors que dans la nature toute vie semble avoir disparu, c’est aux environs du Solstice d’hiver (22 décembre) que les petites baies sphériques du Gui arrivent à maturité.
L’hiver dans les rythmes de la nature appartient à Saturne, période sombre où la lumière extérieure manque. Bien que les plantes aient disparu de la surface du sol et que les arbres ne portent plus de feuilles, la vie est toujours là mais elle a pris un chemin intérieur, souterrain. L’énergie vitale se prolonge au sein des racines ou des graines dans l’attente du renouveau printanier.
La saison hivernale est un moment d’intériorisation que l’on peut observer dans la nature mais aussi en nous-même. Notre état de conscience change, en nous invitant à nous rapprocher de notre Être profond, à nous plonger au fond de nous-mêmes.
A la différence de l’été où la vie se manifeste avec exubérance, l’hiver nous ramène à l’essentiel. C’est donc à ce moment très particulier du solstice d’hiver que le Gui manifeste toute sa vitalité, contraste étrange dans ce sommeil hivernal. » Lire la suite

Les forêts-frontières chez les Celtes

« Peu connu, le système celtique des forêts-frontières, lieux légendaires et sacralisés a pourtant fortement contribué à façonner le paysage français. Quoique possédant une agriculture florissante et une population nombreuse, la Gaule d’avant la conquête romaine disposait de vastes massifs forestiers. Bon nombre d’entre eux étaient entretenus et pieusement conservés, tout autant parce qu’ils abritaient des sanctuaires que pour des raisons pratiques d’une nature bien différente de ce que l’on pourrait imaginer. »

« Il était traditionnel, dans la société celtique, de considérer que certaines zones frontalières entre tribus devait être liées à des éléments naturels. On pense dans ce cas bien entendu en premier lieu aux cours d’eau ou au reliefs du terrain. Et il est de fait que les Celtes fixaient souvent leurs limites frontalières de cette manière, comme il en a  toujours été au cours de l’Histoire. C’est ainsi par exemple que la toponymie nous a légué le souvenir de plusieurs rivières ayant rempli cette fonction, notamment avec l’appellation de « Dive »et autres noms approchant (Douix, Divonne, etc.), conférant au cours d’eau une sanctification supplémentaire pour son rôle de limite tribale. Mais si ces éléments naturels occupèrent un rôle important dans la délimitation des frontières tribales celtiques, il en est un autre qui, tout aussi déterminant, est spécifique à la conception que les Celtes se faisaient des frontières. »

Des forêts au rôle très particulier

« Quelques unes de ces forêts entretenues tout spécialement par les anciennes tribus ont été étudiées. D’autres plus nombreuses, ne l’ont pas encore été bien que certains éléments conduisent à penser qu’elles furent également des limites tribales. »

« Dans la première catégorie, que nous allons examiner plus en détail, on citera plusieurs massifs forestiers qui ont plus ou moins disparu depuis, tels ceux des Dombes (dans l’Ain), de la Goële (Seine-et-Marne) ou d’Alençon (Orne) et d’autres dont il demeure des restes importants, comme ceux de la Sologne, du Hurepoix (Essonne), du Gâtinais (Essonne, Seine et Marne, Loiret, Yonne), d’Othe (Aube, Yonne) ou de Paimpont (Morbihan, Ille et Vilaine). »

« Mais avant d’aller plus loin, rappelons tout d’abord l’image que les celtes se faisaient de la forêt. Pour eux, celle-ci était parée de vertus sacrées. Ils savaient par l’enseignement de leurs druides, quelle avait été le berceau de leur peuple. Des divinités y était attachées telle Arduinna, mais aussi de grands Dieux comme Ésus et, bien entendu Cernunnos, ce qui montre bien qu’elles échappaient au monde des hommes. N’oublions pas non plus que le principe des Hamadryades conférait à chaque arbre une vie propre et à l’ensemble forestier une vie supérieure émanant du regroupement de toutes ces entités. Enfin, il convient d’ajouter que l’horoscope celtique était entièrement basé sur les essences d’arbres, ce qui montre évidemment l’importance très particulière accordée à ceux-ci. Souvenons-nous également du « Cad Goddeu », thème bardique concernant les « Combat des Arbrisseaux », prêtant au monde sylvestre une exigence régie par des principes assez voisins des nôtres. »

« La pratique de la reconnaissance de forêts-frontières est originale. Elle consistait pour deux peuples celtes voisins à entretenir une vaste bande forestière de largeur variable, sur leur frontière commune, en considérant que celle-ci était dédiée aux Dieux et donc neutre (on emploierait aujourd’hui l’expression de « no man’s land »). Il était en outre communément admis qu’un sanctuaire religieux commun s’y trouvait, un nemeton, domaine des druides des deux tribus. La traversée en armes de cette zone était interdite. Ainsi la forêt frontière était un espace de paix dédié à la spiritualité et aux rapports de bon voisinage. » Lire la suite

Le « nemeton » et la forêt sacrée

  • Le sanctuaire ou « nemeton »

Par la notion de «centre», au sens grec de l’omphalos, nous accédons à celle de sanctuaire, désignant ainsi un lieu particulièrement chargé de potentiel et d’énergie sacrée. C’est ce que résume, par son étymologie même, le toponyme Mediolanum dont on a proposé deux interprétations, l’une toute profane, par « milieu de la plaine », et l’autre religieuse, par « centre de perfection ». Le jeu de l’analogie et de l’herméneutique celtiques fait qu’elles ne sauraient s’exclure : Mediolanum n’est d’ailleurs pas le seul mot dans ce cas et il y a parfois des synonymes, du type Mezunemusus (cf. Medionemeton « sanctuaire du milieu »). Il y avait aussi et surtout le drunemeton galate, selon Strabon, Géographie XII, 5,1 :

« Les douze tétrarques avaient un conseil de trois cents membres, qui se réunissaient dans un lieu appelé Drunemeton. Le conseil connaissait des affaires de meurtre, les autres étant du ressort des tétrarques et des juges. Telle était autrefois la constitution de la Galatie ».

Rien ne permet d’affirmer que, dans le mot galate drunemeton, dru soit le nom des druides ou bien, si l’on suit l’étymologie grecque de Pline, le nom du chêne, il faudra une explication mieux fondée, reposant sur des bases étymologiques sûres. Rien ne permet d’affirmer non plus, au niveau actuel de nos connaissances, que le drunemeton galate ait été une forêt de chênes, encore que ce soit loin d’être impossible. Tout ce que nous avons le droit de supposer d’après le contexte de Strabon, c’est que le drunemeton était un sanctuaire « fédéral », situé au centre symbolique du pays ou dans un endroit chargé de sacralité, analogue au locus consecratus des Carnutes, ou peut-être encore au lieu de rassemblement du Concilium Galliarum sans que nous puissions avoir une préférence immédiate pour l’un ou pour l’autre. Nous ne pouvons ni en faire un unique sanctuaire du chêne ni en exclure les druides. Les indications de l’écrivain grec sont trop imprécises, si ce n’est qu’il décrit bien, dans le fonctionnement du gouvernement provincial, la dualité du roi et du juge, laquelle ne peut être que celle du roi et du druide si l’on se souvient des spécialisations irlandaises. Toujours est-il encore que, nommé ou non, le druide a certainement tenu le premier rôle dans l’organisation politique et, a fortiori, religieuse. Nous avons en effet, dans le celtique ancien nemeton, le nom général, usité dans tous les pays celtiques, du sanctuaire, du temple et de l’omphalos. Cela se sent jusque dans la traduction latine du sanctissimum templum des Boiens d’Italie lorsque Tite-Live relate l’anecdote tragique de la mort de Postumius [1]. Le sanctuaire celtique est donc plus lié à une notion, symbolique ou effective, de « centre » qu’à une forme ou à un aspect matériel puisqu’il est exprimé dans sa totalité par le mot qui désigne le sacré :

  • en tant que lieu géographique précis,
  • en tant que moment dans le temps calendaire,
  • en tant que personne, individu distingué du reste de la société.

L’endroit sacré ou consacré devait avoir, en soi, plus d’importance que les constructions, provisoires ou définitives, que l’on y édifiait éventuellement, il n’y a pas de « temples » celtiques au sens latin du mot templum. Mais cela ne saurait signifier que les temples gallo-romains sont exempts d’influences ou de réminiscences indigènes. Et cela ne signifie pas non plus, dans les régions méridionales ou même centrales de la Gaule, que l’influence classique n’a pas eu pour conséquence la construction de temples en pierre ou en bois antérieurement a la conquête romaine.

Sur le plan mythique, le plus célèbre « omphalos » celtique est l’Ile d’Avallon, d’où le roi Arthur doit un jour revenir délivrer les Bretons (de Grande et de Petite Bretagne !) de l’oppression étrangère. Mais la terre celtique a eu sa bonne part du réseau européen des omphaloi dont les points culminants, Delphes, les Externsteine, le Magdalensberg, Carnac, Stonehenge, Uisnech, ont eu une très grande importance dans l’histoire religieuse de l’Antiquité. Les divergences entre les formes de la tradition s’expliquent aisément par des adaptations aux mentalités et aux conditions locales.

  • La forêt sacrée

Mais le nemeton est, à cause de sa nature le plus souvent forestière, relié très étroitement à l’arbre, lié lui-même au savoir sacerdotal par un croisement d’étymologie religieuse (vidu). Tout part du druide et tout revient au druide. C’est ce qui explique pourquoi des arbres sacrés sont fréquemment associés, en des endroits privilégiés, à des événements notables :

«La nuit où est né Conn
a été la bienvenue dans toute l’Irlande.
C’est alors que naquirent l’arbre de Tortu, l’if de Ross». (La bataille de Mag Léna)

Cet arbre de Tortu, cet if de Ross comptent parmi les cinq principaux arbres d’Irlande. Un autre, l’if de Mugna, pouvait abriter mille personnes sous son ombre et gratifiait, trois fois par an, les habitants de la plaine où il se trouvait, des trois fruits sacrés : gland, noix et pomme :

« Mugna, le fils de ma sœur, du bois glorieux,
c’est Dieu qui l’a formé, il y a longtemps;
un if avec des qualités variées,
avec trois fruits choisis.
Le gland et la noix étroite et sombre,
et la pomme, ce qui était excellent,
le Roi les envoya régulièrement
sur lui trois fois par an…
Trois cents coudées étaient la hauteur de l’arbre sans défaut;
son ombre abritait mille personnes.
Il resta dans un endroit secret au nord et à l’est
jusqu’au temps de Conn aux cent batailles ». (The Metrical Dindschenchas, III)

Le mythe n’explique évidemment pas comment un if produisait des fruits aussi différents entre eux que des glands, des noix et des pommes. Cependant l’arbre est merveilleux et, comme chaque arbre merveilleux et, surtout, primordial, il échappe à toute classification ou évaluation humaine. Étant hors espèce il produit tous les fruits désirables ou nécessaires à la nourriture des initiés : nous savons à suffisance par de nombreux témoignages textuels que le gland était la nourriture préférée des animaux sacrés qu’étaient les sangliers et les porcs (de ce monde-ci et de l’Autre Monde) ; la pomme était le fruit des belles messagères du sîd, contre qui la magie des druides était inopérante, et la noix tombait dans la fontaine sacrée où elle était mangée par le saumon de science. On consommait ensuite la chair du saumon.

Dans le domaine du bois — quels qu’en soient les aspects, techniques ou autres — et de la forêt, nous ne quittons donc jamais le savoir sacerdotal et l’essence du sacré. Il en résulte que la forêt et le temple sont, pour les Celtes, des notions équivalentes, synonymes ou interchangeables. Camille Jullian n’avait pas tort, quant au fond, de traduire nemeton par le latin nemus. C’est dans la forêt, d’après Lucain, Pharsale I, 453-454, que les druides officiaient : nemora alta remotis incolitis lucis « vous habitez de profonds sanctuaires dans des bois reculés ». L’allusion est significative. Il s’y ajoute la mention de la forêt proche de Marseille détruite par César :

«II y avait un bois sacré qui, depuis un âge très reculé, n’avait jamais été profané. Il entourait de ses rameaux entrelacés un air ténébreux et des ombres glacées, impénétrables au soleil. Il n’est point occupé par les Pans, habitants des campagnes, les Sylvains maîtres des forêts ou les Nymphes, mais par des sanctuaires de dieux aux rites barbares; des autels sont dressés sur des tertres sinistres et tous les arbres sont purifiés par le sang humain. S’il faut en croire l’antiquité admiratrice des êtres célestes, les oiseaux craignent de percher sur les branches de ce bois et les bêtes sauvages de coucher dans les repaires; le vent ne s’abat pas sur les futaies, ni la foudre qui jaillit des sombres nuages. Ces arbres qui ne présentent leur feuillage à aucune brise inspirent une horreur toute particulière. Une eau abondante tombe des noires fontaines; les mornes statues des dieux sont sans art et se dressent, informes, sur des troncs coupés. La moisissure même et la pâleur qui apparaît sur les arbres pourris frappent de stupeur. Ce que l’on craint ainsi, ce ne sont pas les divinités dont une tradition sacrée a vulgarisé les traits, tant ajoute aux terreurs de ne pas connaître les dieux qu’on doit redouter ! Déjà la renommée rapportait que des tremblements de terre faisaient mugir le fond des cavernes, que des ifs courbés se redressaient, que les bois, sans brûler, brillaient de la lueur des incendies, que des dragons, enlaçant les troncs, rampaient ça et là. Les peuples n’en approchent pas pour rendre leur culte sur place, ils l’ont cédé aux dieux. Que Phébus soit au milieu de sa course ou qu’une nuit sombre occupe le ciel, le prêtre lui-même en redoute l’accès et craint de surprendre le maître de ce bois ».

Lucain ne dit pas que cette forêt sinistre était le domaine des druides. Mais avait-il besoin de le dire ? Il confirme ou précède ce qu’a écrit Pomponius Mêla III, 2 : Docent multa nobilissimos génies clam et diu, vicenis annis, aut in specu aut in abditis saltibus « Ils enseignent beaucoup de choses aux nobles, en cachette et longtemps, pendant vingt ans, soit dans une caverne, soit dans des bois recules ». La forêt était donc le lieu normal où le druide dispensait son enseignement. Qu’elle lui ait aussi, plus tard, servi de refuge, cela est possible, mais il n’a jamais eu besoin de s’y enfuir : il y était déjà parce qu’elle était sacrée. Les Celtes se sont assurés une communion intime avec la forêt, soit par le choix des ethniques (Eburones « hommes de l’if », Vi-du-casses « qui combattent par le bois », etc), soit par l’emplacement des grands sanctuaires (forêt de Marseille, sanctuaire d’Anglesey détruit également par une armée romaine), soit encore par l’intervention de la forêt dans le mythe. Mais, aussi bien en Irlande qu’en Gaule, la forêt sacrée était toujours proche d’une résidence royale : la maison d’Ambiorix, note César, B.C. VI, 30 :

« était au cœur d’une forêt, comme le sont presque toutes les résidences des Gaulois qui, pour éviter la chaleur, recherchent volontiers le voisinage des bois et des fleuves ».

S’agissait-il uniquement d’éviter la chaleur ? Ce que César a vu, ce qu’il décrit sommairement était très probablement une résidence royale, une « ville » au sens très imprécis de l’irlandais dun (gaulois dunon), où dominaient la terre et le bois. Mais tout dun irlandais qui mérite ce nom est en soi une capitale et tout chef notable a le sien. Il s’y attache automatiquement la notion religieuse de « centre » où résident le roi, le prince, le chef et ses conseillers, religieux et militaires. Il n’y a donc pas de dun sans sanctuaire et il n’y a pas de sanctuaire sans forêt. Il va de soi que le sanctuaire, confondu avec la forêt, a eu des répercussions et des conséquences sociales, politiques et lexicales très importantes en Irlande. On devine que l’état de la Gaule n’a pas dû être très différent.

Christian J. Guyonvarc’h, Les Druides, pp.226-231.

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Câd Goddeu, le Combat des Arbres, traduction de D.W. Nash

J’ai revêtu plusieurs aspects,
Avant d’atteindre ma forme naturelle.
J’ai été le fer étroit d’une épée.
(Je le croirais si je le revois)
J’ai été une goutte dans l’air.
J’ai été une étoile scintillante.Dru Wid
J’ai été un mot dans un livre.
J’ai même été un livre au début.
J’ai été une lumière dans une lanterne.
Une année et demie.
J’ai été un pont enjambant
Trois vingtaines de fleuves.
J’ai voyagé tel un aigle.
J’ai été un bateau sur la mer
J’ai été un chef de guerre.
J’ai été le cordon d’un lange d’enfant.
J’ai été une épée dans la main.
J’ai été un bouclier dans la bataille
J’ai été la corde d’une harpe,
Retenue par enchantement pour une année
Au fond de l’eau écumante.
J’ai été un tisonnier dans le feu.
J’ai été un arbre dans un fourré.
Il n’y a rien que je n’ai été.
J’ai combattu, bien que petit,
Dans la bataille de Goddeu Brig,
Devant le maître de la Bretagne,
Aux nombreuses flottes.
D’assez mauvais bardes prétendent,
Ils prétendent que je fus une bête monstrueuse,
A cent têtes,
Capable d’une charge dangereuse
Rien que par la vertu de ma langue
Et d’autres estocades
Avec l’arrière de la tête.
Un crapaud aux cuisses recouvertes
De cent ongles,
Un serpent à la tête tachetée,
Pour punir dans leur chair
Une centaine d’âmes pour leur péchés.
J’étais à Caer Tefynedd,
Quand y accoururent herbes et arbres.
Le voyageur les aperçoit,
Les guerriers sont étonnés
Par ce retour des conflits
Tels que ceux que provoquait Gwydion.
On en appelle au ciel
Et au Christ
Qu’il les délivre,
Le Seigneur tout puissant.
A peine le Seigneur eut-il répondu,
Grâce aux charmes et à la magie,
Prenez la forme des principaux arbres,
Mettez-vous en rang serrés
Contenez les gens
Inexpérimentés au combat.
Lorsque les arbres furent soumis à l’enchantement
Au camp des arbres régna l’espoir,
De frustrer de leurs intentions
Les feux qui les entouraient
Il vaut mieux pour trois d’agir ensemble,
Et de s’amuser dans un cercle
Et l’un deux relatant
L’histoire du déluge,
Et celle de la croix du Christ
Et celle du Jour du Jugement aussi proche que sa main.
Les aunes en première ligne,
S’ébranlèrent.
Les saules en pleine végétation
Étaient lents à se mettre en ordre.
Le prunier est un arbre
Peu aimé des hommes ;
Le néflier, de même nature,
Combat sévèrement.
La fève transporte dans ses gousses
Une armée de fantômes.
La framboise ne passe pas
Pour être la meilleure des nourritures.
Sous le couvert vivent,
Le troène et le chèvrefeuille,
Et le lierre chacun en sa saison.
Magnifique est l’ajonc dans la bataille.
On a blâmé le cerisier.
Le bouleau, quoique d’un grand courage,
Fut le dernier à gagner sa place,
Ce n’était pas qu’il fût lâche,
Mais c’était la faute à sa grande taille. Lire la suite