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L’if millénaire de Saint-Ursin (Manche)

Continuons de fêter les 1000 articles du blog avec un taxus baccata, si je vous ai présenté de beaux spécimens en provenance de Bretagne [1][2][3], il est dans l’ordre des choses de clore en apothéose avec un if normand, car cette région possède la plus grande concentration d’ifs multi-séculaires, et en abrite même quelques-uns ayant dépassé le millénaire [5][6].

Lors d’une virée dans la Manche, Sébastien s’est arrêté en chemin pour retrouver plusieurs arbres signalés comme remarquables, et c’est au cœur du village de Saint-Ursin que plus majestueux de tous s’est révélé. Ce vénérable taxus serait âgé de plus de 1000 ans et présente la particularité d’avoir développé des racines adventives. Suspecté d’avoir été en fin de vie tout au long du XXème siècle où il montrait des signes de dépérissement, l’if connait un évident regain de vitalité depuis son amputation d’une grosse branche par une tempête en février 1990. C’est à compter de cette époque qu’il fait l’objet de tous les soins de l’autorité municipale en vue de sa préservation en tant que principal garant de l’identité territoriale.

« L’if a été labellisé arbre remarquable par l’association ARBRES [7], ce qui n’a rien d’étonnant quand on observe de près cet arbre millénaire. Les racines qui se sont formées sur le tronc sont une pure merveille. Pour un arbre femelle, il n’avait pas beaucoup de fruits. Cet ancêtre parait en bonne santé et il lui reste probablement de très nombreuses années devant lui. »

« Sa circonférence à 1,30 m est de 10,18 m, ce qui semble confirmer son âge estimé. »

Merci pour les photos de cet if millénaire Sébastien, quel plaisir d’accueillir ce patriarche sur le blog ! Durement touché par la tempête de 1990, l’if a perdu une grosse charpentière et une partie de sa circonférence, mais il semblerait que cet évènement lui ait donné un second souffle, le voilà parti pour de nombreux siècles. J’avais entendu parler de ses racines adventives, mais de les voir sur tes clichés, c’est saisissant et magnifique !
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• Extraits de la fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel de Saint-Ursin :

L’if de Saint-Ursin est aujourd’hui investi en tant que principal garant de l’identité d’un territoire ayant perdu, non seulement son statut de commune en 1973, mais aussi son seul commerce au cours de la décennie 1970 et son  école élémentaire en 1987. A ce titre la valorisation de l’arbre participe d’un acte de résistance, impulsé par le Maire avec le soutien de ses administrés, pour assurer la pérennité d’une collectivité locale, préserver les prérogatives de son statut de commune associée, et maintenir une vie dans cette campagne affectée par la déprise rurale de la seconde moitié du XXème siècle.

L’église paroissiale de Saint-Ursin est pour sa majeure partie datée du XVIIIème siècle à l’exception du porche des XIème  – XIIème siècles. L’édifice contient un tabernacle, un retable du maître-autel et une toile (baptême de saint Augustin par saint Ambroise) constituant un ensemble classé au titre des Monuments Historiques.

On note également dans cette église plusieurs statues non classées, dont une de saint Ursin à laquelle s’associe un rituel de guérison des convulsions liées aux vers intestinaux.
Bien que l’existence de ce rituel de guérison n’ait en apparence aucun rapport direct avec la présence de l’if millénaire, on ne saurait exclure toute relation dans la mesure où furent décelés en de nombreux autres lieux, à des fins évangélisatrices, des stratégies  de redirection vers les églises d’anciens cultes païens originellement tournés vers les arbres. D’autre part, des témoignages recueillis à Saint-Ursin indiquent que les pèlerins,  après avoir accompli le rituel auprès de la statue  dans l’église, envoient parfois discrètement leur enfant malade se lover dans un creux de l’arbre. Ces derniers éléments expliquent pourquoi l’église et l’if de Saint-Ursin peuvent être considérés du point de vue du patrimoine culturel immatériel comme parties constituantes d’un même ensemble.

La personnalisation du collectif dans le rapport que l’if entretient avec son territoire se révèle dans un discours qui fut prononcé par le maire de Saint-Ursin à l’occasion de la cérémonie qui avait célébré en 2000 la plantation d’une bouture de l’if. Celle-ci avait été offerte par le muséum d’Histoire Naturelle de Paris en remerciement des prélèvements qu’il avait été autorisé à effectuer sur le vieil arbre. Du point de vue des édiles de Saint-Ursin la plantation était l’occasion d’assurer sa descendance à l’if vénérable. Voici ce discours qui met en scène un surprenant dialogue entre le maire de Saint-Ursin (Michel Lerbourg) et le végétal :

« Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien l’if qui me parle.
C’était inespéré, j’attends cet évènement depuis tellement longtemps, je vais te poser mes questions :
–  Nous ne savons pas grand-chose sur ta jeunesse, tu peux m’en parler ?

–  Ma jeunesse, c’est tellement loin ; j’ai vu tant de misères, de pillages, d’épidémies que je préfère ne pas en parler. Par contre j’ai beaucoup aimé le XIXème siècle ; c’est à cette époque que la Commune a pris corps : c’est la construction de la maison d’école avec une pièce pour la Mairie, du presbytère et de nombreuses maisons (un tiers des maisons d’aujourd’hui sont de ce temps là). C’était la belle époque : j’étais là dans toute la splendeur. Ensuite les choses se sont gâtées avec la Grande Guerre. Voir toutes ces familles venir à l’église le cœur brisé, ça me faisait mal. Je n’avais pas eu le temps d’oublier que les hostilités ont repris. Les bombes m’ont fait trembler. Sept années sans revoir des petits jeunes qui venaient à la messe tous les dimanches, c’est long…très long.
La paix est enfin revenue, mais avec la modernisation les jeunes sont partis travailler en ville. J’ai vu de moins en moins de gens venir à la messe. Le père curé s’en est allé et n’a pas été remplacé. Ne pas avoir de messe le dimanche, ça me manque…
Et voilà que vous êtes associés ! Je ne sais pas ce qui vous a poussé ; moi je n’ai rien compris ; j’ai cru que c’était la fin : m’a sève n’avait plus la force de monter. Je suis devenu vulnérable et en février 1990, dans un combat avec Eole, j’ai mis un genou à terre et perdu un tiers de ma tête. Moi qui pensais n’intéresser personne, vous voir tous atterrés, ça m’a fait un choc. Je me suis ressaisi. Vous m’avez ensuite enlevé tout mon vieux bois : je ne vous croyais pas autant intentionnés. Du coup, j’ai repris gout à la vie.
Je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Je vois de plus en plus de pèlerins venir à l’église et de temps en temps le père Lécureuil fait vibrer les murs. Au printemps c’est le va et viens de tout le grand ouest et de Navarre vers le haras, et à l’automne je n’arrive plus à compter les gros tracteurs les jours d’ensilage.
Je n’ai jamais vu la commune aussi vivante. En plus, tu te rends compte, j’intéresse le Muséum d’Histoire Naturelle : mes petits qui sont plantés à l’Arboretum National de Chèvreloup, au Jardin des Plantes de Paris, à la Maison du Département et celui qui va être planté tout près, tu peux me croire, je vais leur donner le bon exemple et leur apprendre à user le temps. Tu vois, je n’ai jamais eu autant d’honneurs !
En fin de compte, votre association de communes, ce n’est pas si mal que ça ! Au diable la modestie ! Dis qu’elle est exemplaire ! Saint-Ursin ne va pas disparaitre de sitôt. Je m’en occupe : c’est reparti pour 1000 ans ! De temps en temps je donnerai une branche à Madame Campelli et à Monsieur Plessis : j’aime ce qu’ils font. Savoir qu’après ma mort j’aurai une autre vie, ça me rassure. Allez, bon vent ! A l’an Trois mille ! »
____

La tempête de 1990 et la taille musclée imposée par la nature lui ont, en quelque sorte, redonné vigueur. Il a refait de nombreuses pousses. Il nous est apparu nécessaire pour des raisons de sécurité et aussi pour le revigorer de lui enlever tout son bois mort.
Une entreprise spécialisée s’est vue confier ce travail. Un produit cicatrisant a été appliqué sur ses coupes et déjà, il affiche une meilleure santé.
Nous étions très loin de penser qu’il pouvait avoir autant de bois mort. La quantité de branchages qui gisait au pied était impressionnante. Alors que tout allait être brûlé, une personne de Granville s’est manifestée :
« Je suis passionnée par la sculpture, l’if est un bois que j’aime travailler, qu’allez-vous faire de votre bois mort ? Il m’intéresse ! ».
Cette dame a naturellement été invitée à prendre les morceaux qui lui plaisaient. Faire de ces bouts de bois mal foutus des statuettes et des sujets décoratifs, c’est tout un art et il ne nous déplaît pas de voir notre if « se réincarner ».

« Ce label lui donne désormais une dimension nationale », s’est félicité le maire délégué de Saint-Ursin, Michel Lerbourg, après avoir dévoilé la nouvelle plaque installée au pied de l’if millénaire de l’église.

« Il a résisté à la tempête de février 1990 même s’il a perdu trois mètres de circonférence à cette occasion », a rappelé le maire. Entretenu régulièrement par la commune, il a acquis ses lettres de noblesses sur le plan national.

Le président de l’association, Georges Feterman, a également souligné l’importance de posséder un tel patrimoine culturel et naturel : «Nous estimons entre sept et huit le nombre d’ifs millénaires en France. Traditionnellement, les ifs ont été plantés sur des lieux de culte. Ces arbres doivent être inventoriés et protégés. C’est la raison pour laquelle nous sommes heureux de le labelliser. »

Source : http://www.stleger.info/les72StLeger/region2/50.if.htm

Catégories :Ifs antiques
  1. 21 novembre 2010 à 13:40

    Magnifiques ces ifs millénaires !

    Les châteaux et les églises
    sont devenus leurs refuges.
    Mal aimé des paysans,
    trop recherché par la qualité du bois.

    Je n’ai encore pas eu la chance de pouvoir contempler
    de si beaux spécimens au fond des bois.

    • 22 novembre 2010 à 15:39

      Les vieux spécimens forestiers deviennent assez rares… Mais il en subsiste toujours en Bretagne dans la forêt du Beffrou, dans la forêt pyrénéenne d’Iraty, au coeur de la forêt des Andaines. En Suisse les ifs de la région de Crémines ont potentiellement entre 1000 et 2000 ans…

  2. Sisley
    21 novembre 2010 à 14:21

    Grandiose! Et dire qu’il a perdu 3 m de tour.

    Selon le caue50, il aurait 9,27 m de circonférence, certainement mesuré au point le plus étroit.

    « L’arille de l’If n’est pas botaniquement parlant un fruit, puisque les Gymnospermes n’ont pas d’ovaire. La graine, théoriquement nue est ici partiellement enveloppée par un repli de l’écaille ovulifère devenant charnu. »
    http://www.orchidee-poitou-charentes.org/article945.html

    Si il capable d’émettre ces racines adventives, ce n’est pas le seul arbre qui pratique cette technique, en effet le hêtre, tilleul, cormier, frêne, olivier, châtaignier, robinier, chêne, charme, platane, mûrier, marronnier et certains cyprès font de même, mais l’if reste l’exemple le plus typique de survie aux éléments.

    • Yanick
      21 novembre 2010 à 18:31

      Merci pour tes infos Sisley.
      Et pour ces 3 magnifiques ifs du millième article:
      If, If, If ………………Houra

    • 22 novembre 2010 à 15:50

      Merci pour les données du CAUE Sisley !

      Et encore une fois merci pour les explications et le lien.

  3. 21 novembre 2010 à 19:35

    La dernière photo est formidable !
    Merci pour ce beau portrait, complet au niveau des commentaires qui plus est.
    J’aime bien apprendre les histoires qui accompagnent la vie des arbres, ça les rend plus familiers.

  4. 22 novembre 2010 à 15:56

    Salut Gilles,

    quelle vision ce vieux tronc avec ses racines adventives ! Enquêter sur l’histoire de ce vieil if a été passionnant, et ce fut une joie d’apprendre qu’il est devenu le gardien de l’identité de ce territoire.

  5. Richet sébastien
    22 novembre 2010 à 20:18

    L’entreprise qui a soigné cet if mérite des félicitations. Sur place on ne voit aucunes traces de produits cicatrisants. On n’imagine même pas qu’il était en train de dépérir, il y a quelques années. L’arbre aurait-il subit une guérison miraculeuse ? Sinon, la lecture de ton article me donne envie d’y retourner.

  6. 10 décembre 2010 à 23:51

    bonsoir,
    m’interessant aux arbres j’ai retrouvé l’if de St Maudez que je connais mais il exite un chêne millénaire
    « l’arbre à guillotin » à concoret
    si cela vous interesse j’ai des photos récentes
    krislizz
    http://www.vacanceo.com/albums_photos/voir-photo_773077.php

  7. 11 décembre 2010 à 11:33

    Bonjour krislizz,

    le chêne que tu évoques est déjà sur le blog :
    https://krapooarboricole.wordpress.com/2008/01/21/le-chene-a-guillotin/

    mais c’est avec grand plaisir que je publierai quelques unes de tes photos,

    à bientôt

  1. 29 novembre 2010 à 13:54
  2. 29 novembre 2010 à 14:56
  3. 22 février 2011 à 22:50

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