Les Arbres Combattants et la Forêt Guerrière

Introduction

C’est peut être de ses entretiens avec Diviciacus, druide éduen dont on ne sait à quelle cause il était dévoué en plus de celle des Druides, que l’ancien flamine de Jupiter qu’était aussi César a tiré le plus clair de ses schématisations religieuses gauloises, s’iI est permis d’appeler ainsi le De Bello Gallico, au chapitre 16 du Livre VI.
César n’est pas toujours un modèle de précision. Il plaide pro domo et bouscule les détails. On sait par exemple ce qu’ont coûté d’encre et de salive ses topographies ambigües ou équivoques, d’Alesia et d’Uxellodunum. Ne cherchons pas cependant au proconsul une trop mauvaise querelle ce qu’il a écrit de la religion et des mœurs des Gaulois est probablement à considérer un « criticisme » moins aigu que ses informations militaires et les « retouches » de l’interprétation se doivent de ne pas mettre ses phrases à la torture préalable. Il vaut mieux chercher ailleurs une vérification solide, en dehors des arguties trop subtiles. C’est ainsi que César a inscrit l’incertitude, comme en beaucoup d’autres endroits, dans une des phrases les plus intéressantes de son chef-d’œuvre « chaque année à une certaine date ils (les druides) se réunissent dans le pays des Carnutes, qui passe pour le centre de la Gaule, dans un endroit consacré ».
Il eut été éminemment souhaitable que César daignât préciser la nature et l’aspect de ce locus consecratus. Forêt, plaine, clai­rière ? Nous ne savons et ne saurons jamais.
Mais la linguistique celtique, malgré son apparente indigence de documents anciens, vient fort à propos corriger et compléter le texte de César. Le celtique commun nemos « ciel » a fourni de nombreuses dérivations dont le nemeton [1] ou « sanctuaire » gau­lois n’est pas le moindre. La toponymie gauloise en connaît d’innombrables exemplaires, une silva quae vocatur Nemet en vieux-breton ou des de sacris silvarum quae nimidas vocant de l’indiculus, sans préjudice de la correspondance avec le latin nemus « forêt sacrée » fournissent des repères suffisants et solides.

Si le Bellum Gallicum ne nous apporte pas la preuve absolue que le locus consecratus du pays carnute était une forêt sacrée, il est toutefois acquis, – définitivement acquis que le nemeton était d’essence sacrée et, quelle que soit la traduction a laquelle on accorde la préférence : « bois, clairière, forêt sacrée », – sans non plus que nous allions plus avant dans un domaine où les travaux forment un ensemble imposant et touffu, il est tout à fait caractéristique que l’irlandais ait un composé comme fidnemed « bois sacré » (vidu-neme-to-n). Le pléonasme ou la redondance ne sont pas ici aussi irritants qu’ils pourraient le sembler car, pour être bref, des centaines de toponymes, d’anthroponymes et de témoi­gnages littéraires, épigraphiques ou archéologique attestent que la civilisation celtique était une civilisation du bois. A la suite de D’Arbois de Jubainville qui a jadis consacré un livre très suggestif aux druides et dieux à faces d’animaux on comblera une des plus graves lacunes des études religieuses indo-européennes en étudiant exhaustivement les rapports et les relations du règne animal et du règne végétal (ou accessoirement minéral) dans le très vaste monde de la Celtie antique et médiévale. Les rapports sont au moins aussi importants que ceux de l’eau et le feu dans un symbolisme bien construit.

Nous ne visons pas si haut dans le présent travail qui se bor­nera à regrouper des identités parsemées dans le mythe et l’histoire Si l’analyse est nécessaire pour préciser ce que la synthèse préa­lable aurait de trop intuitif, la synthèse, qui est en fin de compte le seul travail constructif, corrigera au fur et à mesure ce que l’analyse pourrait comporter d’excessif. Mais ce n’est pas un hasard si des peuplades celtiques se sont appelées les Eburons, les Lemovices, les Viducasses, ce n’est nullement un hasard si les controverses linguistiques et les plus minutieuses argumentations philologiques et étymologiques ne parviennent pas à choisir, dans le nom des druides, (druida), entre les « hommes du chêne » et les « voyants », choix probablement très inutile. Dans l’ancienne Irlande, on a tendance à trop souvent négliger ce fait, c’étaient les druides qui « baptisaient ». Il devait en être de même en Gaule et, sans qu’on ait autrement besoin d’en discuter l’origine, c’est encore beaucoup moins que tout le reste le résultat d’un hasard si le très ancien alphabet oghamique repré­sente une écriture sacrée gravée sur bois.

L’anthropomorphisme, religieux ou non, ne constitue pas en soi une fin théologique ou métaphysique. Mais quand on voudra interpréter conjointement tous les faits relatifs à la civilisation du bois il constituera une étape intermédiaire, supérieure. C’est dire combien il faudra s’élever, dans le cas des Celtes, très largement au-dessus de la vague dendrolâtrie et du zoomorphisme qui ne sont que des masques extérieurs, exotériques. Ce n’est pas au niveau inférieur et quelque peu dégradé des superstitions popu­laires qu’une religion s’explique clairement, c’est dans sa pensée pure, et pour en avoir un reflet, il faut bien aller au fond du symbolisme.

Ce symbolisme est difficile à saisir, tant il est vrai que l’éru­dition la plus consciencieuse est à la merci de la moindre illusion d’optique ou d’un mirage sans consistance. Il a été récemment traité des problèmes posés par l’imbrication et la répétition cons­tantes des schèmes et des motivations dans le répertoire légendaire irlandais. Mais nous nous garderons bien de croire qu’une mythologie véritable, c’est-à-dire pourvue d’une valeur cosmique et humaine se résoudra facilement par un simple examen des motifs. Nous savons aussi qu’il subsiste toujours une part d’arbi­traire dans des évaluations nécessairement extérieures et contin­gentes : la somme des conclusions générales est quelquefois très différente de ce que pourraient faire supposer les conclusions par­tielles. Et comme une démarche que nous voulons purement scien­tifique — la philosophie n’est pas plus le métier des historiens que l’histoire des religions n’est le métier des archéologues — nous interdit de trancher dans l’absolu, le lecteur sentira comme nous la complexité du problème.
Dans le cas présent notre problème se complique d’autant plus que le bois sacré celtique, le nemeton, a servi de principe, de Grundsatz, — à une koiné religieuse celto-germanique dont les distinctions superficielles ne sont pas même esquissées.
Mais nous entrons maintenant dans un domaine où l’indis­tinction celtique de l’humain et du divin, aux exemples toujours renouvelés, pousse en direction du mythe et de l’histoire, des ramifications dont la similitude, le parallélisme et les interférences peuvent se révéler pénibles et dangereux pour une interprétation classique, logique et cohérente.
Pour nous résumer, et pour conclure cette brève introduction, le bois touche à tous les aspects, matériels et métaphysiques, cul­turels et religieux, de la civilisation celtique (et accessoirement pour nous, germanique). Élaguant de droite et de gauche pour éviter la démonstration trop compliquée, aux fils trop nombreux et ténus, sans pénétrer à fond le symbolisme celtique de l’arbre (il y faudrait tout un livre), sans nous attarder non plus aux inévitables discontinuités de la tradition littéraire, délimitant volontairement un champ très restreint de l’espace religieux celtique, nous allons nous efforcer d’opérer la vérification d’une indistinction mythique et historique. Dans le domaine cel­tique tout au moins, il est possible de donner dans toute la mesure où le sacré est en cause, — une explication globale, non fragmentaire, d’un fait historique valable et d’un fait mythique parallèle. Il restera au lecteur, s’il y consent, à réfléchir comme nous aux causes possibles du parallélisme. Mais cette réflexion dépasse, de très loin, l’expression de notre recherche actuelle.

1. – La mort de Postumius

Magie, mythe, histoire, dans les textes insulaires il faut patiemment débrouiller l’écheveau, quand on le peut. En Gaule par contre, où ce sont neuf fois sur dix de purs Latins qui ont écrit l’histoire, à moins que ne ce soient des Grecs ironiques et fort peu enclins à la crédulité, tout ce que nous perdons en magie et en mythe, nous le gagnons en histoire pure.
A mi-chemin de l’Allia et de Cannes, quand la pax romana ne s’annonçait pas encore, le IIIe siècle av. J.C. n’a pas toujours été très favorable aux armées romaines, et, pour l’an 216, un analyste digne de foi, Tite-Live, décrit une catastrophe militaire touchant Rome dans ses œuvres vives [2] :
« La fortune accumulait sur cette année tous les désastre L. Postumius, consul désigné, avait péri dans la Gaule Cisalpine avec toutes ses troupes. Il y avait une vaste forêt, que les Gaulois appe­laient Litana, par où il allait conduire son armée. A droite et à gauche de la route, les Gaulois coupèrent les arbres de telle sorte que, tout en restant debout, ils tombassent à la plus légère impulsion. Postumius avait deux légions romaines, et à partir de la mer Adriatique il avait levé tant d’alliés que 25.000 soldats l’accompagnaient sur le territoire ennemi. Comme les Gaulois s’étaient installés sur la lisière extrême et tout à l’entour de la forêt, dès que l’armée romaine y fut entrée, ils poussèrent les plus éloignés de ces arbres coupés par le pied. Les premiers tombant sur les plus proches, si instables eux-mêmes et si faciles à renverser, tout fut écrasé par leur chute confuse, armes, hommes et chevaux ; c’est à peine si dix hommes échappèrent. Le plus grand nombre avait péri, étouffé sons les troncs et sous les branches brisées des arbres : et les autres, effrayés par ce désastre inattendu, furent massacrés par les Gaulois qui cernaient en armes toute l’étendue de la forêt. Sur une armée si considérable quelques-uns seulement furent faits prisonniers, en cherchant à gagner le pont, où l’ennemi, qui en était déjà maître, les arrêta. Ce fut Ià que mourut Postumius luttant de toutes ses forces pour ne pas être pris. Les dépouilles et la tête coupée de ce général furent portées triomphalement par les Boiens dans le temple le plus respecté de leur nation ; puis la tête fut vidée et, selon leur coutume, le crâne orné d’un cercle d’or leur servit de vase sacré pour offrir des libations dans les fêtes. Ce fut aussi la coupe des pontifes et des prêtres du temple, et aux yeux des Gaulois la proie ne fut pas moins que la victoire ».

On comprend les Gaulois : ce n’est pas tous les jours qu un consul leur tombait entre les mains. Mais il n’est plus temps de plaindre Postumius : « Qu’allait-il faire en cette galère ? » S’il est normal ou admissible de suspecter Tite-Live pour l’histoire des tous débuts de Rome, il ne peut être question de douter de la matérialité du fait rapporté à une date moins éloignée. C’est encore cependant l’époque héroïque, celle où la Ville n’a pas — il s’en faut de beaucoup — la mainmise complète de l’Italie et où, de temps à autre, le danger gaulois, le tumultus gallicùs bouleverse le cercle assez étroit du monde latin.

Écrivant rétrospectivement, les auteurs classiques ne devaient plus éprouver grande émotion à relater des événements qui ne mettaient plus du tout en cause l’existence quotidienne. Tite-Live n’enjolive pas : avec un réalisme purement romain il décrit bru­talement et simplement les faits. Il aurait sans nul doute été très surpris de retrouver dans cette coutume gauloise de couper la télé de l’ennemi vaincu autre chose qu’un trait d’inexcusable cruauté. Mais nous ne nous attarderons pas sur respect purement militaire de l’affaire et sur la « tète coupée ». S’il est presque étonnant qu’un copiste ou érudit plein d’initiative comme il y en a toujours eu trop au cours des âges — n’ait pas indûment remplacé antistibus par druidibas, la dernière phrase du passage que nous venons de citer montre surabon­damment que Tite-Live reproduit fidèlement une donnée religieuse qu’il n’a pas comprise.

Il n’a pas mieux compris la donnée religieuse précédente qui, ici, conditionne celle de la tête coupée : dans le sciage des arbres il ne semble voir en effet qu’une perfide ruse de guerre, une inven­tion diabolique de ces Gaulois dont on ne savait jamais ce qu’ils allaient faire. Les Gaulois étaient pourtant médiocrement doués sur le chapitre des ruses de guerre : on sait suffisamment par le Dellum Gallicum, qu’ils ont toujours eu plus de talent pour le combat corps-à-corps, le combat singulier ou en ordre dispersé que pour la ruse tactique ou psychologique : quand Vercingétorix s’est mis à l’école de César, c’était déjà trop tard pour redresser une situation irrémédiablement compromise et Tite-Live se trompe probablement en donnant à un fait symbolique une valeur pratique ou stratégique qu’il n’a pas. Car ce ne sont pas les Gaulois qui ont combattu : momento levi impulsae, ce sont les arbres eux-mêmes qui ont châtié les intrus, coupables de s’être avancés dans une foret qui, comme toute forêt celtique, était une forêt sacrée. Plus avisé en cela que Postumius, César s’est soigneuse­ment abstenu de conduire ses légions dans la forêt carnute !

Tite-Live nous munit ainsi d’un schéma gaulois qui complète la série insulaire et diffère à la fois du schéma irlandais et du schéma gallois que nous verrons plus loin. Sous la plume de l’écrivain latin le traitement est devenu froidement historique et on nous objectera peut-être que Tite-Live ne dit nulle part que la Litana était une forêt sacrée. Mais chez les Celtes, c’est une objection inutile. Dans le cas d’une impensable forêt profane on ne voit pas pourquoi les antislites templi se seraient mêlés de l’affaire et auraient fait à Postumius le très grand honneur de lui cercler le crâne d’or ?

Tite-Live nous dit aussi que la tête fut portée dans « le temple le plus respecté de leur nations ». Ce temple ne devait pas être très loin et l’on repense à la phrase de César …quae regio totius Galliae media habetur… Un mode de combat si exceptionnel réclame, en mode celtique, des circonstances exceptionnelles. Postumius n’aurait-il pas approché de trop prés, par hasard, un omphalos celtique, le mediolanum ou le nemeton des Boiens, ou encore, pour reprendre les termes de César, un locus consecratus ?

Toutes les questions sont permises. Mais et c’est un principe essentiel pour l’élucidation des faits celtiques : tant qu’on n’a pas opéré la transposition mythique d’un thème religieux exposé his­toriquement dans une source quelconque, on n’en a pas exploré ou exploité toute la substance. Étant donné les tendances respec­tives des Celtes et des Latins, n’a-t-on pas le droit, pour rétablir l’équilibre logique, de « remythiser » ce que les informateurs ont vu en histoire pure ? N’a-t-on pas un pressentiment de ce qu’aurait donné l’histoire de Postumius, de sa tête coupée, et de la deuotio forestière dans une épopée celtique ?

Nous citerons maintenant un texte de Pline qui, tout compte fait et tout bien pesé, est fort intéressant. La fable et l’intuition y côtoient la crédulité et la frayeur indicible. C’est à propos des forêts germaines :

« Les forêts sont un autre miracle de la Germanie : elles en recouvrent tout le reste, sont les plus hautes, et c’est non loin du territoire des Chauques dont il a été question ci-dessus, aux envi­rons des deux lacs (le Zuiderzee) : Sur leurs rives se dressent les chênes à la croissance vigoureuse, ils sont souvent noyés par le flot, déracinés par les tempêtes, et emportés au large ; étant donné que les racines très profondes, enserrent de grosses masses de terre, ils entraînent avec eux de larges fragments de côte. Ils conservent ainsi leur équilibre et dérivent en mer dans la position verticale. Par leurs branches gigantesques, qui sont comme le gréement d’un navire, ils effrayent souvent nos équipages quand leurs bateaux sont à l’ancre, la nuit. On diraient que c’est inten­tionnellement que les arbres sont jetés par les vagues contre les proues de nos navires si bien que les équipages, pour se tirer d’affaire, ne pouvaient que mener une véritable guerre navale contre les arbres. Dans la même région septentrionale, se trouve la gigantesque forêt hercynienne, qui a surgi en même temps que le monde et est restée vierge pendant des siècles ».

Il y a, dans l’œuvre magistrale et quelquefois puérile de Pline un assez grand nombre d’informations directes sur la religion celtique, la cueillette du gui et le sacrifice du taureau (ce dernier retrouvé en Irlande) étant les faits les mieux connus du grand public. Le texte ci-dessus ne se rapporte pas directement aux Celtes ; mais il s’est passé tant de choses aux confins celto-germaniques ! En outre il vaut beaucoup plus pour nous pour la manière dont il est rédigé, pour le style et l’invraisemblance de certains détails que pour le fond lui-même.

Des chênes flottant verticalement dans l’eau sont en effet une incohérence, à moins que les masses de terre ne soient pas seu­lement énormes, mais monstrueuses, que la côte ne se détache en lambeaux, comme une banquise ; mais la terre ne flotte pas ! On s’explique encore moins que les équipages des navires romains, avant assisté plusieurs fois au phénomène et en ayant rapidement découvert les causes réelles, aient continué à ressentir une telle frayeur.

Pourquoi enfin les vagues jetteraient-elles les arbres si étran­gement disposés cum relut ex industria, et que vient faire ici la mention de la forêt hercynienne ? Les chênes en faisaient-ils partie ? Cette mystérieuse forêt n’est pas tellement étrangère aux Celtes.

Ce n’est pas encore du mythe. Pour le public romain, pour les lettrés habitués aux longues périodes et à la minutie, les phrases concrètes de Pline étaient sans nul doute de l’histoire insoupçonnablement pure. Mais cette description constituerait déjà une excellente « préparation » mythique et l’on saisit le procédé inconscient de « projection » du mythe dans la réalité. Ne pour­rons-nous pas nous demander si l’histoire ou ce qui en tient lieu ne suppose pas chez quelques peuples — au premier rang desquels les Celtes — une élaboration constante sur le double plan de l’humain et de l’irréel ? La logique réclame alors une très grande liberté de passage d’un plan à l’autre.

Voici pour clore ce chapitre un passage de Lucain à propos de la forêt ligure, près de Marseille. Et, près de Marseille, au cœur d’une civilisation « celto-ligure » autant qu’hellénistique. Il est toujours permis de penser aux Celtes, les auteurs latins n’étant pas toujours très bien fixés sur leurs définitions.

« De toute éternité il existait un bois jamais violé, entourant de ses rameaux entremêlés l’obscurité des airs et cachant des rayons du soleil les ombres froides. Ce ne sont pas ici les Pans rustiques des sanctuaires qui règnent ni les Sylvains des bois ni les nymphes, mais par un rite barbare, ce sont les monuments des dieux, des stèles couvertes d’autels cruels et l’arbre lavé dans le sang humain. Si la postérité étonnée ajoute foi aux dieux, les oiseaux craignent de loger dans ces ramures et les bêtes sauvages dans ces antres ; et le vent ne pénètre pas dans ces forêts, non plus que les éclairs tombant des nuées noires. Et ce feuillage qui ne se présente à aucune brise donne aux arbres un aspect horrible. De grande quantités d’eau tombent de sources sombres et les simulacres des dieux, informes et sans art, exposent leurs laideurs dans des troncs coupés. La malpropreté même et la couleur du bois pourri frappent de stupeur. Ils craignent ainsi les divinités, mais non pas sous des formes vulgaires, tant ajoute à la terreur de ne pas connaître les dieux que l’on craints ».

I.e tableau n’est guère favorable. Mais l’atmosphère est inté­ressante à noter. On voit au moins que les « Barbares » de l’occi­dent extralatin ont su faire respecter et pendant fort longtemps — leurs sanctuaires sylvestres.

2. – La forêt germaine

A tout cela la forêt germaine ressemble comme une sœur :

« Les Semnons se souviennent qu’ils sont les plus anciens et les plus nobles des Suèves, un fait religieux confirme leur anti­quité. A époques fixées, les peuples de ce nom et de ce sang se réunissent par groupes dans une forêt : les augures des pères, l’effroi des vieux-âges l’ont rendue sacrée ; et c’est en immolant publiquement un homme qu’ils célèbrent tes horribles prémices de rites barbares. Il est encore autre chose dans le culte de cette forêt : personne n’y entre sans être attaché par une chaîne pour attester sa dépendance, la puissance de la divinité. Si par hasard on est tombé, il n’est pas permis de se redresser et de se mettre debout ; on se roule par terre. Et toute cette superstition a pour objet de signifier que c’est là le berceau de la nation, là que réside le dieu maitre du monde, que tout lut est soumis et lui obéit… ».

On n’a pas plus envie de pénétrer dans cette foret des Suèves que dans celle de Marseille, décrite par Lucain.

César était déjà très réservé dans ses rapports avec la forêt gauloise, peu propice au déploiement des enseignes et favorable aux embuscades, ce qui valut la vie sauve à un bon nombre de révoltés. Deux siècles après Postumius, un général moins prudent que César, scellait le destin tourmenté de la Germanie romaine, de l’Empire d’occident et, en fait de l’Europe occidentale, pour de longs siècles.

Après avoir mis en confiance le trop naïf général qu’était Varus et après l’avoir attiré dans une forêt qui n’est autre que le Teutoburger Wald, près des Externsteine en Wesphalie, les Germains, relate Dion Cassius, ne se conduisirent plus en sujets, mais en ennemis :

« Et c’est précisément au moment où les Romains étaient dans cette position embarrassante que les Germains les encerclèrent de tous côtés et les attaquèrent dans tes taillis épais dont ils connais­saient le moindre sentier. Ils commencèrent par lancer de loin leurs traits, mais comme personne ne répondait et que beaucoup de Romains étaient blessés, ils en vinrent au combat rapproché. Les Romains ne marchaient pas en troupe rangée, mais mêlés aux voitures et au train dépourvu d’armes. Ils ne pouvaient pas non plus se regrouper facilement, et comme leurs détachements étaient toujours numériquement inférieurs à leurs agresseurs, ils eurent de grosses pertes, alors qu’eux-mêmes ne pouvaient nuire à leurs adversaires. Ils organisèrent cependant un camp entre deux som­mets boisés, dans la mesure où cela était possible, après avoir trouvé un endroit approprié. Le lendemain matin ils brûlèrent la plupart des chariots et tout ce dont ils n’avaient pas besoin de manière indispensable. Ils abandonnèrent aussi beaucoup de choses et parvinrent réellement à une clairière, bien que ne fut pas sans pertes. Le jour suivant ils quittèrent la clairière et retombèrent dans la forêt. Ils se défendirent courageusement pendant la marche contre leurs assaillants, mais leur situation devint sérieuse. Car, lorsqu’ils se concentraient sur un espace réduit afin que cavaliers et fantassins pussent attaquer l’ennemi de concert, l’un faisait toujours tomber l’autre et ils trébuchaient sur les racines. Ils commencèrent ainsi leur quatrième jour de marche ; une violente averse et une redoutable tempête les surprirent alors à nouveau.

Ils ne pouvaient plus avancer qu’à grand peine et avaient du mal à se tenir en équilibre ; ils ne pouvaient guère non plus faire usage de leurs armes, car arcs et flèches, traits et boucliers, tout était complètement trempé, et par conséquent inutilisable. Les Germains, au contraire, pourvus d’un armement léger et pouvant attaquer et avancer librement étaient les plus favorisés : le mau­vais temps ne les dérangeait pas. Par ailleurs ils étaient de loin les plus nombreux, car beaucoup de ceux qui avaient hésité au début s’étaient maintenant dépêchés d’accourir, à cause du butin. Inversement, l’effectif des Romains avait diminué, parce que beaucoup d’entre eux avaient trouvé la mort dans les combats précédents, et ce fut un jeu pour les Germains que de les encercler et les anéantir. Varus et les autres officiers supérieurs, qui étaient déjà tous blessés, se rangèrent, de peur d’être faits prisonniers ou tués par l’ennemi, à une décision cruelle, mais inévitable : ils se donnèrent la mort. Et quand ceci fut connu, chacun cessa toute résistance, quand bien même il disposait encore de toutes ses forces. Certains imitèrent l’exemple de leur chef, d’autres jetèrent leurs armes et se firent tuer par le premier venu : il n’était en effet pas question de fuir, mêmes s’ils l’avaient voulu les Germains détruisirent ainsi tout, sans crainte, hommes et chevaux ».

Ceci se passait en l’an 9 de notre ère. Et Tacite raconte que, douze uns plus tard, Germanicus eut sous les yeux un horrible spectacle :

« Au milieu du camp les ossements blanchissants, tels qu’ils avaient fui, où ils s’étaient arrêtés, dispersés ou accumulés ; à côté gisaient des fragments de traits et des ossements de chevaux. Dans les bois proches se trouvaient les autels barbares sur lesquels ils avaient immolé les tribuns et les premiers des centurions, avec les tètes clouées aux troncs des arbres ».

Tout ceci est historique : la mémoire romaine a fidèlement enregistré les récits horrifiés des rarissimes échappés du Teutoburger Wald, et Tacite est un écrivain sérieux, tout aussi sérieux que Tite-Live.

On ne voit rien, dans les mythes germaniques essentiels, qui puisse être rapproché de l’épisode historique. Mais il faut relever provisoirement que, dans des circonstances comparables, c’est-à-dire dans le ras d’une armée romaine pénétrant dans une forêt sacrée. Celtes et Germains ont réagi de façon identique.

Ils ont laissé ou fait les Romains s’engager en pleine forêt, puis, les ayant encerclés, ils ont profité du terrain ou des circonstances pour les anéantir, vouant en dernier ressort leurs victimes aux divinités guerrières nationales, car c’est en l’occur­rence bien là ce qu’on doit conclure du rite de la tète coupée. La tète de Varus a eu un sort tout aussi peu enviable que celle de Postumius.

La différence réside dans le caractère incomplet du méca­nisme germanique, les Germains n’ont pas coupé les arbres et ne s’en sont pas servis en guise de camouflage. Ils se sont bornés à profiter des embarras de leur adversaires, du mauvais temps et à profiter de l’aide que l’épaisse forêt du Teutoburger Wald leur offrait. Mais l’importance de la forêt reste la même et il ne serait pas impossible que la conception germanique du sanctuaire forestier doive quelque chose aux leçons des Celtes.

Pierre Leroux. « Les Arbres Combattants et la Forêt Guerrière – Le mythe et l’histoire », Ogam, XI, N°61 Février 1959, pp. 1-10.
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Henri du Cleuziou. La création de l’homme et les premiers âges de l’humanité, Le Druidisme, 1887, p. 513. Conservé à la Bibliothèque nationale de France.

Paja Jovanovic. Furor Teutonicus, 1899. Il s’agit ici d’une héliogravure réalisée d’après la peinture à l’huile monumentale (24 mètres carrés). Cette peinture représentative d’un événement de l’histoire des tribus germaniques, véritable chef-d’œuvre du réalisme académique, a valu à l’artiste une série de récompenses internationales. Cependant, après avoir reçu la médaille d’or de la Salzburg Art Association en 1909, la peinture a été perdue.

4 réflexions sur “Les Arbres Combattants et la Forêt Guerrière

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