L’arbre d’amour

La France du XIXe siècle connaît une division sexuelle des tâches, des rôles et des espaces fortement marquée. Il serait évidemment imprudent de projeter trop rapidement sur la société pré-industrielle un modèle figé dans un rôle d’opposition aux grilles de lecture contemporaines – la réalité historique est nuancée –, mais la fonction d’autorité au sein du couple échoit globalement aux hommes. Comme la « Dispute de la culotte » et certaines vignettes du « Monde à l’envers » [1], le thème de l’Arbre d’amour constitue une représentation satirique des rapports entre les sexes.

Dans son Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution, Champfleury remarque que le motif de l’Arbre d’Amour connaît une vogue importante tant dans le domaine de l’estampe que dans celui de la faïence. Les hommes sont perchés sur les branches d’un arbre au faîte duquel trône l’Amour, les femmes tentent de les en faire descendre par les moyens les plus variés. Elles font parfois appel à la séduction : « Suzon tire par la manche son mari : doux, doux Jacquot… » Les faïences du XVIIIe siècle, dont les figures s’accompagnent de petites phrases en bouts rimés, font régulièrement allusion à des cadeaux. Les saladiers de Nevers portent ainsi la mention « D’agréable manière – Recevés cette tabatière » ou « La charmante Isabeau – Lui présente un beau chapeau ». Dans la plupart des cas cependant la séduction ne suffit pas. Les estampes du XIXe siècle privilégient des méthodes plus directes : une femme se sert d’une échelle pour tenter d’attraper un « guerrier couvert de gloire », une autre tient une gaule en main. Le moyen le plus radical consiste encore à scier le tronc de l’arbre : deux femmes utilisent à cet effet un passe-partout tandis qu’une troisième se prépare à tirer sur une corde pour faire choir l’ensemble. Le motif iconographique, proche de l’Arbre de vie sur le plan formel – et du mât de Cocagne sur le plan du contenu –, apparaît dans la gravure aux XVIe et XVIIe siècles (« L’arbre au beau fruict »). Mais ce sont alors les femmes qui sont dans l’arbre et les hommes qui essayent de les en faire descendre (avec un luth ou avec un arc…) ; l’inversion semble se généraliser au XVIIIe siècle.

Pour Duchartre et Saulnier, « l’Arbre d’Amour signifie que les maris sont des oiseaux difficiles à dénicher, et une moquerie à l’égard des filles à la recherche d’un mari ». En même temps, l’image donne aux femmes l’initiative de la conquête amoureuse. Présenter ainsi, au début du XIXe siècle, les rapports hommes-femmes constitue bien une inversion comique des normes communes, mais nullement une subversion ; comme dans le cas du « Monde à l’envers », l’inversion des rapports s’établit d’une part à l’intérieur d’une structure relationnelle stable qu’il ne s’agit nullement de pervertir ou de contester sur le fond, et, d’autre part, sur un mode humoristique qui tient à distance toute interprétation en termes de revendications.
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Une étude menée par Frédéric Maguet, publiée sur « L’histoire par l’image ». [2]

Illustration « L’arbre d’amour », Georgin François 1ère moitié 19e siècle (Pellerin éditeur à Épinal), conservée au musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Paris. [3]

L’arbre d’amour – ensemble de pièces de céramiques exposées au musée des Beaux Arts et d’archéologie Joseph Déchelette à Roanne – Crédit photo Julien Rambaud / Alpaca / Andia.
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Une réflexion sur “L’arbre d’amour

  1. Le corps, la famille et l’État | Myriam Cottias, Laura Downs, Christiane Klapisch-Zuber
    Deuxième partie. Histoires de famille

    L’arbre aux galants – Christiane Klapisch-Zuber, p. 117-132

    https://books.openedition.org/pur/103998?lang=fr

    Tout au long du XIXe siècle, une image, L’Arbre d’amour, a habité le monde de l’estampe2. On y voit des femmes armées de pioches, de scies, de cordes et d’échelles qui s’efforcent de dénicher de « sémillants jouvenceaux » de l’arbre où ils se sont réfugiés. Représentés selon leur état – fêtard ou rapin, jeune bourgeois, hussard… – les galants qui sont l’objet des ardeurs féminines accueillent goguenards plutôt qu’effrayés ces avances, comme le soulignent les chansons qui accompagnent l’image. La chasse au bon conjoint est certes menée par les femmes, mais leurs efforts semblent voués à l’échec et offerts à la moquerie masculine3.

    4 Burguière A., « La formation du couple », in Burguière A., Klapisch-Zuber C., Segalen M. et Zonabe (…)
    5 Beaumont-Maillet L., op. cit., p. 102, fig. 98.
    6 Burguière A., « Le choix du conjoint », in Théry I. et Biet C. (dir.), La famille, la loi, l’État, (…)
    7 Beaumont-Maillet L., op. cit., p. 100, fig. 96 et p. 101, fig. 97.

    2Sur le mode satirique ces estampes du XIXe siècle disent le moment crucial de la formation du couple, de l’élection de celui ou celle dont on fera son conjoint4. Car, dans cette recherche de l’élu, les femmes ne sont pas seules actrices. L’une des gravures de « L’Arbre d’amour », datée de 1858 mais reprenant un bois du début du XIXe siècle, montre à l’arrière-plan un arbre symétrique de celui des jeunes gens : ce sont ici les hommes qui au pied de l’arbre voudraient déloger de ses branches les jeunes beautés qui y sont installées5 (Figure 1). Cet équilibre entre les agissements des deux sexes nous renvoie-t-il l’écho d’une revendication nouvelle, qui depuis l’époque des Lumières verrait dans « l’attirance réciproque… la seule ordinatrice naturelle de l’union conjugale », et qui conduirait à une « sentimentalisation du mariage » dès avant l’amour et le mariage romantiques6 ? De fait, la disposition prêtant le rôle actif aux hommes dans la chasse au conjoint apparaît déjà dans les « Arbres d’amour » du XVIe siècle. Une gravure anonyme sur cuivre présente vers la fin de ce siècle quatre « felices juvenes » armés de bâtons qui font tomber de l’arbre l’une des cinq dames postées dans son feuillage ; une autre estampe du milieu du XVIIe siècle, moins violente, rassemble de séduisants musiciens et des couples déjà formés autour d’un Arbre au beau fruict garni de dames de tous âges et conditions7.

    8 Civica Raccolta Achille Bertarelli, Pop. Prof m13-4.

    3Accrocher à un arbre des objets de convoitise sexuelle ou sociale est un thème très ancien, dont je tenterai de repérer ici quelques avatars entre XIIIe et XIXe siècle. L’Arboro di frutti della Fortuna, gravure sur bois de Domenico Campagnola datée de 1517, est un bel exemple de la lutte désespérée que mènent les hommes pour s’emparer des biens de ce monde suspendus aux rameaux d’un arbre, figure d’abondance et de prospérité8. Poètes et artistes ont volontiers repris l’image de l’arbre chargé d’objets désirables pour révéler, derrière la simple quête du conjoint assorti, la folie masculine victime de la légèreté ou de la cruauté des femmes, et plus encore le désir féminin dans sa crudité et ses excès.

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