Aux arbres, Victor Hugo – juin 1843

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
Vous me connaissez, vous ! – vous m’avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,Victor Hugo - L'ombre du mancellier
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel !
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon coeur est encore tel que le fit ma mère !

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m’endormirai

Victor Hugo (1802-1885), Les contemplations, « Aux arbres » XXIV.
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L’Ombre du mancenilier. Notes et dessins concernant surtout le voyage en Espagne. Victor Hugo (1802-1885), dessinateur. Plume, encre brune et lavis. Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, NAF 13350, fol. 7 © Bibliothèque nationale de France.

Sur la note manuscrite, on peut lire : « C’était l’heure de la sieste./il était midi, le soleil en plein/ triomphe resplendissait ! la plaine/ immense et nue/ avait l’haleine d’une bouche de four. il cherchait/ un arbre à l’ombre duquel il/ pût dormir et se reposer. il/ rencontra un mancenilier ». Appelé aussi arbre de mort ou arbre à poison à cause du suc vénéneux qu’il secrète, son ombre même, selon la légende, était mortelle. La mention de cet arbre revient dans l’œuvre à plusieurs reprises. Ce dessin et sa légende, copiés par Paul Valéry dans un cahier de Charmes, pourraient en avoir inspiré quelques vers.

Le micocoulier, Prévert

A Antibes rue de l’hôpital
Où l’herbe à chat
Surgit
Encore indemne entre les pavés
Il y a un grand micocoulier
Il est dans la cour de l’asile des vieillards
Eh oui c’est un micocoulier
Dit un vieillard de l’asile
Assis sur un banc de pierre
Et sa voix
Est doucement bercée par le soleil

Micocoulier
Et ce nom d’arbre
Roucoule
Dans la voix usée

Et il est millénaire
Ajoute le vieil homme
En toute simplicité
Beaucoup plus vieux que moi
Mais tellement plus jeune encore.

Millénaire et toujours vert
Et dans la voix
De l’apprenti centenaire
Il y a un peu d’envie
Beaucoup d’admiration
Une grande détresse
Et une immense fraicheur.

Jacques Prévert, Arbres (1976), lien Amazon ici

Dodone, Paul Blier

I.

La forêt de Dodone est pleine de murmures.
Le pâtre les écoute ; et, pris d’un vague effroi,
– Car l’air n’a pas un souffle, et l’oiseau se tient coi,
Invisible et muet sous les sombres ramures, –Dodone - Paul Blier
Il s’arrête, et tout bas se demande pourquoi
La forêt de Dodone est pleine de murmures.

Cette étrange rumeur au sens mystérieux,
Animant des grands bois l’éternel crépuscule,
Avec la sève à flots sous l’écorce circule
Et devient un langage au verbe impérieux :
Car la fibre accentue et la feuille articule
Cette étrange rumeur au sens mystérieux.

La grande voix qui sort des mobiles feuillages
Éclate, et jette à l’homme, en accents surhumains,
Un oracle, pour guide en ses obscurs chemins :
Et le fils de Kronos, assembleur de nuages,
Semble avoir emprunté, pour parler aux Humains,
La grande voix qui sort des mobiles feuillages.

– Sous tes chênes divins, ô Dodone, a passé
Plus d’un rêveur sacré que ton mystère attire.
Ta tristesse, à leur vue, essayait un sourire ;
Et l’oiseau somnolent, la source au flot glacé
Ont chanté, quand Linus, faisant vibrer sa lyre,
Sous tes chênes divins, ô Dodone, a passé.

La forêt fatidique aux ombres solennelles
Lui parlait, l’inspirait ; et Linus, à sa voix,
Pressentait la cité, la justice, les lois
Et la paix succédant aux luttes fraternelles :
Vœux, espoirs, visions qu’évoquait à la fois
La forêt fatidique aux ombres solennelles.

Dans les rameaux touffus la voix de l’Avenir
Éveillait au progrès l’homme ignorant et sombre ;
Jonché par les hivers de feuillages sans nombre,
Le sol noir exhalait la voix du Souvenir :
Et Linus écoutait, baigné d’aurore et d’ombre,
Dans les rameaux touffus la voix de l’Avenir.

Pour fonder la justice et rassurer la vie,
Le poète instinctif se changeait en penseur.
Sa raison du Passé dissipait la noirceur ;
Et la loi qu’il portait, aux rythmes asservie,
Des accords de la lyre empruntait la douceur
Pour fonder la justice et rassurer la vie.

– Salut, verte Dodone, aux présents maternels !
Si les Humains naissants de tes glands se nourrirent,
Sous ta feuille abrités, leurs fils y découvrirent
Le culte du foyer, ce premier des autels.
Les mœurs, les lois, les dieux à ton ombre fleurirent :
Salut, verte Dodone, aux présents maternels ! Lire la suite

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
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Arthur Rimbaud (mars 1870)

Il était une feuille…

Il était une feuille
Il était une feuille avec ses lignes-ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de cœur
Il était une branche au bout de la feuille
Ligne fourchue signe de vie
Signe de chance
Signe de cœur
Il était un arbre au bout de la branche
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de cœur
Cœur gravé, percé, transpercé,
Un arbre que nul jamais ne vit.
Il était des racines au bout de l’arbre
Racines dignes de vie
Vignes de chance
Vignes de cœur
Au bout des racines il était la terre
La terre tout court
La terre toute ronde
La terre toute seule au travers du ciel
La terre.
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Robert Desnos dans Fortunes (1969)