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L’arbre de Vitorka

Un homme un beau matin planta dans son jardin une branche de saule. Au soir de ce jour sa femme accoucha d’une fille. On l’appela Vitorka. N’étaient pas passées trois journées que son père mourut ainsi : un cheval vint devant sa porte. Personne ne le vit sauf lui. Il monta en selle, il s’en fut, et son corps resta sur le lit. Quinze ans passèrent. Vitorka devint belle comme le soleil à midi et le saule sous sa fenêtre grandit, se fit bruissant et fort.

Un jour vint un jeune homme. Il n’avait rien, sauf ses deux mains, son regard vif, sa faim de vivre. On l’appelait Vitek-Beau-Chant. On l’engagea chez Vitorka. Il fendit le bois, coupa l’herbe, laboura, fleurit la maison. La mère l’aima comme un fils. Vitorka l’aima plus qu’un frère, mais elle n’en dit rien. Ils allaient ensemble aux pâturages, ensemble ils couraient la forêt. On disait qu’ils se ressemblaient parce qu’ils éprouvaient les mêmes bonheurs, et qu’ils avaient les mêmes élans. Passèrent quatre années encore. Un soir après dîner Vitek dit :
– Vitorka et toi sa mère, écoutez-moi. Demain je pars d’ici. Je vais chercher fortune à la grâce de Dieu. Un jour je reviendrai riche comme un prince, et je vous ferai reines, et nous serons heureux.
Vitorka pleura toute la nuit dans les bras de sa mère. Le lendemain, comme Vitek, son bâton à la main et son sac sur l’épaule, sortait dans l’aube fraîche, Vitorka le retint sur le seuil et lui donna toute sa fortune : un sou d’or que son père avait mis dans sa main le jour de sa naissance.
– Qu’il te porte bonheur, lui dit-elle. Reviens bientôt. Vois, je t’attends déjà.

Et de ce matin-là elle attendit Vitek. L’hiver s’en vint, le printemps et l’été, l’automne roux. Ne fut pas un soir qu’elle n’écoute les bruits de pas sur le chemin, assise à l’ombre du saule, ne fut pas un jour qu’elle ne parle avec sa mère à la cuisine du temps où Vitek était là. Après un an un voyageur vint leur porter de ses nouvelles. Dans un port au bord de l’océan il avait vu Vitek s’embarquer pour les îles. Après deux ans un matelot errant leur apprit qu’il était dans un pays lointain, solitaire et démuni comme un chien. Puis ne vint plus personne, et l’on se dit que Vitek était mort, que mieux valait ne plus guetter le fond des routes, qu’il ne reviendrait pas.

Vinrent de jeunes hommes à l’ombre du saule où Vitorka rêvait tous les soirs de sa vie. Ils lui offrirent des fleurs et lui parlèrent d’amour. A tous elle répondit « non » en remuant la tête, le regard si perdu qu’ils ne surent que dire. Dans sa mémoire n’était qu’un seul regard à demi effacé par les années, qu’un seul nom, qu’un espoir au secret de son cœur.

Un jour un cavalier descendit de cheval à la porte du jardin. Il s’approcha du saule où étaient Vitorka et sa mère.
– Dieu vous garde, dit-il. Auriez-vous à manger ? Je suis un pèlerin qui vient de Terre sainte.
La mère répondit :
– Prenez place, étranger. Nous avons des galettes et du fromage.
Vitorka le servit. Comme elle posait devant lui l’écuelle, leurs yeux se rencontrèrent. Elle en eut soudain le cœur si bondissant qu’elle mordit sa lèvre.
– Ma maison autrefois était comme la vôtre, dit l’homme. Il mangea et but en silence. Il dit encore :
– Vieille femme, ma mère vous ressemblait. Mais il y a si longtemps ! Si je lui revenais, me reconnaîtrait-elle ?
– Elle vous reconnaîtrait entre mille, lui répondit la vieille. J’ai un fils, moi aussi, qui erre Dieu sait où. S’il revenait, même traînant misère, mes bras s’ouvriraient seuls avant même qu’il n’apparaisse !
– Comment se nomme-t-il ?
– Vitek. Que le Ciel le protège !
– J’ai connu un Vitek, c’était presque mon frère. Il m’a souvent parlé du saule devant sa porte, de sa mère adoptive et de sa Vitorka, qu’il a aimée sans faillir un seul jour, et qu’il aime encore.
– Pour lui porter bonheur elle lui avait donné un sou d’or, lui dit la jeune fille.
Le feuillage du saule bruissa sous la brise. Sur la table une pièce tinta.
– Vitek, dit Vitorka.
Il répondit :
– Me voici de retour.
C’était le mois de mai. Ils se marièrent aux premiers jours de l’été. Vitek, devenu riche au-delà des mers, acheta des chevaux, des bœufs, des champs, des vignes. Il aurait aimé bâtir une maison nouvelle, mais Vitorka lui dit :
– Homme, je veux rester près du grand saule.
Il céda volontiers. Jusqu’à l’hiver ils vécurent heureux.

Or, une nuit que la lune brillait sur la neige, Vitek se réveillant une heure avant l’aube sentit près de lui sa compagne glacée. Il se pencha sur elle. Il la vit pâle, raide. Elle ne respirait plus. Il bondit hors du lit, courut chercher la mère. Ils revinrent ensemble à la chambre. La chandelle haute, il posa sa main tremblante sur le visage aimé. Vitorka dormait à nouveau paisiblement. Son souffle était chaud, ses joues étaient roses. La vieille mère en ronchonnant fit un signe de croix.
– J’ai rêvé, dit Vitek.
Jusqu’au matin son cœur resta poigné d’angoisse. Dès que le soleil eut réveillé sa femme, il lui dit :
– Cette nuit je t’ai vue comme morte. Ton âme n’était plus dans ton corps. Où était-elle allée ?
Vitorka répondit :
– Parfois dans mon sommeil j’entends la voix du saule. Il m’appelle, je sors, et je vois un vieil homme sous la lune. Il me prend la main. Alors autour de moi apparaît un jardin vivant. J’entends parler les fleurs, les arbres. Tout ce qu’ils disent est bon, et je me réjouis avec eux, puis la lune  descend derrière la forêt, et je reviens au lit. Ne t’effraie pas, Vitek, ce n’est rien. C’est ma vie secrète.
Vitek resta pensif. Il sortit sur le seuil, regarda le saule et se sentit amer. Il détesta le chant des branches sous le vent. « Je vais l’abattre, se dit-il. Il fait de l’ombre dans la chambre. » Vitorka murmura près de lui :
– Aime-le.
Il oublia sa peine.

À l’entrée de l’été, la jeune femme accoucha d’un garçon. Vitek en eut le cœur lavé de tout souci, et dans l’ombre du saule les rires envahirent à nouveau l’air bleu. Vint une nuit où l’enfant pleura dans son berceau sans que sa mère ne vienne auprès de lui. Vitek se réveilla. Vitorka à nouveau avait quitté son corps. Il courut au jardin. Tout était calme. Le feuillage de l’arbre bruissait sous la lune. Il revint dans la chambre. Vitorka souriait, son fils dans ses bras.

Le lendemain matin, sans rien dire à personne, il empoigna sa hache. Au premier coup porté contre le tronc du saule Vitorka dans sa chambre ouvrit les yeux et gémit. Au deuxième coup des sanglots montèrent dans sa gorge. Au troisième coup ses yeux appelèrent à l’aide, mais elle ne put parler. Le saule se mit à geindre comme un homme qui meurt. L’enfant cria. Vitek jeta sa hache. Il courut à la chambre, mais il était trop tard. Vitorka était morte.

Elle revint le voir, un soir, dans un rêve. Elle lui dit :
– Vitek, tu dois vivre. Creuse un berceau nouveau dans le tronc du saule. Tant que notre fils y dormira, je veillerai sur lui. Plante les branches. Qu’un nouvel arbre vive, qu’il pousse avec notre garçon. Quand il sera grand, il fera des sifflets dans ses rameaux, et quand il sifflera, il entendra la voix de sa mère.
Vitek fit tout ainsi, et son enfant grandit, et la voix de sa mère dans les sifflets taillés accompagna le chant des oiseaux au printemps.

Le conte n’en dit pas plus sur Vitek et son fils. Il dit seulement que depuis ce temps le saule est une porte par où entrer en paradis.
____

Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse, Roumanie, p. 73-77.

L’illustration est une peinture sur six panneaux en papier, Tsunenobu Kano, époque Edo.

Catégories :Des contes
  1. 12 avril 2011 à 13:54

    Superbe et touchant ce conte.
    Merci à l’équipe de Krapoarboricole ! Continuez à nous émouvoir. Un jour j’aimerais que l’on plante un arbre pour nos rencontres, et amitiés !

    A bientôt
    Jérôme Hutin

  2. martine
    12 avril 2011 à 21:00

    Un très joli conte en effet.

    « La forêt précède les peuples, les déserts les suivent ».
    François René de Chateaubriand

  3. martine
    12 avril 2011 à 21:10

    Trouvé un livre (pop-up) pour les petits, qui veut faire découvrir la réalité de la déforestation et la beauté de la forêt amazonienne, avec comme personnage principal un paresseux:
    « Dans la forêt du paresseux » de Anouck Boisrobert, Louis Rigaud et Sophie Strady.
    Sorti en mars chez Hélium.
    A partir de trois ans. Cela me semble joliment fait.
    Une idée de cadeau à glisser dans l´oreille des cloches ou du lapin de Pâques!

  4. 12 avril 2011 à 22:12

    La Voie du Saule ,
    Les Larmes d’Ors .

    L’ Hors

    Si certains portent l’or , comme l’Atour de leurs Doigts ,
    L’étranger parle de l’ Hors , Comme d’un Trésor en Soi .
    ~
    Une Soie si Profonde , qu’elle relie plus d’un Monde ,
    Par le Fil de Soi , Lisse l’ Hors de l’Onde.
    Attachés aux Reflets , mais Tissée par Dehors ,
    L’ Hors à l’Âme d’un Soufflet , il se Forge par le Coeur.
    Laisse un goût d’ achevé , aux chevet de nos Corps.
    D’une Vie à Passer , ses Journées à l’ entours ,
    Côtoyant l’âme Soeur , Rêve d’une Onde Meilleure,
    A Creuset tout son Âtre, pour une Flamme d’un Jour.
    Même si l’espoir s’essouffle , par le Souffle de l’Hors,
    En Portées par la Dame , il transcende l’Amour
    ~
    L‘ Hors souligne un Visage , surlignant par l’Attrait,
    L’émotion du Halage , par la Veine attirée..
    Pour la Peine, les Remords, l’ Hors est l’Hôte de Reflets,
    Sans Attaches en son For , tout son Corps est Livrée.
    Entre Feuilles et Frissons , l’Hors est Dame de Saison.
    ~
    Dans la Nuit l’ Hors est Toile , sur la Voute un Berger ,
    Son Regard se détache , dans les Vents Silencieux .
    Il nous portent , par les Voiles , Rend sa Route, Eclairée ,
    Elle s’en va , Il se cache , vers le Champ des Aïeux.
    L’Hors se Noue , il est lien d’Amitiés.
    A l’égard il s’attache, à connaitre d’autres Lieux .
    ~
    Sans Détours, l’ Hors Avance, ses Aiguilles sonnent le Glas
    Par le Temps , prennent Sens, né d’un Cycle d’Autrefois
    D’une Danse des Mondes , d’Univers il est Bras
    Cours sur l’Onde de Mère, dans les Bois il est Vers.
    A claire Voie, parle d’ Hors ,
    Sans l’ Eclat de ses Pairs ,
    A jamais il est Mort .
    ~
    Bienvenue à Vous , en Terres d’Aurores ,
    Outre~Passeurs , NéO~Frontières ,
    D’une Vieille Lumière, Gardiens d’un Coeur .
    Enfants d’une Terre , Êtres d’Ailleurs ,
    Dans l’Anneau Mère des Chercheurs d’Hors .

    NéO~

    http://drenagoram4444.wordpress.com/chercheurs-dhors-2/

  5. 13 avril 2011 à 19:29

    Voilà un très beau conte ! Planter un arbre à la naissance de ses enfants, un beau geste au signe fort ! En plus de nous avoir transporté le temps d’un récit, merci pour cette très belle idée !🙂

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