Accueil > Grèce antique > Sur la maternité du chêne et de la pierre

Sur la maternité du chêne et de la pierre

Découvert une étude très intéressante menée par Yves Vadé (professeur honoraire à l’Université Michel de Montaigne, Bordeaux III) sur la maternité du chêne et de la pierre, cela représente une quarantaine de pages, du coup j’ai volontairement choisi de ne retranscrire ici que quelques extraits choisis dont certains avec des citations des textes grecs anciens.
(Si vous désirez pousser plus avant, l’étude intégrale est disponible en fin d’article).

***

Une série de textes grecs, ďHomère à Proclus, fait allusion, le plus souvent de manière ironique, à des naissances légendaires à partir d’un chêne ou d’une pierre. Le thème se retrouve dans des mythes ďautochtonie connus, aussi bien que dans les croyances ou les rites de divers folklores. On  ne peut se contenter d’y voir un vestige de naturisme ou d’animisme « primitif ». Le caractère permutable de l’arbre et de la pierre « maternels », leur liaison à peu près constante avec une mythologie de l’eau, sève primordiale, et avec certains animaux (serpent, colombes, taureau), renvoient à un jeu symbolique plus complexe, caractéristique de populations rurales dont la  répartition géographique pourrait coïncider avec celle des traditions mégalithiques.

Les croyances populaires, toujours difficiles à interroger et, lorsqu’il s’agit des époques anciennes, difficiles à cerner, le plus souvent absentes des textes, parfois transmises par un simple dicton, n’en restent pas moins d’irremplaçables documents qui peuvent éclairer, par-delà la spécialité à laquelle elles se rattachent, certains problèmes intéressant l’évolution de la pensée mythique et religieuse en général.

On peut étudier à travers elles — ce qui est à la fois une exigence de méthode et un thème de recherche instructif — les divers traitements que la culture dominante, écrite et toujours fortement structurée, peut faire subir à des représentations qui appartiennent à un autre niveau culturel : selon les cas, on les verra plus ou moins facilement admises, intégrées moyennant restructuration, ou au contraire tournées en dérision, rejetées, voire combattues. A cet égard les incompréhensions et les contresens ne sont pas moins intéressants à signaler que les transmissions fidèles. D’autre part ces vestiges, généralement reproduits au fil des générations par des populations rurales singulièrement conservatrices, comptent parmi les rares documents qui nous donnent une chance d’accéder à un état de croyance antérieur à l’écriture — en d’autres termes pré- ou protohistorique. Certes la plus grande prudence est ici de rigueur, mais aucun indice ne doit être négligé pour tenter d’éclairer des périodes dont nous connaissons si bien l’outillage, et si mal la pensée.

Quelques textes grecs nous ont paru mériter d’être examinés dans cette double perspective. Ils fourniront le point de départ d’une enquête qui, en s’élargissant, fera appel à d’autres témoignages dont certains appartiennent à des traditions populaires proches de nous.

Au chant XXII de l’Iliade, on voit Hector se demander s’il affrontera ou non Achille :

« Non, non, ce n’est pas l’heure de remonter au chêne et au rocher, et de deviser tendrement comme jeune homme et jeune fille — comme jeune homme et jeune fille tendrement devisent ensemble. » (v. 126-128)

Mazon ajoute cette note : « Expression proverbiale (cf. Hésiode, Théo д., 35) dont le sens ne peut être établi avec certitude, mais où les anciens voyaient une allusion aux mythes qui faisaient sortir la race humaine soit d’arbres, soit de pierres. Or dans un article de la Classical Review de 1901, Cook avait déjà étudié ces trois vers et résolu le problème qu’ils posent. Après avoir écarté plusieurs interprétations proposées par d’autres traducteurs (« à l’abri » d’un chêne ou d’un rocher, considérés comme les protecteurs naturels de l’humanité ; « en remontant » au chêne ou au rocher, c’est-à-dire au déluge ; ou « avec l’autorité d’un oracle tiré d’un chêne ou d’un rocher »), il faisait apparaître la solution en rapprochant cette expression d’un vers de l’Odyssée (XIX, 163), où l’on retrouve les mêmes termes  avec un sens cette fois évident :

« Dis-moi ta race et ta patrie,
car tu n’es pas sorti du chêne légendaire ou de quelque rocher » :

Cela marque bien ici une descendance directe à partir d’un chêne ou d’une roche, évoquée sur un ton sceptique qui « prouve, dit Cook, l’extrême antiquité de l’expression ». D’où la traduction littérale qu’il propose : « By no means now may one parley with him of descent from stock or stone, as lad and lass, lad and lass parley each with other. »

Mais les exemples de l’Iliade et de l’Odyssée sont suivis de beaucoup d’autres qu’il vaut la peine de rassembler,pour essayer de préciser l’emploi couplé des termes chêne et pierre, à travers la littérature grecque. On trouve dans la Théogonie d’Hésiode, on l’a vu, un emploi proche de celui de l’Iliade :

« Mais à quoi bon tous ces mots autour du chêne ou du rocher ? »

Emploi au contraire purement métaphorique dans le Bouclier du pseudo-Hésiode :

« Et (Kycnos) s’écroula, comme s’écroule un chêne ou une roche abrupte frappée par la foudre fumante de Zeus ».

Platon fait allusion à deux reprises à une descendance à partir du chêne et du rocher ; dans l’Apologie, 34 d, Socrate déclare :

« C’est que, selon le mot d’Homère, moi non plus je ne suis pas né d’un chêne ou d’un rocher, mais d’êtres humains ».

Et dans la République il demande à Glaucon :

« Penses-tu que les régimes politiques sortent d’un chêne ou d’un rocher ? ».

Les deux mots sont encore liés dans le Phèdre, 275 b, propos du chêne prophétique de Dodone :

« Pour les gens de ce temps-là…, c’était assez, vu leur naïveté, d’écouter le langage d’un chêne ou d’une pierre, pourvu seulement qu’il fût véridique ».

Chênes et rochers apparaissent aussi comme les projectiles traditionnels utilisés par les Géants dans leur guerre contre les Dieux :

« Au fait, on a l’impression qu’il se livre entre eux comme un combat de géants… Les uns essaient d’attirer sur la terre tout ce qui tient au ciel et à l’invisible, enserrant roches et chênes dans la seule étreinte de leurs mains ».

Même image dans Proclus, Commentaire au Timée, 37 e – 38 a. De même dans Apollodore, I, 6, à propos des Géants et de Typhon,

La Terre, irritée du malheur des Titans, eut d’Uranus les Géants, d’une force et d’une taille au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer. Leur vue était effrayante ; ils avaient de longues barbes et de longs cheveux, les jambes couvertes d’écaillés de serpent ; ils demeuraient, suivant les uns, dans les campagnes de Phlégre, et, suivant d’autres, à Pallène. Ils lançaient contre le Ciel des rochers et des chênes enflammés.

C’est également les chênes et les rochers qui sont mentionnés lorsqu’il est question des pouvoirs exceptionnels de Lyncée (qui pouvait voir à travers le chêne et la roche, cf. Plutarque) ou d’Orphée (qui entraînait « chênes et rochers », cf. par exemple Apollonios de Rhodes, Argon., I, 28 s.).

Enfin plusieurs épigrammes de l’Anthologie palatine reprennent l’idée de la descendance mythique du chêne ou de la pierre : d’une manière plaisante chez Pallada (X, 55) :

« Si tu te vantes de ne pas obéir aux ordres de ta femme, tu dis des sottises ;
car tu ne sors pas d’un chêne ou d’une pierre, comme on dit… »

ou chez Lucilius (XI, 253) :

« Pour sûr tu sors du chêne légendaire ou du rocher,
toi qui danses comme un portrait vivant de Niobé… »

sur un ton religieux au contraire chez Zona de Sardes (IX, 312)., qui affirme l’existence d’un véritable mythe d’origine :

« Garde-toi de couper la mère des glands, garde-t’en bien ; … tiens ta hache loin des chênes, car les ancêtres nous ont dit que les chênes sont nos premières mères ».

On peut tirer de là plusieurs indications. Tout d’abord que le mot δρῦζ et le mot πέτρα s’appelaient mutuellement dans l’esprit des Grecs. Mais ils peuvent s’apparier de deux manières différentes. Tantôt chênes-et-rochers, généralement au pluriel, sont présentés globalement lorsqu’il s’agit de rappeler les projectiles utilisés par les géants contre les dieux, ou les pouvoirs de Lyncée ou d’Orphée : l’arbre et la pierre représentent alors la nature sauvage en général, par opposition à l’espace humanisé, champs labourés et plantations d’oliviers. Tantôt on évoque une descendance, les deux mots sont alors au singulier et constituent une alternative, ou une équivalence : sortir d’un chêne ou d’un rocher. Il semble que l’on ait affaire à deux éléments permutables, occupant des situations parallèles dans des mythes de génération différents mais homologues. Ces deux noms féminins, aussi courants l’un que l’autre (bien que le sens de δρῦζ ait évolué et qu’avant de signifier le chêne il ait désigné l’arbre en général), connotent l’idée d’antiquité fabuleuse et dont on se moque volontiers.

La descendance du chêne ou du rocher apparaît comme le type même de l’histoire à laquelle on ne croit plus. La plupart du temps l’expression est employée dans un tour négatif. Bon exemple de l’attitude ironique, passablement dédaigneuse, qu’entretient une culture lettrée (et cela, on le voit, dès les poèmes homériques) à l’égard de croyances déjà fossilisées en dictons, correspondant à une conception du monde dépassée, à des « contes de bonne femme » qui prêtent à sourire. Le fait que le chêne, appartenant, comme les rochers, à la nature « sauvage », produit les glands considérés comme une nourriture elle-même « primitive » ne pouvait que renforcer dans la conscience des Grecs cette impression d’archaïsme en induisant une confusion entre chênes-et-rochers symbolisant la nature brute, non travaillée par l’homme, et le chêne ou la roche considérés comme mère primitive de l’humanité.

Mais peut-on tirer du texte d’Homère et des textes postérieurs qui lui font écho l’assurance que des Hellènes — ou des pré-Hellènes — auraient cru à la maternité du chêne ou de la pierre en tant que tels ? La question n’est pas si simple. On connaît en histoire des religions, et notamment dans des régions de tradition mégalithique, des arbres ou des pierres vénérés comme des divinités ; on les considère parfois comme les ancêtres du clan ; il arrive même qu’on désigne une pierre comme mère : « Les Khasis de l’Assam, note M. Eliade, croient que la Grande Mère du clan est représentée dans les dolmens (maw-kynthei, « les pierres femmes ») et que le Grand Père est présent dans les menhirs (maw-shynrang, « les pierres mâles »). Le mythe de la petra genilrix se retrouve de l’Asie Mineure à l’Extrême-Orient. Il n’y aurait certes rien d’étonnant à ce que d’anciennes populations occupant le bassin de la mer Égée avant l’arrivée des Indo-Européens aient partagé cette conception, qui serait devenue ensuite un sujet de plaisanterie pour les nouveaux occupants.

Mais que recouvre exactement cette conception ? S’agit-il vraiment d’un mythe d’origine ? d’une simple référence légendaire ? d’une théorie primitive sur la naissance ? du souvenir de quelque totémisme ? Il est clair que chacun des exemples cités concernant l’arbor ou la petra genilrix exigerait d’être éclairé par une étude ethnographique circonstanciée. Dans le cas de nos textes grecs, c’est le ton même de plaisanterie qui doit mettre en garde. Un court passage de Jérémie, qui se réfère à un contexte religieux que nous connaissons mieux que les incertaines traditions visées par Homère, nous fait toucher du doigt l’espèce de falsification des croyances qu’introduit une intention polémique ou simplement moqueuse. Jérémie vitupère en ces termes les Juifs infidèles :

« Ils disent au bois (à Yashéra, pieu sacré) : tu es mon père ;
et à la pierre : c’est toi qui m’as enfanté » (2, 27).

L’opposition entre le père et la mère, selon le balancement caractéristique de la poésie hébraïque, ne doit pas donner le change : un texte des Juges (III, 7) mentionne une déesse Ashera qui se confond finalement avec Astarté mais dont le nom indiquerait que le pieu sacré était la forme première. Le texte semble donc des plus nets pour affirmer la maternité de la pierre et éventuellement celle du bois. Or nous savons à quoi nous en tenir sur le culte des pierres chez les Sémites. Les traditions mégalithiques y sont fortes : c’est ainsi que la Genèse nous montre Jacob ériger successivement une pierre dressée, sur laquelle il verse de l’huile, à Béthel ; une autre pierre dressée accompagnée d’un galgal, en signe d’alliance et pour marquer la frontière avec Laban ; un autel en pierre brute à Béthel, où il reviendra sur l’ordre de Dieu ; enfin sur la tombe de Rachel, une pierre dressée, « qui subsiste encore aujourd’hui », précise le texte. Outre les pierres levées, certains arbres et tout particulièrement les chênes marquaient les lieux de culte. Un exemple fameux en est le chêne de Mambré, près duquel Abram vint habiter et où il bâtit un autel à Yahweh. Selon le P. Lagrange, « le culte auprès du chêne et du puits de Mambré, décrit par Sozomène (II, 4), était une survivance intacte — sauf l’application du nom d’Abraham — d’un culte cananéen. Il n’y avait là auprès du chêne et du puits de Mambré qu’un autel entouré de ses xoana ou figures grossières des dieux, au milieu d’une enceinte sacrée ». Chênes et pierres sont parfois associés, comme dans l’épisode où Josué dresse une grande pierre « sous le chêne qui était dans le sanctuaire de Yahweh ».

Mais ces pierres ni ces arbres n’ont jamais de pouvoir par eux-mêmes. Non seulement dans le contexte biblique, où la chose est évidente, mais même chez les Cananéens et autres « païens ». R. Dussaud a fortement insisté sur la véritable signification du dieu-bétyle en Phénicie : la pierre n’est que la « maison » du dieu, et n’est jamais adorée pour elle-même. Quant au dieu nommé Bel-El, ce n’est pas un dieu-pierre, mais un nom qui constitue un doublet du grand dieu El. A plus forte raison est-il exclu, malgré ce qu’affirme Jérémie, que la pierre ou le bois aient été pris par la pensée religieuse sémite pour de véritables géniteurs. Pour les besoins du combat qu’il mène, Jérémie force, caricature des croyances et des rites où l’arbre et la pierre étaient vénérés, invoqués, tenus sans doute pour des gages de fertilité et de fécondité, mais non pour des ancêtres véritables, ni pour l’origine de l’espèce humaine.

On a tout lieu de penser que c’est une caricature analogue, quoique plus souriante, que présentent les textes grecs. Ils sont assurément le reflet d’une pensée ancienne, qui se manifestait par des cultes et par des mythes, et qu’il faut essayer de serrer de plus près. Mais ce reflet est infidèle, non pas parce que les croyances lointaines se seraient estompées, mais au contraire parce qu’une présentation simpliste et ironique durcit les traits et leur donne une signification brutale qui n’était pas la leur. Des arbres et des pierres ont certes été vénérés comme des mères ; ils ont pu en recevoir l’appellation ; mais la vénération s’adressait toujours, à travers eux, à une entité ou une puissance dont ils n’étaient que le support, le réceptacle ou la forme visible. L’interprétation purement naturiste de ces croyances en la maternité de l’arbre et de la pierre est donc une solution paresseuse.

Au niveau de l’expérience religieuse, ce n’est pas le chêne ou le rocher dans leur matérialité qui sont saisis comme mères ancestrales. Et, au niveau de la pensée mythique, c’est à une élaboration vraisemblablement complexe (il n’en est pas de simple) que l’on a affaire derrière ces formules faussement naturistes et prétendument primitives. Contrairement à ce que l’on pouvait penser à une époque où les termes d’animisme et de totémisme répondaient à tout, le motif de l’arbre ou de la pierre mère universelle, ou mère d’un héros (et par lui d’un peuple ou d’une dynastie), plus généralement le thème de la fécondité des arbres et des pierres ne peuvent s’expliquer en eux-mêmes, pris isolément. Seule la restitution d’un contexte mythique permettrait de les élucider entièrement. Dans cette voie, on peut essayer au moins de dégager quelques constantes, quelques traits récurrents ou quelques substitutions significatives à travers les croyances, légendes, contes, traditions populaires qui, dans le continent européen et au-delà, font état d’une maternité de l’arbre ou de la pierre.

En Grèce tout d’abord, on trouve quelques récits mythiques de cet ordre, à vrai dire peu nombreux. A supposer que ces histoires véhiculent des motifs repris à un fonds plus ancien, il faut évidemment s’attendre ici à des distorsions encore beaucoup plus considérables que dans le cas précédent, puisque ces motifs ont dû se plier à un agencement entièrement nouveau pour répondre à des problèmes sans doute fort différents de ceux qu’ils étaient d’abord chargés de résoudre. Nous nous contenterons d’ailleurs de les énumérer rapidement, en une sorte de tableau synoptique, pour y faire apparaître certains éléments communs.

Naissance à partir d’un arbre

1. Un très petit nombre de mythes font état de la maternité d’une hamadryade. Grimai n’en cite que deux cas, l’un et l’autre constituant le mythe d’origine de tout un peuple :

• Areas voit le chêne où vivait l’hamadryade Ghrysopélée sur le point d’être emporté par un torrent. Il construit une digue pour détourner le courant et la sauve. Reconnaissante, elle s’unit à lui et lui donne deux fils, Elatos et Aphidas ancêtres de la race arcadienne.
• Plus complexe est l’histoire de Dryopé, telle que la raconte Antoninus Liberalis : fille de Dryops — lui-même issu du fleuve Spercheios —, elle est la compagne des hamadryades (de qui son nom suffirait à la rapprocher). Apollon se présente à elle sous la forme d’une tortue, puis s’unit à elle sous la forme d’un serpent. D’où un fils, Amphissos.
Les hamadryades enlevèrent plus tard Dryopé « et, à sa place, elles firent pousser du sol un peuplier auprès duquel elles firent jaillir une source. Dans les deux cas l’histoire met donc l’hamadryade (ou assimilée) en rapport avec l’eau courante.

2. Les autres nymphes d’arbres à qui la tradition grecque attribue une importante postérité sont les Méliades, nymphes des frênes. Leur signification guerrière en rapport avec la tripartition indo-européenne a été mise en lumière par M. F. Vian et par M. J.-P. Vernant. Mais voyons d’abord naïvement ce que racontaient les Grecs :

• A Thèbes il était question d’une Mélia, sœur du fleuve Isménos, dit Callimaque, qui curieusement fait dépendre son destin de celui d’un chêne, et non d’un frêne (à moins qu’il ne faille entendre le mot δρῦζ aux vers 81 sq. au sens archaïque d’arbre en général). Unie à Apollon, elle engendre Isménios, lui-même père de deux fontaines du pays thébain, Dircé et Strophié, et le devin Ténéros. En outre une source de Thèbes portait le nom de Mélia.
• Une autre Mélia épousa Inachos, fleuve d’Argolide, et lui donna trois fils : Aegialée, roi « autochtone » et fondateur de Sicyone ; Phégée, fondateur de Phégée en Arcadie ; enfin Phoronée considéré dans le Péloponnèse comme le premier homme (et aussi héros civilisateur : il aurait appris aux hommes l’usage du feu et la vie en cités). Pausanias rapporte une tradition un peu différente et ne mentionne que son père, le fleuve Inachos, plus tard asséché par Poseidon.
• Apollonios de Rhodes au début du chant II des Argonautiques mentionne « Amycos, le roi superbe des Bébryces, qu’enfanta autrefois la nymphe bithynienne Mélia, unie au dieu de la génération, Poséidon ».
• Les Méliades et la Race de Bronze : il suffît de rappeler ici les deux textes d’Hésiode, celui de la Théogonie, v. 183-187, rapportant la naissance des Érinyes, des Géants et des Nymphes « qu’on nomme Méliennes », de la Terre fécondée après la mutilation d’Ouranos, et celui de Les travaux et les jours, v. 143-151, où l’on voit, après la disparition de la race d’argent, Zeus créer « une troisième race d’hommes périssables, race de bronze, bien différente de la race d’argent, fille des frênes, terrible et puissante. Ceux-là ne songeaient qu’aux travaux gémissants d’Ares et aux œuvres de démesure ». On ne trouve plus ici la conjonction arbre – cours d’eau qui était apparue régulièrement jusque-là. C’est que nous sommes à un autre niveau culturel, caractérisé à la fois par l’importance donnée au bronze et par une restructuration propre à la société indo-européenne pour laquelle on ne peut que renvoyer à la démonstration de J.-P. Vernant.

Ajoutons que dans aucun de ces mythes où des hommes naissent de chênes ou de frênes, la foudre n’intervient directement. Ce n’est pas à dire qu’elle n’a jamais été considérée comme un élément fécondateur, soit sous sa forme naturelle, soit sous la forme symbolique de la pierre de foudre ou de la double hache. Mais il faut avouer que, dans les mythes grecs qui nous sont parvenus, la foudre n’apparaît guère que comme une arme ou un châtiment aux mains de Zeus. Même dans le cas de Sémélé, où l’on pourrait parler de foudre fécondatrice, les Grecs lisaient la punition d’une curiosité coupable. C’est ic Cook qui voyait juste contre Frazer, lequel cherchait à expliquer la maternité des frênes et des chênes par le fait que ce sont les deux espèces qui attirent le plus facilement la foudre.

***

Toutes ces traditions, on a pu s’en rendre compte, fonctionnaient en Grèce comme des mythes d’autochtonie. Elles liaient une dynastie ou un peuple entier à la terre qu’ils occupaient, par l’intermédiaire d’un arbre, d’un cours d’eau, d’une roche ; c’est le même sentiment d’appartenance à un terroir qui nous fait utiliser, dans un contexte politique évidemment très différent mais pas toujours innocent, la métaphore de « l’enracinement ». Mais ce serait singulièrement limiter la portée de ces mythes que de s’en tenir à une interprétation de cet ordre. Notre enquête vise d’ailleurs moins à éclairer la signification qu’ils pouvaient avoir dans la Grèce archaïque et classique, qu’à tenter de dégager le fonds commun de croyances, d’ordre non plus littéraire, mais religieux et cosmologique, qui ont rendu ces mythes possibles.

Car on ne peut méconnaître le grand nombre de témoignages qui, à travers tout le continent européen et au-delà, illustrent non seulement par des récits, mais aussi par des rites, la maternité de l’arbre et de la pierre.

Ce n’est certes pas assez pour affirmer l’existence d’une tradition latine populaire sur les premiers hommes nés du chêne. Mais en dehors du domaine gréco-latin toute une série de faits se pressent, qui obligent à ouvrir la perspective. Ainsi l’aspect maternel de l’arbre est chose familière en Allemagne, où les petits enfants se croient sortis d’un arbre creux ou d’une souche, et où existent des légendes comme celle qui affirme que le Christ a créé les premiers Westphaliens en douant de vie des troncs de chênes. Que la vie sorte des chênes et des pierres est encore attesté en France par des rites de fécondité curieusement parallèles. On connaît la coutume, rapportée par Sébillot et bien d’autres, qui pousse les femmes désirant une progéniture à aller se frotter contre des mégalithes ou contre certaines pierres naturelles remarquables. On sait qu’une coutume semblable existait dans la Grèce ancienne : près de Callirhoé les femmes qui désiraient des enfants allaient s’asseoir et se frotter sur un rocher en invoquant la pitié des Moires. Or certains chênes suscitent des rites analogues. A la Sainte-Beaume les époux qui vont en pèlerinage pour avoir des enfants doivent en entrant dans la forêt embrasser le premier gros tronc de chêne qu’ils rencontrent (ou, selon d’autres, un chêne particulier qu’il faut être capable de découvrir), en demandant tout bas à sainte Madeleine de leur donner une progéniture. A l’étang de Ligouyer près de Bécherel (Ille-et- Vilaine), les garçons et les filles voulant se marier dans l’année allaient se frotter à un chêne qui avait poussé à quelque distance du bord. C’est dans le même ensemble de faits qu’il convient de ranger les chênes, relativement nombreux sur notre territoire, où est implantée une statue de la Vierge dont la tradition rapporte la découverte à proximité, dans des conditions plus ou moins miraculeuses. Un bon exemple en est le sanctuaire de N.-D.-du-Chêne à Vion (Sarthe), lieu de pèlerinage encore fréquenté et sur lequel nous reviendrons. Il est tentant de rapprocher des légendes de fondation de ces N.-D.-du-Chêne, ce que rapporte Callimaque à propos du xoanon d’Artémis à Ephèse, trouvé dans le marécage du Caystre et fixé dans un chêne du rivage.

Ces traditions et ces rites peuvent paraître disparates et le sont en effet ; ils revêtent assurément des significations et appellent des interprétations différentes dans le cadre des diverses cultures auxquelles ils appartiennent. Nous aurons à nous demander toutefois si la liaison qu’ils manifestent entre l’arbre (plus particulièrement le chêne) ou la pierre d’une part, et la notion de fécondité ou une grande figure féminine d’autre part, peut apparaître indifféremment partout, ou si elle suppose un substrat mythique et cosmologique commun, qu’il serait dès lors légitime de chercher à préciser.

____

Vadé Yves. Sur la maternité du chêne et de la pierre. In: Revue de l’histoire des religions, tome 191 n°1, 1977. pp. 3-41. Texte intégral à télécharger ici.

Couronne de feuilles de chênes & glands en or – monde hellénistique – 3è siècle av. J.C.

Catégories :Grèce antique
  1. 31 octobre 2010 à 18:47

    Week-end à rallonge…. ça vous laisse le temps de lire…
    Je me prends quelques jours de congés, retour des articles mardi matin.

  2. Yanick
    3 novembre 2010 à 12:21

    Pour faire patienter voici une de mes dernières trouvailles sur le net:

    Ce genévrier Turc a plus de 2000 ans pour douze bon mètres de circonférence !!!!
    Je le trouve sublime la Turquie n’a pas finit de nous surprendre en merveilles de la nature.

  3. 3 novembre 2010 à 13:43

    Il est magnifique ce genévrier !!

    • Sisley
      3 novembre 2010 à 15:59

      Sublime !!
      Je n’imaginais même pas un genévrier si gros !

      Difficile de trouver quelque chose sur juniperus foedissima ?!

      Il existe aussi le genévrier de Grèce qui atteint par endroit de forte dimensions, 5 à 6 m de tour !

  4. Yanick
    3 novembre 2010 à 13:52

    C’était une petite surprise pour quand tu rentrerais !!!
    Tu vois je continue de fouiller la Turquie. Mon article commence à bien s’étoffer. Il y a une richesse arboricole impressionnante dans ce pays.

  5. 3 novembre 2010 à 14:01

    Je file encore un peu à la médiathèque, quelques trucs à vérifier…

    Hier j’ai découvert qu’un article que j’avais reproduit avec l’accord de l’auteur du site d’origine, n’était en fait qu’un copié-collé d’encyclopédie…
    https://krapooarboricole.wordpress.com/2008/09/24/culte-dadoration-des-arbres/

    (au retour je publierai un article de Sisley)

  1. No trackbacks yet.

Laissez vos mots...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s