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L’ombre du cerisier

À la sortie d’une bourgade, sur la rive d’un lac qui baignait le pied d’une montagne sereine, était délicatement posée, dans son écrin de verdure, une grande et coquette maison. Elle était faite d’un soubassement de pierres de taille ocre rehaussé de cloisons de bois aux larges ouvertures finement ouvragées. Un agréable verger l’entourait, ceinturé d’un muret de briques blanchies à la chaux, coiffé de tuiles rosés vernissées. C’était la demeure d’un vieux commerçant rondouillard à qui son sens des affaires avait assuré une aisance plus que confortable.

II y avait dans le jardin, à la limite de la propriété, un cerisier d’âge respectable qui dispensait une ombre généreuse. L’été, fuyant l’étuve de sa maison, le richard aimait s’y reposer, éventé par la brise. Il appréciait particulièrement le moment où l’ombre enjambait le mur de sa propriété pour aller s’étirer sur la berge du lac. Là, il restait étendu de longues heures, bercé par le murmure des flots et le chant des roseaux, captivé par les reflets des montagnes dans le miroir du lac.

Voilà qu’un un jour de canicule, alors que le marchand franchissait son portail pour aller retrouver l’ombre de son cher cerisier, il eut la mauvaise surprise d’apercevoir quelqu’un allongé à sa place ! Ce ne pouvait être qu’un étranger car personne des environs n’aurait eu pareille audace. Son emplacement estival était connu et respecté de tous et nul n’aurait eu avantage à contrarier ce puissant notable.

Le vieux richard apostropha l’inconnu :

– Allez-vous-en ! C’est ma place !

– Votre place ? demanda l’étranger en relevant sa tête ou trônait un chignon grossièrement noué. Mais n’est-ce pas un lieu public ici ?

– Peut-être, reprit le commerçant, mais c’est l’ombre de mon cerisier ! Elle m’appartient.

L’homme, vêtu et bâti comme un aventurier, se redressa avec un sourire narquois et dit :

– Eh bien, dans ce cas, vendez-la-moi et je pourrai rester là !

Et il sortit sa bourse, en fit tinter le métal.

Cette musique si familière et si chère au riche marchand eut pour effet de le couper dans son élan et de le laisser songeur. Il n’aurait jamais pensé qu’il aurait pu faire commerce d’une ombre, une matière aussi inconsistante, impalpable, insaisissable ! Il trouva l’idée amusante.

Et il savait que l’une des règles d’or des affaires est qu’il n’y a jamais de petits profits. Aveuglé par sa cupidité, légendaire dans toute la contrée, il accepta donc le marché, non sans fixer tout d’abord le prix de l’ombre à dix taels d’argent. Une somme modeste mais conséquente pour un bien qui d’ordinaire ne se vend pas ! Il avait gagné sa journée. Le voyageur ne marchanda pas mais demanda que l’acte de vente soit mis par écrit en bonne et due forme, et en double exemplaire. Le vieux richard, tout content de l’aubaine, retourna dans sa demeure et revint aussitôt avec du papier, de l’encre et son sceau. L’affaire fut conclue et la vente de l’ombre payée comptant.

Sur cette rive du lac, il n y avait pas d’autre arbre et le marchand retourna dans son jardin où il se contenta de l’ombre d’un abricotier. Elle n’était pas aussi fraîche que celle du cerisier et elle ne ne franchissait pas le mur pour qu’il puisse contempler le paysage. Mais le grippe-sou s’y allongea avec le sourire de celui qui avait lait une bonne affaire.

Surtout que l’inconnu de passage serait sans doute reparti dans quelques jours. Il songea même qu’il pourrait peut-être revendre l’ombre à un autre imbécile ! Alors que les nuages commençaient à rosir comme les joues d’une vierge croisant un beau garçon, le riche marchand vit soudain l’aventurier franchir son portail. Il craignait que l’autre, sans doute dégrisé, ne vienne lui réclamer son argent. Heureusement qu’il y avait un contrat écrit ! L’aventurier lui lit un signe amical avant de s’asseoir sans façon dans le jardin. Il ouvrit alors son sac d’où il tira un pique-nique. Le maître des lieux, à grandes enjambées, déboula pour chasser ce sans-gêne de sa propriété.

– Je ne vous ai vendu que l’ombre du cerisier mais pas mon verger. Veuillez déguerpir au plus vite !

– Où croyez-vous que je sois justement assis ? demanda l’étranger. Regardez bien, je suis sur l’ombre du cerisier qui se trouve maintenant ici. Vous me l’avez vendue, c’est mon bien. Abasourdi, le vieux richard tourna les talons, rentra dans sa maison et claqua la porte derrière lui. Une demi-heure plus tard, l’aventurier était assis sur la véranda où l’ombre du cerisier se projetait désormais.

Au crépuscule, le marchand faillit s’étrangler de rage quand il vit l’importun enjamber avec sa taille imposante la fenêtre du salon pour venir s’asseoir sur un fauteuil où l’ombre avait élu domicile. Le vieux somma le fâcheux de quitter les lieux, le menaça de le taire jeter dehors par ses serviteurs. Mais l’autre déplia tranquillement le contrat, le relut à haute voix et déclara qu’il porterait l’affaire en justice et réclamerait des dommages et intérêts s’il ne pouvait jouir de son bien.

Vaincu par cet argument si sensible, le richard battit en retraite dans sa chambre où il se barricada et attendit que la nuit éteigne l’ombre du cerisier. Mais c’était une nuit de pleine lune. L’ombre du cerisier se glissa à travers le store de papier dans la chambre de la jeune concubine du marchand. L’ombre effleura-t-elle sa couche, sa peau de satin ? L’histoire le laisserait entendre sans l’affirmer et le vieux richard n’en parla pas non plus, peut-être trop sourd pour avoir entendu quelque chose de précis… Le manège dura plusieurs jours. Le matin, l’aventurier était immanquablement dans la chambre de la jeune concubine car le soleil levant y projetait l’ombre du cerisier… toujours est-il que le vieux marchand, au bord de la jaunisse, finit par porter lui-même l’affaire en justice, avançant un usage abusif du droit de propriété. Le juge trouva le cas tort embarrassant, juridiquement intéressant et infiniment délicat. Il mit le jugement en délibéré. L’histoire ne dit pas non plus si ce magistrat était de la race des honnêtes hommes, des justes qui empêchent le monde de basculer complètement dans le chaos, ou s’il était au contraire l’un de ces fonctionnaires corrompus qui auraient pu être déçus de ne rien recevoir de ce vieux pingre de notable. Son jugement estima finalement que l’acte de vente était tout à fait valable, que le droit de propriété était imprescriptible et sacré. Il donna donc gain de cause au propriétaire de l’ombre et condamna le richard aux dépens, ainsi qu’à une forte amende chaque fois qu’il empêcherait l’autre partie de jouir de son tien.

Le lendemain, la mort dans l’âme, le grippe-sou quitta sa coquette propriété du bord du lac, dans l’hilarité générale de ses voisins, pour aller habiter une maison qu’il avait au centre-ville.

L’aventurier s’installa dans la belle demeure abandonnée. Au bout de dix ans d’occupation, il en devint légalement propriétaire. Quant à la jeune concubine sur laquelle se serait posée l’ombre du cerisier, le vieux marchand la laissa avec les murs de son ancienne maison, sur l’insistance, paraît-il, de sa mégère de femme en titre qui, prenant prétexte de son incurie manifeste, aurait pris en main les affaires du loyer. Et le nouveau maître de la maison du bord du lac ne tarda pas à épouser la charmante compagne abandonnée, pour la plus grande joie de celle-ci.

Et voilà comment, en vendant une ombre, autant dire rien, pour une poignée de piécettes d’argent, autant dire presque rien, notre homme d’affaires perdit sa maison et sa jolie concubine, qu’il avait toutes deux achetées à prix d’or.

Il aurait mieux fait de fréquenter les classiques car on peut y lire l’avertissement suivant :

Celui dont la pensée ne va pas loin voit les ennuis de près.
____

Contes des sages taoistes, Pascal Fauliot (sous la direction d’Henri Gougaud).

L’illustration est une peinture de  Wiesław Borkowski [1][2].

Catégories :Des contes
  1. Yanick
    2 juin 2011 à 17:47

    Hi, hi hi hi🙂

  2. Sisley
    2 juin 2011 à 21:18

    🙂, terrible !!!

    La devise de cette histoire est que bien qu’alléchante fut l’offre de cette vente, il ne faut pour rien au monde vendre son ombre à un étranger, sous peine de se faire rattraper par le cerisier..

  3. 2 juin 2011 à 23:42

    C’est excellent, malgré quelques fautes de frappe.
    Ah si nous pouvions acheter les ombres des arbres, nous sauverions beaucoup d’entre eux !
    Jerome

  4. 3 juin 2011 à 09:37

    Jamais content…. pfff…

  5. Yanick
    3 juin 2011 à 11:43

    J’ai comme l’impression que c’est foutu pour une nouvelle publication aujourd’hui !:(

  6. 3 juin 2011 à 13:23

    Pas le temps pour écrire un article ici aujourd’hui,
    je bricole un peu pour les forêts… http://sosforets.wordpress.com/

  7. 3 juin 2011 à 15:08

    Moi j’ai la solution pour le commerçant :
    Il suffit de couper ce foutu cerisier! Gnark Gnark Gnark!

    Signé : Gilougarou la Krapule!

  8. Damien
    3 juin 2011 à 18:48

    L’argent ne fait pas le bonheur !..
    Quand on a un bel endroit à l’ombre d’un arbre où se poser, ça n’a pas de prix !
    Même si on me proposait de m’acheter ma place de parking à l’ombre pour une au soleil, jamais ! (sauf s’il y a assez de zéro :D)
    Trêve de plaisanteries, ce conte est une bonne leçon à donner à tous les traders et monnayeurs en tous genres, prenez-en de la graine vous autres !

  9. Anaïs
    6 juin 2011 à 02:53

    La belle histoire ^^

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