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Oncle Cuôi ou l’arbre dans la lune

0000000Oh ! sur la lune belle comme un bouclier d’argent
0000000Regardez ! Il y a un homme…
0000000Il est au pied de l’arbre
0000000II nous regarde et il sourit…

En des temps très anciens vivait un jeune homme du nom de Cuôi, Caillou. Il était si pauvre qu’il avait dû se louer comme gardien de buffles. Et encore ne recevait-il point de salaire, seulement de quoi se nourrir et une misérable paillote.

Un jour, son maître lui fit atteler cinq chariots tirés par des buffles pour aller chercher en forêt le bois nécessaire à la construction d’une nouvelle maison. Une fois sur place, il ordonna à Cuôi de surveiller les bêtes et d’aller chercher de l’eau pour faire leur cuisine pendant que lui-même et ses valets iraient abattre les arbres.

Cuôi s’en revenait auprès de ses buffles avec ses seaux pleins d’eau lorsqu’il aperçut, rôdant le nez au vent, un jeune tigre. Réalisant tout le parti qu’il pourrait tirer d’une telle prise, il se rua sur lui. Et voilà l’animal estourbi d’un coup de poing et terrassé d’un coup de savate !

Cuôi le saisissait déjà par la peau du cou quand retentit soudain un rugissement terrifiant et jaillit des profondeurs des bois une gigantesque tigresse aux yeux de feu. D’une seule détente de sa masse énorme, elle allait bondir en l’air pour retomber sur lui, comme tout félin qui se respecte.

Oï Troï Oï hurla Cuôi dont les trente-six dents s’entrechoquaient de terreur, en jetant le petit tigre à terre pour grimper sur l’arbre le plus proche.

La vue de son petit ensanglanté stoppa net l’élan de la tigresse. Elle le flaira, battit l’air de sa queue en rugissant de colère à l’est et à l’ouest, puis se coucha près de lui avec des feulements de détresse.
Caché dans le feuillage, Cuôi n’aurait pas même osé lâcher un pet. Au bout d’un moment qui lui parut aussi long que trois automnes, il la vit se diriger vers un arbre, en arracher quelques feuilles et se mettre à les mastiquer consciencieusement. Après quoi, elle revint appliquer cette pâte verte sur les blessures de son petit et lui en glisser un peu dans la gueule. Entre les branches, Cuôi écarquillait des gros yeux d’escargot.
Était-ce possible ? Le petit tigre, mort un instant plus tôt, maintenant s’étirait, bâillait comme au sortir d’une sieste et suivait en gambadant sa mère qui, d’une souple foulée, déjà s’éloignait !

Cuôi avait toujours cru que l’homme et l’animal sur terre étaient périssables, semblables à la fleur du printemps, à la lune de l’automne. D’avoir vu un tel prodige, ses entrailles en étaient toutes brouillées.
Descendant alors de sa cachette, il courut arracher à l’arbre miraculeux une bonne poignée de feuilles qu’il fourra dans son sac, se gardant bien de raconter quoi que ce soit lorsque le maître et ses valets revinrent charger le bois coupé sur les chariots.
Mais sur le chemin du retour, apercevant le cadavre d’un chien flotter au bord d’un étang, il demeura en arrière, le repêcha et lui fourra dans la gueule la feuille qu’il venait de mastiquer. Aussitôt, l’animal bondit sur ses pattes en jappant, s’ébroua et joyeusement lui emboîta le pas. Le lendemain, en compagnie de son chien, il retourna dans la forêt, extirpa l’arbre en prenant grand soin de ne pas endommager ses racines et le replanta devant sa paillote.

Vers l’heure Ngo [1], comme Cuôi gardait ses buffles, son chien l’alerta de ses aboiements. Effectivement, non loin de là, gisait près d’un buisson la dépouille d’un vieux mendiant. Il se dépêcha de mâcher quelques feuilles, les lui glissa non sans mal entre les dents. Immédiatement, le vieillard ouvrit les yeux et se redressa. Son visage était plein de noblesse et son sourire, de bonté.
— Mon enfant, dit-il, cette plante est la plante  de vie que vous  envoie le  Ciel. Utilisez-la à bon escient pour aider vos semblables et surtout n’employez  pour l’arroser que l’eau la plus pure, sinon elle s’envolerait au ciel…
Puis il s’effaça sans qu’il restât de lui la moindre trace. Par trois fois Cuôi s’inclina en promettant d’y veiller car il savait combien les objets sacrés redoutent la saleté.

Au soir de ce même jour, il s’apprêtait à rentrer chez lui lorsqu’il entendit dire que la fille d’un notable du village était morte la veille. S’étant fait conduire jusqu’à la chambre funéraire, il demanda aux parents qui pleuraient des larmes de sang :
—  Est-ce là votre seul enfant pour que vous vous désoliez ainsi?
Ils répondirent que c’était le seul.
— Voulez-vous que je la ressuscite ?
— Neveu, répondirent les parents effondrés, si tu peux la ressusciter, ressuscite-la car nous ne savons plus que faire.

Cuôi ayant exigé de rester seul avec la jeune morte, les parents firent sortir l’assistance et tirèrent un rideau devant la porte de la salle.
Puisant alors quelques feuilles dans son sac, le gardien de buffles se mit à les mâcher et introduisit cette pâte entre les petites dents de jais de la défunte.
D’abord, elle agita les pieds et les mains. Puis elle battit des paupières et soupira. Enfin elle se leva et demanda à boire. Et elle but, elle but jusqu’à épuiser toute une jarre. On peut dire qu’avec sa chevelure de nuage, ses joues rosés, ses lèvres vermeilles et sa bouche souriante, la fille ainsi ressuscitée était encore plus belle que par le passé. A peine ramenée à la vie, elle jeta ses longs yeux sur Cuôi son sauveur, le trouva joli garçon et obtint de son notable de père reconnaissant la permission de l’épouser.

Au comble du bonheur, Cuôi ramena donc sa jolie femme chez lui.
—  Garde-toi, Petite Sœur,  dit-il en lui montrant la plante de vie, d’aller te soulager au pied de cet arbre sacré car il s’envolerait au ciel !
Et cet avertissement, à satiété il devait le répéter.

Or donc, comme si tous les crieurs publics de tous les villages de la région l’avaient annoncé, la nouvelle s’était répandue qu’un gardien de buffles possédait devant sa paillote un arbre magique qui guérissait les malades et ressuscitait les morts. Aussitôt paysans et mandarins d’accourir du fin fond de l’horizon : les uns pour admirer l’arbre, les autres pour arracher ses feuilles, le dépouiller de son écorce, recueillir sa sève.

De crainte que l’arbre ne finisse par périr, Cuôi interdit à quiconque de l’approcher. Mais que pouvait-il faire tout seul, court de cou et faible de voix devant une telle meute ensauvagée par le désir de vivre et de guérir ? Profitant d’une absence de Cuôi, par vengeance des gens de mauvais sang et de mauvaise salive trucidèrent sa jeune femme et jetèrent ses entrailles dans la rivière avant d’abandonner son cadavre au pied de l’arbre. Comment prétendre encore qu’entre les quatre mers, tous les hommes sont frères !

En découvrant le corps mutilé de son épouse, Cuôi crut devenir fou, mais confiant dans le pouvoir de son arbre, il se hâta de mâcher quelques feuilles. Seulement voilà : comment vivre sans entrailles ?
— Prends les miennes, lui dit alors son brave chien.
C’est ainsi que la jeune femme put revenir à la vie tandis que Cuôi, bouleversé par tant de fidélité, se dépêchait de ranimer son chien en lui façonnant des entrailles en terre.

Et l’existence prit un tout autre cours : Cuôi ne gardait plus les buffles ; on venait le chercher des autres villages pour soigner les gens si bien qu’il passait son temps à sillonner le pays, guérissant ici et ressuscitant là. Quant à son épouse, depuis sa seconde résurrection, intelligence et conscience soudain semblaient lui faire défaut. Elle était de plus en plus distraite, ne prêtant guère attention à rien.

Or il advint qu’un jour qu’elle vaquait aux soins du ménage, elle fut prise soudain d’un besoin pressant. Oublia-t-elle la recommandation expresse de son époux de ne jamais, au grand jamais, se soulager au pied de l’arbre sacré ? Eut-elle envie, agacée par les éternelles mises en garde de son mari, de transgresser cet interdit ? Ou obéit-elle tout simplement à ses entrailles de chien ? Toujours est-il qu’elle alla tout droit uriner contre l’arbre !

Au même instant, des abîmes s’éleva une prodigieuse tornade. En tourbillonnant, elle déracina l’arbre. Cuôi qui rentrait avec son chien vit son arbre s’envoler et eut juste le temps de s’agripper à ses racines. C’était un homme qui avait, comme on dit, nerfs et os [2]. Mais il eut beau faire, rien ne pouvait stopper désormais l’extraordinaire ascension de l’arbre à travers l’espace.

Emporté par cette force cyclonique, l’arbre avec Cuôi et son chien accrochés à ses racines continuait en tournoyant vertigineusement de monter, de monter encore, de monter toujours, de monter éternellement jusqu’à ce qu’il termine enfin sa course dans le féerique désert de la lune. Car ainsi, de toute éternité, en avait décidé le Ciel.

Depuis cette époque, Cuôi et son arbre vivent dans la lune. C’est pourquoi, par les nuits très claires, quand la lune est ronde, on peut nettement voir l’ombre noire d’un arbre et en dessous,  tout  aussi  sombre,   celle  d’un homme. C’est Oncle Cuôi assis au pied de son banian en compagnie de son chien.
____

Yveline Féray, Contes d’une grand-mère vietnamienne, pp.71-79.

Notes : [1]  Midi / [2]  Individu fort et robuste.

Catégories :Des contes
  1. Sisley
    21 octobre 2010 à 21:42

    Folle histoire !!

  2. 21 octobre 2010 à 22:51

    Chouette tu as aussi bidouillé ton Gravatar !

    • Sisley
      22 octobre 2010 à 00:04

      Oui, mais le pire dans l’affaire c’est que sans faire gaffe, j’ai annulé l’affichage gravatar sur les posts, c’est à dire qu’il n’apparaît pas sur mon ordi ?!

      Une solu ?…

  3. 22 octobre 2010 à 00:14

    Zut alors ! Je ne savais même pas qu’on pouvait les annuler.

    Peut-être en vidant ton cache internet ?

  4. Yanick
    22 octobre 2010 à 08:13

    Moi aussi j’ai le même problème maintenant !!!

  5. 22 octobre 2010 à 10:32

    Mais pourquoi donc avez-vous cliqué sur « turn off » ??

  6. 22 octobre 2010 à 10:37

    Il vous fait retirer le cookie nohovercard du domaine wordpress.com

    de l’aide pour retirer les cookies :
    http://www.aboutcookies.org/Default.aspx?page=2

  7. 22 octobre 2010 à 12:50

    Je viens de créer la catégorie « déforestation »
    https://krapooarboricole.wordpress.com/category/krapos-movies/deforestation/

    pour l’instant avec les courts d’animation & les documentaires,

  8. 22 octobre 2010 à 14:46

    Très beau conte. Je suis ravie de repasser par chez toi. Tes billets ont ce quelque chose de saisissants, et ne laisse pas indifférente l’âme de l’animiste japonaise que je suis! Les arbres je les aime tout comme toi, leurs admirables écorces ont, lorsqu’on les caresse, un pouvoir réconfortant. Pour en revenir au conte « Oncle Cuôi ou l’arbre dans la lune », c’est amusant, mais j’arrive à faire un petit parallèle avec le récit de Taketori Monogatari, où « le conte du coupeur de bambou »…elle aussi, fini sur la lune, dit-on, mais avec des lapins. Tu aimes les bambous? ^^

  9. 22 octobre 2010 à 17:34

    Bonjour Aizen,

    chouette tu es revenue dans la forêt, bien content que tu t’y plaises…
    Tu as éveillé ma curiosité avec l’évocation de cet autre conte japonais, je sens que je vais aller fouiller la bibliothèque… Et pour répondre à ta question : oui j’aime bien le bambou, il y a tant de variétés, de couleurs, de hauteur ; et j’apprécie aussi le bruit du vent dans les bambous…

  10. 22 octobre 2010 à 19:22

    Je pense que Taketori Monogatari va te plaire beaucoup, je souhaite que tes recherches puissent être fructueuse. D’ailleurs, je te vois bien partir en excursion à Yakushima, au Japon…Certains arbres ont facilement plus de
    2 000 ans. Ce sont des sugi no ki. Des cèdres japonais (ceux qui ont servi de modèles au film Princesse Mononoke)…J’aimerais tellement y aller un jour aussi. Je pense que tu n’aurais absolument aucun mal à comprendre le shintô, car c’est exactement ce que tu fais si naturellement. En lisant ton blog, je me suis sentie un peu comme quand je vais prier un arbre sacré au sanctuaire. Je suis vraiment heureuse d’avoir découvert ce blog.

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