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Le poirier magique

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C’était le plus bel étalage de fruits du marché. D’énormes pyramides de pommes, de poires, d’abricots, de coings, rutilaient et embaumaient au soleil. Les prix étaient à la hauteur de cette superbe denrée, pour le plus grand profit du gros commerçant qui officiait mielleusement derrière sa balance quelque peu trafiquée, comme le voulait la mode des marchands de ce temps-là. Un mendiant en haillons, coiffé d’un vieux bonnet de taoïste, tout élimé, s’arrêta devant ce spectacle appétissant. Il quémanda une poire.

Pas question ! répondit le commerçant, des mendigots de ton espèce, il en traîne par dizaines. Si je donne à l’un, les autres vont rappliquer comme un essaim de mouches et je n’aurai plus qu’à fermer boutique !

— Même un fruit abîmé, supplia le vagabond, je n’ai rien mangé depuis des jours. Le marchand sortit de derrière son comptoir et s’écria :

— Déguerpis avant que je perde patience ! Mais un garde débonnaire, en faction sur la place, s’interposa. Il acheta une poire et l’offrit au malheureux. Celui ci esquissa un large sourire et dit, en lui lui faisant signe de le suivre :

— Venez, pour vous remercier, je vais moi aussi vous offrir des poires. A vous et à tout votre régiment !

— Mais que racontes-tu, vieux fou ? Comment pourrais-tu en acheter ?

— Pas besoin de les payer. Je les cueillerai sur un arbre !

— Mais où est-il, ton arbre ?

— Là-dedans !

Le mendiant montra le fruit qu’il tenait à la main, mordit dedans et en retira un pépin.

— Le voilà, il ne reste plus qu’à le faire pousser. Allez me chercher une pelle et un peu d’eau chaude, et vous verrez, il portera des fruits avant le coucher du soleil !

Le garde héla quelques camarades qui passaient par là, fit répéter ses propos à cet idiot de village. Dans l’hilarité générale, on promit au mendiant de lui procurer ce qu’il réclamait. Un garde revint peu après avec une pelle, un autre avec une bouilloire, et toute une foule de badauds suivit le fou pour voir quelles sornettes il allait encore débiter !

Le vagabond s’arrêta au milieu de la place, creusa un trou, y planta le pépin et l’arrosa avec l’eau bouillante. Aussitôt, devant l’assemblée bouche bée, une-pousse sortit de terre et se mit à grandir à vue d’œil ! Un tronc se forma, se ramifia, les branches se couvrirent de feuilles et de fleurs. Celles-ci s’ouvrirent et des dizaines de poires poussèrent, gonflèrent, aussi radieuses et parfumées que celles de l’étalage de cet avare de marchand. Ce dernier s’était d’ailleurs mêlé à la foule, jouant des coudes lui aussi, dans l’espoir de profiter de la distribution générale que le mendiant avait entreprise après avoir cueilli les poires de son arbre. Il n’y a pas de petits profits ! D’ailleurs, notre commerçant regrettait de ne pas s’être mis bien d’emblée avec cet étrange vagabond qui avait plus d’un tour dans son sac de magicien, il aurait dû mieux considérer son bonnet de taoïste tout défraîchi ! Il pensa qu’il n’était d’ailleurs peut-être pas trop tard pour l’inviter à sa table et lui soutirer un secret si juteux.

Mais le mendiant, après avoir distribué tous les fruits, réclama une hache. On lui en porta une et on attendit, suspendu à ses gestes, ce qu’il allait en faire. Il coupa le poirier à la base, et, d’un pas tranquille, quitta la place, traînant l’arbre derrière lui. Il franchit la porte de l’Ouest et disparut sur la grand-route dans un nuage de poussière qui effaçait la trace de ses pas.

Le gros commerçant ne tenta pas de le rattraper. Il retourna les mains vides jusqu’à sa boutique, n’ayant rien eu de la distribution générale. Il trouva alors son commis en larmes qui lui expliqua que la pyramide de poires avait mystérieusement disparu de l’étalage. Voilà d’où venaient les fruits savoureux et substantiels que ce maudit taoïste avait si généreusement distribués !

Tout le reste était illusion. Et le grippe-sou en attrapa une jaunisse.
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Contes des sages taoistes, Pascal Fauliot (sous la direction d’Henri Gougaud).
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Le conte a été adapté en film d’animation, à voir sur le blog par ici.

Catégories :Des contes
  1. 10 août 2011 à 13:11

    Tres beau conte .. preuve que l’indifférence, l’avarice, ne paie pas …

  2. 10 août 2011 à 14:03

    un conclusion pleine d’humour, et une morale fort à propos !

  3. François Lannes
    10 août 2011 à 16:48

    Excellent conte ! Et superbe morale.

  4. Damien
    10 août 2011 à 17:03

    L’habit ne fait pas le moine comme on dit.
    Joli conte, je partage le même avis que mes prédécesseurs !

  5. 11 août 2011 à 12:31

    merci de partager ce joli conte qui me donne envie d’en lire plus sur les contes taoistes, le film d’animation me dit bien aussi pour mon loulou

  6. martine
    11 août 2011 à 20:46

    Ah! si on pouvait en faire autant avec l´immense richesse accumulée par certains de ces soi-disants « grands de ce monde »!

  7. 11 août 2011 à 22:56

    aïe, voilà une dure leçon pour ce marchand !🙂 Très joli conte, court, mais efficace !

  8. 12 août 2011 à 18:06

    Illusion de l’Orgueil , pour Tout Fruits d’une Essence ,
    La Magie étant Chaque , un Partage sur le Seuil ,
    Dans les Mains du Marchand , l’Argent conte tout au Temps ,
    Le Profit par l’Opaque , aux Visages Ferme l’Oeil ,
    Il vaut Mieux pour de l’Hors , Faire confiance au Vivant.
    NéO~
    En Faim de Conte , prendre de la Graine ,
    Monde est Nuances , à Ceux qui Sèment.

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