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Les sapins de la Jarjatte (Drôme)

Suivons François dans le vallon de la Jarjatte à la rencontre de sapins renommés.

« Relevant la tête et scrutant les alentours, je sortais une fois encore le petit croquis, bien succinct, sur lequel quelques traits dessinés à la hâte étaient censés m’amener au but. Ce but, auquel je rêve depuis déjà 8 semaines, c’est un gros sapin : « Très gros », m’avait dit le monsieur. Ces mots-là, comme s’ils avaient de la magie en leurs courtes syllabes, avaient aiguisé l’envie de savoir, et le besoin de voir. Et c’est à cause d’eux que je marche ici. »

« Selon le croquis, il faut maintenant quitter la piste, et entrer dans le plein de la forêt. L’arbre doit être à peu de distance, sur une vague butte. Quasi à l’aveuglette, je pénètre cette végétation, et brasse au milieu des branches basses, les repoussant à droite ou à gauche. Effectivement, une trentaine de pas vont suffire pour qu’apparaisse LE tronc, ou plutôt pour que LES troncs apparaissent. Parce que oui, les explications du monsieur disaient aussi que l’arbre possédait deux grosses branches, et qu’elles formaient une énorme fourche à la base du tronc ! Était-il possible que ce fut un sapin Gogant [1] ? La première vision qui se présente n’est pas très flatteuse : l’arbre est entouré par de nombreux buis qui le masquent en grande partie, et par ailleurs son tronc est percé de nombreux trous. »

« Contournant l’arbre pour le voir sur l’autre face où une clairière permet de prendre un peu de recul, et de mieux se rendre compte de ses proportions. Là alors, les yeux s’agrandissent, et le sourire peut s’imposer : il s’agit bien d’un arbre remarquable ! »

« Ce fût de 2 mètres court et massif, donne naissance à deux troncs parallèles qui montent droit vers le ciel, le tout ancré au sol par un réseau de racines apparentes et herculéennes. Quel plaisir que d’être là, face à l’Arbre, et de l’admirer. De le toucher aussi… »

« Tout à l’émotion de la rencontre, j’entame les démarches rituelles de mesures et photos. »

« Pour la circonférence, voyant le décamètre défiler ses nombreuses graduations, je ressens plus intensément encore le crescendo de la joie. Et cette course circulaire un peu folle amène finalement au chiffre imposant pour un sapin de 4,20 mètres. Pour ce qui est de la hauteur, les végétations tout autour empêchent le recul, et il n’y a pas moyen de la mesurer. Même trouver une perspective pour voir la cime s’avère infructueux. Il faudra donc en rester là. »

« Au milieu de la fourche, il y a un trou d’environ 30 cm de diamètre, et le double en profondeur [2]. Visiblement le souvenir d’un tronc qui a dû casser et pourrir depuis.  »

« Contemplant ce sapin, je me demandais quel pouvait bien être son âge. »

« Ayant fini d’user la curiosité concernant ce magnifique sapin fourchu, et rassasié de lui suffisamment, je pouvais alors continuer à remonter le vallon. Ici les sapins sont nombreux, et je savais qu’un lot d’entre eux, également remarquables, se trouvaient un peu plus haut, à ce qui est appelé localement « le déchargeoir », un lieu tout à fait exceptionnel. »

« Parmi toute cette forêt environnante, se trouvent 13 sapins dont les circonférences atteignent ou dépassent les 3 mètres. Ce petit peuplement se trouve au bout du chemin carrossable, juste à l’emplacement d’un parking pour les véhicules. Le déchargeoir ne paye pas de mine quand on y arrive mais, quand on le passe au peigne fin, il a de quoi réjouir ses visiteurs. Chacun de ces 13 arbres ne se trouve qu’à dix mètres de son voisin, ce qui fait que la totalité du groupe tient dans un cercle de moins de cent mètres. C’est fou ! »

« Observer chacun d’entre eux, vérifier de ne pas en oublier un qui se trouverait un peu plus loin, mesurer, photographier, tout cela a pris largement plus d’une heure. Les résultats sont que les circonférences s’échelonnent de 2,90 à 4,20 mètres là encore, et que la hauteur du plus gros dépasse les 40 mètres (la croix de bûcheron a donné 44 m, mais j’ai du mal à être garant de cette valeur). Tous sont bien droits, à tronc unique (bien sûr) et en bonne santé. Seuls deux d’entre eux ont subi des dommages, probablement dus à la foudre et au feu. »

« Le plus imposant des sapins se trouve en retrait vers le pied de la montagne, comme si par pudeur il préférait ne pas trop se montrer. La régularité de son tronc et sa parfaite cylindricité ne donnait pas le sentiment d’être en présence du plus gros des treize. »

« Pourtant la mesure est claire : 4,20 m de circonférence. Je lui ai consacré un long moment. »

« Tournant autour des gros arbres, la chance m’a justement fait arriver face à l’une de ces souches, bien particulière. A côté de la souche elle-même se trouvait justement le premier tronçon du tronc qui lui faisant suite, d’antan. Ce tronçon gisait au sol, tel qu’il avait du tomber lors de la coupe. Cet ensemble en deux parties constituait en fait une vraie fortune, dont je ne prenais conscience que petit à petit. »

« Les cernes étaient suffisamment visibles pour arriver à les compter. Il était donc possible de connaître l’âge de l’arbre. Au bout d’un bon quart d’heure,  les résultats étaient : 133 cernes pour 2,40 m de circonférence (soit une épaisseur moyenne de 0,28 centimètres). »

« Si on considère alors les 4,20 m du plus gros sapin du peuplement, avec une estimation de 0,28 cm par cerne, cela donnerait un âge fort respectable de 235 ans  ! »

« Un peu plus loin, sur le déchargeoir toujours, se trouvait un autre tronçon de sapin, en regardant de près les cernes, là encore ils apparaissaient de façon très visible, ainsi que très nombreux et très resserrés les unes sur les autres. Je me suis attelé à un nouveau comptage, et cette fois il y en avait 223 ! Preuve est faite que les sapins du secteur peuvent être plus que bicentenaires. »

« Ce fut un peu le crève-cœur de quitter ces lieux, mais je savais que, dans un futur proche, je serai à nouveau de passage par ici : c’est sûr ! Cette réflexion allait servir de consolation. En redescendant le long du Buëch, je pensais encore aux forestiers. Eux qui connaissent les arbres mieux que tous, et les vieux arbres du déchargeoir en particulier évidemment aussi, peuvent-ils couper de tels sapins pour les simples besoins de l’exploitation ? Sont-ils amenés à réduire en grumes des arbres qui sont nés avant la révolution ? Comment savoir ? »

« Je réalisais en fait que j’aimerais pouvoir rencontrer ces forestiers, pouvoir parler avec eux de ces sujets concernant l’économie mais aussi l’écologie. Et trouver par cette discussion, des motifs de tranquillisation quant à la préservation de ces vieux sapins, véritable patrimoine reçu des temps anciens ! Je réalisais aussi combien était devenu fort en moi cet attachement à ces arbres, vraiment vénérables, organismes vivants bien plus que je ne l’aurais cru il y a seulement quelques mois, et vers lesquels je me disais que tout homme devrait ressentir le devoir de protection le plus complet qui se puisse… »

Merci pour cette balade d’altitude François, que de sapins ! Le premier présenté a un charme indéniable avec son port en fourche et ses racines puissantes, et avec toutes ses cavités il doit faire le bonheur de la faune locale. Le peuplement du déchargeoir avec ses 13 individus  n’est pas en reste, et se distingue fortement. Grâce à tes comptages de cernes, on constate que l’âge de ces sapins semble plus avancé qu’il n’y parait au premier coup d’œil, une famille bicentenaire cachée au fond d’un vallon qui, on le sent, t’a fait forte impression.

Catégories :Sapins
  1. 26 janvier 2011 à 22:15

    Note technique :

    deux carrés « espace partenaire » viennent de s’ajouter, rassurez-vous pour l’instant c’est un test de mise en page, et si ça se met en place ils ne seront destinés à accueillir que des logos/liens de futurs partenaires désireux de nous soutenir dans nos aventures (pour une durée déterminée). Forcément je sélectionnerai et n’accepterai que des institutions et/ou entreprises éthiques & responsables.

    Donc pas question de faire du « greenwashing » !

    Un peu de financement permettrai d’acheter un nom de domaine et quelques fonctions supplémentaires pour le blog, mais aussi de futures explorations.

  2. 26 janvier 2011 à 22:41

    Chapeau bas François. C’est un bel article complet et argumenté. Une belle leçon de dendrologie de terrain. Tu as réussi l’exploit de passer après Kerseoc’h. Bravo et merci.

  3. 27 janvier 2011 à 01:04

    Quelles merveilles dans ce creux du vallon de la Jarjatte que ta as déniché François ! Merci pour ce beau reportage très intéressant.
    Et quelle chance de trouver des troncs de sapin pour pouvoir compter les cernes… Je pense en effet que tu as raison concernant l’estimation de leur âge. Vu le port de leurs branches, j’aurais aussi pensé qu’ils ont environ 200 ans. Ils semblent être un peu plus hauts que les sapins de ma région.
    Je pense que l’endroit doit être très riche en eau, non ?

  4. Michel
    27 janvier 2011 à 08:52

    Encore un bel article digne de ce site .
    Merci beaucoup

  5. Sisley
    27 janvier 2011 à 16:40

    Merci François pour ce reportage complet dans le beau Vercors !!

    Je pense que les trous sur un des troncs du premier sapin sont en rapport avec l’activité des pics.

    Le sapin blanc est une espèce que j’apprécie malgré le fait que j’en rencontre assez rarement, il me faut aller dans les moyennes Vosges pour commencer a en apercevoir.
    Ce serait bien que tu puisses rencontrer des gens du terrain, peut-être que tu en apprendrais davantage sur ce peuplement.

  6. François Lannes
    27 janvier 2011 à 20:38

    En tout cas merci de tous vos encouragements. C’est super !

    C’est bien vrai que ces sapins m’ont beaucoup plu, et je retournerai les voir dès les belles journées de l’été, dans ce vallon de la Jarjatte dont on peut penser, en le visitant, que le Paradis est enfin descendu sur terre. Ici tout est beau, et doux. Et les sommets majestueux du massif du Dévoluy, qui encadrent le Buëch et ses eaux virevoltantes, ajoutent encore à cette beauté si attachante.

    Oui Gilles, tu l’as bien dit.
    Quand j’ai réalisé que le reportage passait après le Kerseoc’h, quelques sueurs froides ont coulé dans le dos…
    C’est que la qualité des reportages chez Krapo Arboricole a drôlement augmenté, depuis quelques temps. Il faut assurer « sérieux » ! Nous, les petits reporters, nous devons suer sang et eau sur le terrain pour trouver matière à ramener et à raconter; et devons aussi beaucoup compter sur la magnanimité du Grand Rédacteur-en-chef… !
    Ouf, c’est passé !

    Agnès,
    oui il y a beaucoup d’eau dans ce coin. La rivière coule pas loin, d’une part. Mais par ailleurs l’arrosage avec la neige ou les pluies doit être conséquent tout au long de l’année. Les arbres ne doivent pas trop manquer de ce côté-là.

    Sisley,
    bien sûr que je vais tout faire pour rencontrer les forestiers du coin. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux qui m’avait indiqué le sapin fourchu. Mais le problème, c’est que lors de cette rencontre fortuite, je n’ai pas pensé à noter ni son nom ni aucune autre information pour reprendre contact ultérieurement. Donc aujourd’hui, je mène l’enquête…
    Mais j’y arriverai !

  7. Loïc Vannson
    6 octobre 2012 à 01:28

    N’oubliez pas non plus les remarquables « sapins jumeaux » de Vancouver de « l’arborétum de La Foux » au sein du massif de l’Aigoual dans le Gard. Plantés il y a seulement 110 ans, ils atteignent, en 2012 , la hauteur remarquable de 63 mètres ( ! ) ce qui en fait, à ce jour, les arbres les plus hauts de France et les 4ème au niveau européen … Ce massif comporte d’ailleurs de nombreux arborétums aux essences des montagnes du monde entier qui constituent des collections absolument remarquables . ( à cheval sur la climat océanique et méditerranéen dans des terrains chisteux et granitiques compris entre 1000 et 1400 mètres d’altitude pour une moyenne annuelle des précipitations de 1300 à 2000 mm, d’où une croissance phénoménale depuis les années 1860 …) .

  1. 12 février 2011 à 14:01

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