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L’if séculaire de la falaise de la Roize (Isère)

Retrouvons François avec un article fantastique pour lequel il a réussit à allier deux de ses passions, à savoir : l’escalade de falaise et la recherche des vieux arbres.

« Depuis le reportage de Sisley, parlant des forêts verticales, et faisant référence aux brillants articles de Jean-Paul Mandin sur les genévriers de Phénicie dans les falaises de l’Ardèche [1], la trajectoire de mes recherches d’arbres remarquables s’est complètement modifiée. Et c’est peu de le dire ! Toute l’énergie est désormais concentrée sur ce sujet unique, les arbres de falaises, sujet unique mais ô combien passionnant… »

« Bien sûr, les résultats de ces recherches sont maigres, et difficiles à obtenir compte tenu des accès compliqués que cela signifie : il faut parfois quatre, cinq, sorties pour arriver à bonne fin. Mais, comme la chance a voulu que dans la proche région, il puisse se trouver des falaises avec des arbres dedans, la récompense de compter plusieurs centaines de cernes sur un bois dur et dense s’est finalement produite. Et il n’y a, du coup, plus rien à regretter du temps ainsi consacré. »

« Le secteur où je suis allé s’appelle le vallon de la Roize, sur le flanc ouest du massif de la Chartreuse. Plusieurs falaises se trouvent là, étagées les unes au-dessus des autres, chacune faisant de 25 à100 mètres de hauteur. Elles sont encadrées de forêts : hêtraies-sapinières, chênes, tilleuls, houx et ifs, principalement. »

« L’arbre dont il va être question est un If. »

« Poussé en partie supérieure d’une falaise d’environ trente mètres de hauteur, cet arbre ne payait franchement pas de mine. Probablement même ne l’aurais-je jamais remarqué si l’une de ses branches n’avait attiré le regard, parce qu’elle était sèche, et permettrait donc de faire un prélèvement. »

« Il faut comprendre que, sur ces arbres resté très petits en taille et ayant poussé de façon tortueuse, il n’est pas fiable de faire un carottage pour compter les cernes. Le développement interne du bois n’a pas forcement suivi la logique habituelle de croissance concentrique, et l’on ne peut pas être assuré que le carottage passe par le centre, prenant en compte toutes les années. Pour faire un comptage d’âge, il faut pouvoir inventorier les cernes sur une section transversale de ce bois. C’est le pourquoi du prélèvement. »

« L’accès à l’arbre se fait en rappel par le haut. »

« De près, je constate avec plaisir que cet arbre est toujours vivant, et que la branche morte n’est que celle la plus basse du tronc. Trois autres branches sont donc garnies de feuilles, au vert bien vivace. Une autre surprise est de voir la racine : très grosse, torsadée. Elle sort de la fissure rocheuse telle une murène sortant des profondeurs. »

« Sur cette photo, prise d’en face, sont tracés quelques repères. »

« Le trait vert représente la fissure dans laquelle les racines de cet if sont allées puiser les ressources pour l’arbre. La flèche rouge montre la racine principale (peu visible sous cet angle). Le tronc, dont la couleur est proche de celle du rocher calcaire, se devine au centre, et en particulier la cime du tronc qui est en bois mort. Trois branches portant les feuilles vivantes encadrent ce tronc. Il est à noter que l’arbre a commencé à pousser vers le bas, zigzaguant dans la fissure, avant de se redresser vers le ciel lorsqu’il a débouché en plein air. Tout en bas de la photo se trouve le cercle rouge indiquant la branche morte qui a servi au prélèvement. »

« Le tronc, bien vieux probablement, n’a pas pu rester entier et une large plaie s’ouvre en lui, qui l’affaiblit certainement beaucoup. Toutefois son bois reste très solide et dur, et il ne branle absolument pas quand on le prend à pleines mains. »

« Sur la branche prélevée, on coupe ensuite une rondelle de bois. La plus grande dimension de cette « rondelle » ne dépasse pas les dix centimètres, et l’on constate bien que ce qu’il reste aujourd’hui de cette section, dont la forme est vraiment spéciale, est loin de ressembler à une section normale et concentrique de branche ! »

« Tout en haut, de couleur bien blanche, se trouve le dernier bois, c’est-à-dire le bois le plus récent. En dessous de cette zone se voient tous les cernes de croissance, arrondis et nombreux (jusqu’à toucher le chiffre « 2 » du mètre). Vient ensuite une partie étroite (au-dessus du chiffre « 5 »), époque à laquelle la branche ne fabriquait qu’une faible largeur de nouveau bois. Puis enfin, la partie la plus à droite de la section montre qu’à cette époque de la pousse la branche avait une dimension plus grande. Les cernes y reprennent la forme ronde, mais on ne voit qu’une partie (ici, environ 90°) des 360° habituels d’une section complète. »

« Le cerne le plus ancien visible de cette section se trouve dans la zone un peu arrondie, en vis-à-vis du chiffre « 9 ». Au-delà de ce cerne-là, ou plutôt en-deçà de ce temps-là : plus d’information ! Le centre de la branche n’existe plus ici !

«  On n’aura donc qu’un comptage partiel de l’âge de cet if… »

« Après ponçage très fin du bois, les cernes deviennent visibles. Mais à l’œil il n’est pas question de distinguer tous les détails, et une loupe binoculaire est obligatoire par y arriver. N’en possédant pas, j’utilise le subterfuge du zoom sur l’écran de l’ordinateur. Cela permet d’obtenir un premier résultat, qui s’avèrera déjà bien satisfaisant puisqu’après vérification à la binoculaire l’erreur de comptage sera évaluée de l’ordre de 2% seulement (2% en moins avec l’écran d’ordinateur qu’avec la binoculaire, bien évidemment). »

« Sur cette dernière photo, vous avez un aperçu de ce que donnent les cernes, et le comptage qui en est fait. Il y a d’abord les points bleus, en gros. En plus petits, on voit les point verts. Mais pour voir vraiment tout, il faut zoomer, et là apparaissent les points rouges qui inventorient individuellement chaque cerne de cet if. Sur le comptage de cette photo, qui n’est que l’une des cinq photos nécessaires pour avoir la totalité du comptage, l’inventaire commence à peu près au centre de l’image au 380ème cerne (par rapport au point zéro du départ, tout à droite), et il s’arrête au 580ème cerne, vers le haut à gauche. Les points verts sont les dizaines. Les points bleus sont les cinquantaines… »

« Quand j’ai examiné tout cela, je n’ai pu qu’être éberlué… »

« Le total de cernes répertoriés fut de 721. »

« L’if en question ne paye pourtant vraiment pas de mine… Quand on regarde encore la photo d’ensemble de cet arbre, rien ne permettrait de croire qu’il ait un tel âge. »

« Et 721 ans n’est (c’est sûr) qu’un minimum, puisqu’il manque la partie centrale de la branche ! Au vu de la forme des cernes les plus vers le centre, dont on voit qu’ils ne sont pas très refermés sur eux-mêmes, on peut envisager que ce centre soit encore assez « loin ». Et que bien des dizaines, peut-être des centaines, de cernes ne manquent encore à l’appel dans ce comptage… »

« Ainsi, l’if initial qui se trouve là aujourd’hui encore, bien vivant, et sa racine en particulier, magnifique dans sa forme et dans sa force, ont au moins les 721 ans en question. Une preuve en existe, c’est le comptage qui la donne. »

« Cet if existait déjà, et largement, en l’an 1291… ! Mes respects, Monsieur l’If ! »

Et bien mes respects pour cet article François ! Un arbre bien difficile d’accès, pour lequel il t’aura fallu déployer de sacrés efforts, ça n’a pas dû être évident de descendre jusqu’à lui, et de réaliser photos & mesures. Comme tu le soulignes, c’est un if qui ne paie pas de mine, mais grâce à ton prélèvement et au comptage de cernes, on se rend bien compte du caractère remarquable de ce taxus. Non seulement il a réussit à s’enraciner et à s’épanouir sur cette falaise, mais qui plus est, il est ancré à ce caillou depuis plus de 700 ans !

Je suis époustouflé par la résistance et la longévité des arbres de falaise…

Catégories :Ifs antiques
  1. 22 novembre 2011 à 14:52

    Nos amis anglais explorent aussi les falaises…
    http://ancienttree.wordpress.com/2009/09/15/402/

  2. Valentin
    22 novembre 2011 à 15:56

    la falaise offre des richesses organiques et en eau très satisfaites pour un arbre, mais l’if particulièrement, a eu de la chance de résister, nombreux sont les éboulements. un bel exemple encore pour prouver que la nature est vivante et solidaire !!

  3. 22 novembre 2011 à 16:42

    Je te tire mon chapeau François !!

    Non seulement je constate que je t’ai mis sur la passion des arbres de parois mais aussi que tu t’es lancé dans un quête de recensement. Un travail qui n’est non seulement pas donné à tous le monde, mais qui demande également beaucoup de patience.

    C’est très surprenant d’observer ces études sur ces arbres nanifiés par la dureté de l’environnement. Quand on pense aux genévriers de plus de 2000 ans, tu nous dévoiles aujourd’hui un if qui dépasse les 700-800 ans.
    Je reste persuadé que de véritables ancêtres peuplent les falaises de France, mais jusqu’à quel âge certaines espèces peuvent atteindre ?… cela reste une question largement ouverte…

    De plus comme le dit J.P. Mandin, ce sont les vestiges des dernières sylves primitives de nos territoires. L’ Homme est passé un peu partout mais son empreinte n’a pu changé ces milieux peu accessibles et c’est cela le plus important, car si l’on peut voir des ifs millénaires en plaines, ils doivent être beaucoup moins nombreux que ceux poussant dans ces roches escarpées…

    Ces articles nous montrent à quel point, ces critères de remarquabilité, ont longtemps pas pu être pris en compte, car le manque de données faisait défaut. Espérons que cela change le regard des gens sur le monde végétal, au delà de la plante, voyons un être particulier, riche d’immenses facultés.

  4. 22 novembre 2011 à 18:20

    François nous emmène vers les sommets.
    Je suis vraiment heureux pour lui de réussir à associer ses deux passions pour nous offrir ce reportage de « haut vol ». Sa découverte est fantastique et au vu de sa photo je suis persuadé que ces 721 ans sont de loin largement dépassés. Les derniers cernes sont largement ouverts. Ce qui laisse penser que la partie manquante ne pouvait être que d’une section importante.
    Félicitation François tu as trouvé ta voie. C’est un coup de maître.

  5. martine
    22 novembre 2011 à 21:30

    Ohhhhhhhhhhhhhhhhhh!!!
    Heureusement qu´il y a des jeunes gens qui réussissent de pareils tour de force pour que les vieux croûtons (croûtonnes, ça se dit?) comme moi puissent admirer, en toute tranquillité pareil chef-d´oeuvre.
    Il est superbe, Une très belle personnalité.
    Merci au Spiderman arboricole.

  6. Alexis
    22 novembre 2011 à 22:13

    Très beau reportage, minutieux, instructif et passionnant aussi, quand je pense que cet if discret, accroché à son pan de falaise a le même âge que certains ifs normands que l’abondance a rendu énormes.
    Impressionnant.
    Merci pour ce reportage.🙂

  7. CChristine
    22 novembre 2011 à 22:20

    Quelle aventure, que d’investissements… physiques et en temps, en sciage et ponçage et comptage et photographiques. Le tout admirablement décrit. Je suis admirative d’une telle prouesse ! Merci de nous faire partager ces moments précieux.

    Que devient ensuite cette « tranche » d’If si vénérable ? encadrée ? suspendue ? posée comme objet décoratif ? …

  8. 23 novembre 2011 à 00:38

    Il y a des arbres qui réussissent vraiment l’impossible de pousser dans des sols vraiment rocailleux et sur une falaise un plus
    impressionnant

  9. marie84
    23 novembre 2011 à 16:13

    Moi qui ai la chance d’être dans une région où les falaises et les arbres de falaises font partie de mes week-end, promis je serai encore plus attentive à ces arbres.
    Merci pour cette petite leçon, ça donne envie d’en connaitre plus sur la façon de donner l’âge à tous ces arbres.

  10. François Lannes
    23 novembre 2011 à 21:30

    Et bien merci à vous tous de vos réactions chaleureuses et encourageantes.
    Je vais donc pouvoir continuer dans cette direction, alors…???

    Effectivement, Sisley, tu as bien fait d’amorcer cette diffusion d’information à propos des arbres de falaises. Cela a ouvert pour moi une fenêtre sur un monde que je ne connaissais absolument pas, et vers lequel je m’avance maintenant avec un plaisir grandissant. Et il y a de quoi faire ! !
    Je ne vais pas manquer l’occasion de remercier aussi Krapo Arboricole. Ton site sur les arbres remarquables et vénérables est d’une richesse incroyable, et depuis que je le fréquente j’ai fait d’immenses pas en avant. Il est évident que je vais continuer ma fréquentation assidue de ces si belles pages web.

    Je veux avoir également un mot à propos de Jean-Paul Mandin, Il est, en France, à l’origine des travaux de botanique sur ces arbres de falaises, en l’occurrence sur les genévriers de Phénicie. Mais même au niveau mondial, ils sont très peu nombreux à connaître cette spécialité, et je veux citer Douglas Larson qui en est le précurseur, au Canada.
    Jean-Paul a accepté de répondre à mes questions, et a guidé mes pas sur ce chemin tout nouveau pour moi (qui suis mécanicien et non botaniste), Jean-Paul dont la gentillesse est à l’égal de sa connaissance en botanique et en écologie : c’est-à-dire immense. Avec un professeur comme lui il est facile d’être élève ! Je ne saurais trop vous recommander de lire (ou relire) ses articles sur le site de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon : c’est un vrai régal.

    Pour répondre maintenant à CChristine : la « rondelle » d’if est chouchoutée, précieusement. Elle fait partie de cette collection de rondelles de bois qui commence à envahir mon bureau… Les bouts d’if se mélangent avec les bouts de genévriers thurifères. Et quand on sait combien les thurifères sont odorants, d’une odeur frisant le parfum, je ne vous en dis pas plus sur le plaisir à rester assis au bureau en question, de longs moments !

    Quant à l’aspect Spiderman évoqué ci-dessus, il faut corriger quelque peu la chose : le Spiderman en question, il ne sort jamais sans ses cordes d’attache. Et plutôt 2 cordes qu’une seule, par sécurité !

  11. 23 novembre 2011 à 23:24

    une véritable étude de haut vol. Grand merci François. C´est passionnant.

  12. 24 novembre 2011 à 13:04

    Peut-être qu’à terme tu pourras devenir consultant des spécialistes en réalisant des repérages, de l’échantillonnage et de la prise de données !!..

    Aujourd’hui ça peut nous paraître logique, mais il y a encore des années, quand je voyais une plante chétive se développant en zone sèche et/ou caillouteuse, je ne voyais qu’un spécimen luttant difficilement pour sa survie. Alors que maintenant je me dis que ces individus sont de réelles prouesses de la nature en terme d’adaptation à leur milieu et en capacité de résistance aux différentes carences que peut présenter un terrain.

    En tous cas, je te souhaite une très agréable continuation dans tes recherches !!

  13. 1 décembre 2011 à 22:10

    Quand je relis cet article, je repense surtout à Krapo. Comme cela doit le motiver de recevoir des caviars d´articles pareils!

  14. 22 décembre 2011 à 12:42

    FORMIDABLE. Le hasard de mes sauts de branches en branches( purement cérébrales,) me fait tomber sur cet article. Désormais je ne regarderai plus jamais une falaise, un mur de pierre, de la même manière. Ces 721 ans me laissent pantois.
    Je sens que je vais devenir obsédé par tous végétaux montrant sa tête entre deux pierres suspendues. Aie ma nuque. Encore bravo.
    Michelduplaix.com

  1. 27 mars 2016 à 22:06
  2. 22 avril 2016 à 09:15

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