La Tour

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… J’étais encore un écolier
000Quand j’osai gravir l’escalier
0000De la Tour d’ivoire du rêve…

… Me voilà vieux ; mon temps s’achève ;
000Mais je suis fier – vieux et vaincu –
0000D’être monté, d’avoir vécu
00000Dans la Tour d’ivoire du rêve.
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Paul Blier, poète français (1822-1904)

Les sapins – Anatole France

On entend l’Océan heurter les promontoires ;
De lunaires clartés blêmissent le ravin
Où l’homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ;
Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires,
Sur les choses sans forme épand l’effroi divin.

Paisibles habitants aux lentes destinées,
Les grands sapins, pleins d’ombre et d’agrestes senteurs,
De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;anatolefrance1.jpg
Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,
Tristes, semblent porter d’iniques pesanteurs.

Ils n’ont point de ramure aux nids hospitalière,
Ils ne sont pas fleuris d’oiseaux et de soleil,
Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;
Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,
Sur la terre autour d’eux pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose,
Divine volupté des êtres, don des fleurs,
Seule source de joie et trésor de douleurs,
Sous leur rigide écorce est cependant enclose
Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,
Sous l’assaut coutumier des orageux hivers,
Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,
Et suscitent en eux cette gloire de vivre
Dont le charme puissant exalte l’univers.

Pour la fraîcheur du sol d’où leur pied blanc s’élève,
Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds
Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,
Et pour l’air, leur pâture, avec la vive sève,
Coulent dans tout leur sein d’insensibles amours.

En souvenir de l’âge où leurs aïeux antiques,
D’un givre séculaire étreints rigidement,
Respiraient les frimas, seuls, sur l’escarpement
Des glaciers où roulaient des îlots granitiques,
L’hiver les réjouit dans l’engourdissement.

Mais quand l’air tiédira leurs ténèbres profondes,
Ils ne sentiront pas leur être ranimé
Multiplier sa vie au doux soleil de mai,
En de divines fleurs d’elles-mêmes fécondes,
Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.

Leurs flancs s’épuiseront à former pour les brises
Ces nuages perdus et de nouveaux encor,
En qui s’envoleront leurs esprits, blond trésor,
Afin qu’en la forêt quelques grappes éprises
Tressaillent sous un grain de la poussière d’or.

Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle
Les conçut au frisson d’un vent mystérieux ;
C’est ainsi qu’à leur tour, pères laborieux,
Ils livrent largement à la brise infidèle
La vie, immortel don des antiques aïeux.

Car l’ancêtre premier dont ils ont reçu l’être
Prit sur la terre avare, en des âges lointains,
Une rude nature et de mornes destins ;
Et les sapins, encor semblables à l’ancêtre,
Éternisent en eux les vieux mondes éteints.

Poèmes Dorés (1873) – Anatole France (1844-1924)

La forêt

Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !Chateaubriand
Prestiges de mon cœur ! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains !… Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux !
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D’autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts.
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François-René de Chateaubriand (poète romantique français)
Ce poème provient des « Tableaux de la Nature », un recueil  de poésie publié en 1829.

Into the wild…

Des mots de Byron qui ouvrent à merveille le film de Sean Penn « Into the wild », adapté du roman de John Krakauer « voyage au bout de la solitude », la bande originale est signée par Eddie Vedder, à voir…..

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Il existe le plaisir des forêts encore vierges,
Il existe l’enchantement de la grève déserte,
Il existe un monde qu’aucun homme n’a foulé,
Ce sont les rives de l’océan qui nous berce de mélopées,
Je ne méprise pas les hommes, mais je préfère la Nature…

(Lord Byron, poète britannique)

Alexander super-vagabon, grave ces quelques mots sur une écorce :

« Deux ans à parcourir le globe, sans téléphone, sans compagnie, sans animaux, sans cigarettes. La liberté suprême, un extrémiste, un voyageur esthète, dont le seul domicile est… la route. Et maintenant, après deux années chaotiques, c’est le moment de l’aventure ultime la plus extraordinaire, le combat capital pour tuer l’être factice terré au plus profond, et mener à son terme la révolution spirituelle. Pour ne plus se laisser contaminer par la civilisation, il fuit et il marche seul pour revenir à l’état sauvage. »

Aux arbres, Victor Hugo – juin 1843

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
Vous me connaissez, vous ! – vous m’avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,Victor Hugo - L'ombre du mancellier
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel !
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon coeur est encore tel que le fit ma mère !

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m’endormirai

Victor Hugo (1802-1885), Les contemplations, « Aux arbres » XXIV.
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L’Ombre du mancenilier. Notes et dessins concernant surtout le voyage en Espagne. Victor Hugo (1802-1885), dessinateur. Plume, encre brune et lavis. Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, NAF 13350, fol. 7 © Bibliothèque nationale de France.

Sur la note manuscrite, on peut lire : « C’était l’heure de la sieste./il était midi, le soleil en plein/ triomphe resplendissait ! la plaine/ immense et nue/ avait l’haleine d’une bouche de four. il cherchait/ un arbre à l’ombre duquel il/ pût dormir et se reposer. il/ rencontra un mancenilier ». Appelé aussi arbre de mort ou arbre à poison à cause du suc vénéneux qu’il secrète, son ombre même, selon la légende, était mortelle. La mention de cet arbre revient dans l’œuvre à plusieurs reprises. Ce dessin et sa légende, copiés par Paul Valéry dans un cahier de Charmes, pourraient en avoir inspiré quelques vers.