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Câd Goddeu, Combat des Arbrisseaux – Jean Markale

Version du Câd Godeu [1] à confronter avec celles établies par Nash [2] et Guyonvarc’h [3].

Le lyrisme est une forme du Sacré. Mais le Sacré a ses exigences et ses secrets. Ceux-ci sont parfois bien gardés. La poésie de Taliesin est une flamme qui brille dans la pleine obscurité, une flamme qui tranche brutalement l’ombre : il n’y a pas de zone intermédiaire, de pénombre. La flamme surgit on ne sait d’où et découpe la nuit suivant des formes étranges et même extravagantes. Qui a fait surgir cette flamme ? Taliesin, ou celui qui écrit sous son nom, répond :

« Je suis celui qui anime le feu
en l’honneur de Dieu le Maître…
« Je suis un barde qui sait l’astrologie
et qui récite
son chant inspiré au couchant
d’une belle nuit d’un beau jour »

Et ce feu divin, cette inspiration sacrée, le barde ne peut l’avoir recueillie qu’après une métamorphose de son être, dans une sorte de descente aux enfers, comparable en principe à celle de Rimbaud :

« L’inspiration que je chante,
je l’apporte des profondeurs »

C’est de cette inspiration surgit des profondeurs de l’être qu’est né le Cad Goddeu, ou Combat des Arbrisseaux, l’un des poèmes les plus étonnants qu’ait produits l’esprit humain, et certainement le plus énigmatique de tous les poèmes attribués au barde Taliesin.
Le Cad Goddeu se présente comme un poème extrêmement confus sur le sujet central d’une bataille entre une troupe de Bretons, parmi laquelle se trouvent Taliesin lui-même et le héros Gwyddyon, fils de Don, et une troupe d’ennemis anonymes, dirigée, semble-t-il, par une femme. Cette bataille tourne mal pour les Bretons, et Gwyddyon est obligé de recourir à un des tours de magie dont il a le secret :

« J’ai été au combat de Goddeu avec Lieu et Gwyddyon
qui changèrent la forme élémentaires des arbres et des joncs »

Gwyddyon transforme donc les Bretons en arbres et en différentes plantes, ce qui leur permet de triompher, et ce qui donne l’occasion à Taliesin de se lancer dans un éblouissant délire poétique sur les métamorphoses. Le poème se doit d’être cité en entier :

« J’ai revêtu une multitude d’aspects
avant d’acquérir ma forme définitive,
il m’en souvient très clairement.
J’ai été une lance étroite et dorée,
je crois en ce qui est clair,
j’ai été goutte de pluie dans les airs,
j’ai été la plus profonde des étoiles,
j’ai été mot parmi les lettres,
j’ai été livre dans l’origine,
j’ai été lumière de la lampe,
Pendant une année et demie,
j’ai été un immense pont
jeté sur trois vingtaine d’abers ».
J’ai été chemin, j’ai été aigle,
j’ai été bateau de pêcheur sur la mer,
j’ai été victuaille du festin,
j’ai été goutte de l’averse,
j’ai été une épée dans l’étreinte des mains,
j’ai été bouclier dans la bataille,
j’ai été corde d’une harpe,
ainsi pendant neuf années.
Dans l’eau, dans l’écume,
j’ai été éponge dans le feu,
j’ai été arbre au bois mystérieux.

Je ne suis pas celui qui ne chantera pas
le combat, quoique je sois petit.
Je chanterai le combat des arbrisseaux
devant le chef de Bretagne,
gardien des chevaux rapides
et maître de tant de flottes.

Il y avait un animal aux larges mâchoires,
avec une centaine de têtes.
Un combat fut disputé
sur la racine de sa langue,
et on se battit une autre fois
sur le dos de sa tête.
C’était un noir crapaud
se prélassant sur cent griffes,
un serpent tacheté surmonté d’une crête.
Cent âmes ayant péché
étaient tourmentées dans sa chair.

J’ai été à Kaer Vevenir
où affluaient les arbres et les herbes.
Les musiciens chantaient,
les hommes de guerre s’étonnaient :
une résurrection des Bretons
fut faite par Gwyddyon.
On en appela au Créateur
et au Christ pour juger le procès,
jusqu’à ce que l’Éternel
voulût bien aider ses créatures.
Le Seigneur répondit
par la voix des éléments :
Prenez les formes des arbres,
rangez-vous en ligne de   bataille,
écartez tous ceux
qui sont maladroits au corps à corps.

Alors ils furent enchantés en arbres,
et dans l’attente de n’être plus arbres,
les arbres élevèrent leur voix
en quatre flots d’harmonie.
Les combats cessèrent.
Arrêtons les jours de violence !

Alors, contenant le tumulte, une femme
s’avança, provocante.
En tête de la troupe était une femme.
Les avantages d’une vache sans pudeur
ne nous feront point céder
le sang des hommes jaillira jusqu’à nos cuisses

Le plus grand des trois désirs guerriers
fut mis en jeu sur le monde
et on cessa de penser
au déluge,
au Christ crucifié
et au jour proche du jugement.

Les aulnes, en tête de la troupe,
formèrent l’avant garde,
les saules et les sorbiers
se mirent en rang à leur suite,
les pruniers, qui sont rares,
étonnèrent les hommes.

Les nouveaux néfliers
furent les pivots de la bataille,
les buissons de rosés épineuses
luttèrent contre une grande foule,
les framboisiers, dressés en fourrés,
furent les meilleurs à prouver
la fragilité de la vie.

Le troène et le chèvrefeuille,
avec du lierre sur le front,
partirent au combat avec l’ajonc.
Le cerisier joua les provocateurs,
le bouleau, malgré son esprit élevé,
fut placé à l’arrière,
non pas en raison de sa lâcheté,
mais bien de sa grandeur.
Le cytise doré prouva
sa nature sauvage à l’étranger.

Les pins se tenaient à l’avant,
au centre de la mêlée
que j’exaltais grandement
en présence des rois.
L’orme et ses fidèles
ne bougèrent pas d’un pied.
Ils combattaient contre le centre,
contre les flancs et les arrières.

Quant aux noisetiers, on put juger
que très grande était leur rage guerrière.
Heureux fut le rôle du troène ;
il fut le taureau du combat, le maître du monde.
Morawg et Morydd
firent des prouesses sous forme de pins.
Le houx fut éclaboussé de vert,
il fut brave entre tous.

L’aubépine, se gardant de tous côtés,
avait les mains blessées,
Le tremble fut élagué,
il fut élagué dans la mêlée.
La fougère fut saccagée.
Le genêt, à l’avant,
fut blessé dans un fossé.
L’ajonc ne fut pas indemne,
bien qu’il se répandît partout.
La bruyère fut victorieuse, se gardant de tous côtés.
La foule était charmée
pendant ce combat des hommes.

Le chêne, rapide dans sa marche,
faisait trembler ciel et terre.
Ce fut un vaillant gardien contre l’ennemi,
son nom est fort considéré.
Les clochettes bleues se battirent
et causèrent grande douleur :
elles écrasaient, se faisaient écraser,
d’autres étaient transpercées.

Les poiriers furent les grands pourfendeurs
du combat de la plaine,
à cause de leur violence.
La forêt fut un torrent de cendres.
Les châtaigniers timides
n’eurent guère de triomphe.
Le jais devint noir,
la montagne devint rabougrie,
le forêt fut pleine de trous
comme autrefois les grandes mers,
depuis que fut entendu le cri de guerre.

Alors le faîte du bouleau nous couvrit de ses feuilles
et métamorphosa notre aspect flétri.
Les branches du chêne nous enchantèrent
par les incantations de Mael-Derw,
souriant auprès du rocher.

Le Seigneur n’est pas d’une nature ardente.
Il n’a ni père ni mère.

Quand je vins à la vie,
mon créateur me forma
par le fruit des fruits,
par le fruit du dieu primordial,
par les primeroses et les fleurs de la colline,
par les fleurs des arbres et des buissons,
par la terre et sa course terrestre,
j’ai été formé
par les fleurs de l’ortie,
par l’eau du neuvième flot.
J’ai été marqué par Math
avant de devenir immortel,
j’ai été marqué par Gwyddyon,
le grand purificateur des Bretons,
par Eurwys et par Euron,
par Euron et par Modron,
par cinq fois cinq maîtres de science,
par les savants enfants de Math.
Lors de la grande séparation,
j’ai été enchanté par le maître,
quand il fut à demi-brûlé.

Par le Sage des Sages, je fus marqué
avant l’existence du monde,
au temps où je reçus la vie,
dignes étaient les peuples du monde,
les bardes étaient comblés de bienfaits.

Je me suis incliné devant le chant de gloire,
j’ai joué dans la nuit,
j’ai dormi dans l’aurore.

J’ai été dans la barque,
avec Dylan, fils de la Vague,
sur une couche, au centre,
entre les genoux des rois,
lorsque les eaux comme des lances inattendues
tombèrent du ciel
au plus profond de l’abîme.

Dans la bataille il y aura
quatre fois vingt centaines.
Ils agiront selon leur volonté.
Il n’y a ni plus vieux, ni plus jeune
que moi dans leurs troupes.
Une merveille : cent hommes sont nés,
chacun des neuf cents était avec moi.
Mon épée fut tachée de sang.
Un grand honneur me fut attribué
par le Maître, et protection où il était.
Si je vais là où fut tué le Sanglier,
il composera, il décomposera,
il composera des louanges,
celui dont le nom est brillant et la main puissante :
avec un éclair, il contient ses troupes
qui se répandent comme une flamme sur les hauteurs.

Sur les hauteurs de la montagne, j’ai été serpent tacheté,
j’ai été vipère dans le lac,
j’ai été étoile au bec recourbé,
j’ai été un vieux prêtre
avec ma chasuble et ma coupe.

Je ne fais point de mauvaises prophéties.
Je prédis dans quatre vingtaines de fumées
le sort imparti à chaque homme :
cinq fois cinq troupes en armes.
J’ai maté sous mon genou
six coursiers de couleur jaune.
Mais cent fois meilleur
est mon cheval Melygan :
il est doux comme un oiseau de mer
qui ne quitte jamais
le rivage tranquille.

J’ai été le héros des prairies sanglantes,
au milieu de cent chefs.
Rouge est la pierre de ma ceinture,
mon bouclier est bordé d’or.

Ils ne sont point encore nés dans l’abîme,
ceux qui m’ont visité,
sauf  Goronwy
des prairies d’Edrywy.

Longs et blancs sont mes doigts.
Il y a longtemps que j’étais pasteur.
J’ai erré longtemps sur la terre
avant d’être habile dans les sciences.
J’ai erré, j’ai marché,
j’ai dormi dans cent îles,
je me suis agité dans cent villes.

O vous, sages druides,
demandez à Arthur
qui est plus ancien
que moi, dans les chants !
Quelqu’un est venu
pour considérer le déluge,
et le Christ crucifié,
et le jour du jugement à venir.

Gemme d’or en un joyau d’or,
je suis splendide,
je suis habile
au travail des métaux ».

***

Tout est loin d’être clair dans ce poème. Certains passages sont même totalement incompréhensibles. A la vérité, cela ressemble plutôt à un amalgame de trois poèmes : le premier pourrait s’intituler « Migrations » et concerne les métamorphoses subies par Taliesin lui-même lors de ses aventures avec Keridwen ; le second est le Cad Goddeu proprement dit, le récit de cette bataille mystérieuse ; le troisième semble concerner une aventure de Gwyddyon, de son fils Lieu Llaw Gyffes et de l’étrange Blodeuwedd, « née des fleurs » par la magie de Gwyddyon.
Quand on connaît l’Histoire de Taliesin, le premier poème est relativement le plus facile d’accès. Il s’agit des métamorphoses successives de Gwyon Bach avant d’acquérir sa forme définitive de Taliesin. C’est une sorte d’initiation au cours de laquelle il passe par tous les éléments, il s’identifie au cosmos. Mais il serait vain de prendre ces métamorphoses à la lettre. Il s’agit beaucoup plus d’une méditation de l’individu qui, pour se transcender, effectue une sorte de retour dans le sein de la Natura Naturans représentée dans ses aspects sensibles. En aucun cas il n’est fait allusion à une quelconque croyance à la métempsychose. Il s’agit bien plutôt d’un véritable chant d’amour envers les êtres et les choses, ce qui est évidemment prétexte à une merveilleuse envolée lyrique.

Le Cad Goddeu proprement dit présente beaucoup de difficultés. On a cherché l’élément historique qui aurait pu lui servir de prétexte : Replacé dans le cadre du vie siècle, époque où est sensé avoir vécu Taliesin, il peut apparaître comme un épisode de la lutte entre Bretons et Saxons. C’est ainsi qu’on l’a rapproché d’un des rares poèmes de Taliesin qu’on pourrait qualifier d’historiques et dont le sujet est la bataille d’Argoed Llwyfein. Mais ce rapprochement n’apporte aucune preuve véritable.
Beaucoup plus séduisante est l’hypothèse émise par Robert Graves dans son curieux livre the White Goddess : il s’agirait d’une lutte dont l’enjeu était la nécropole de Salisbury (avec le monument mégalithique de Stonehenge) entre des occupants antérieurs, prêtres établis là depuis l’âge du bronze, alliés aux tribus bretonnes insulaires et adorateurs de Beli (le dieu solaire gaulois Belenos, le Brillant), et d’autre part des tribus britonniques venant du continent. L’événement se serait passé au moment de la première ou de la seconde invasion belge dans l’Ile de Bretagne, c’est-à-dire en 400 ou en 50 av. J.-C.
Cette hypothèse n’est pas gratuite. Nous avons déjà démontré l’existence d’un culte solaire antérieur aux Celtes à Stone-henge, parallèlement à Delphes, et liés aux Hyperboréens, c’est-à-dire aux peuples mégalithiques. Toute la région de Salisbury est une vaste nécropole utilisée depuis les temps les plus reculés : c’est le pays des Morts, donc la localisation de ï1 Autre-Monde. Ensuite, un passage de l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth apporte quelques éléments d’appréciation : Belinus et Brennius, les deux fils de Dunvallo, se disputent la succession du royaume de Bretagne. Brennius passe en Norvège et en revient avec une fiancée et une armée. Après de nombreuses péripéties, Belinus capture la fiancée de Brennius. Celui-ci somme son frère de la lui rendre. Belinus refuse. Alors Brennius engage contre son frère une grande bataille « dans un bois sacré qu’on appelle Calaterium ». Brennius battu se réfugie en Gaule et revient avec une nouvelle armée. La bataille entre les deux frères va s’engager une fois de plus, mais leur mère Conwen se jette entre eux et les réconcilie définitivement. Belinus et Brennius soumettent ensemble la Gaule, puis s’emparent de Rome et imposent un tribut aux Romains.
La fin de cet épisode montre qu’il y a une identification entre Brennius et le fameux Senon Brennus qui prit Rome en 387. Nous avons déjà prouvé que Brennus était le héros Bran. Le fait que la version galloise de l’Historia appelle respectivement Brennius et Belinus Bran et Beli nous le confirme. Un texte de la Myvirian Archaeology of Wales nous éclaire encore davantage à ce sujet, et précisément à propos du Cad Goddeu :
« II y avait un homme en ce combat, qui à moins que son nom ne fût connu, ne pouvait être salué… Et Gwyddyon, fils de Don, bénit le nom de l’homme et chanta ces deux englynion (sorte de tercets) :

Sûr est le sabot de mon coursier aiguillonné par l’éperon.
Les hautes branches de l’Aulne sont sur ton bouclier :
Bran tu es appelé, aux branches éclatantes.
Sûr est le sabot de mon coursier, le jour du combat.
Les hautes branches de l’Aulne sont dans ta main :
Bran tu es, par les branches que tu portes »

Donc Bran participe à ce combat, et sous la forme de l’Aulne. Cela n’a rien d’étonnant, puisque les Bretons étaient métamorphosés en arbres. Quant à Belinus-Beli, il pouvait fort bien se trouver en face, mais là, nous n’avons aucune preuve. Ce Beli, qui est l’ancêtre mythique des Gallois, est dit fils de Mynogan et père de Ludd et de Casswallawn (le Cassivellaunos de César). Les généalogies galloises du Xe siècle, copiées dans le manuscrit Harleian 3859, font remonter deux célèbres familles à un certain Beli, qui est peut-être le même, époux d’une déesse Ana, soi-disant cousine germaine de la Vierge Marie (de toute évidence la déesse irlandaise Ana ou Dana, mère des Tuatha Dé Danann, et la déesse galloise Don, mère de Gwyddyon) : cette Ana pourrait bien être d’ailleurs la véritable sainte-Anne dont Nicolazic découvrit la statue avec tant d’à propos à Keranna, près d’Auray, au XVIIe siècle.

Or parmi les arbrisseaux qui participent au combat, il y a le genêt. Le genêt se dit en gallois banadl et en breton-armoricain balan (d’où le français balai). Il existe dans les Chansons de Geste, dont tant de héros soi-disant sarrazins sont en réalité des héros celtiques (Tervagant = Tarvos Trigarannos ; Yvorin = Uryen etc.), un personnage qui n’a guère, jusqu’à présent, retenu l’attention des mythographes : le païen Balan, héros de la Chanson d’Apremont, de Fierabras et de la Chanson de Balan. Balan, tout sarrazin qu’il est, apparaît avec les cheveux blonds, les yeux clairs, un cheval blanc. Il est le type parfait du héros solaire et son nom (la fleur de genêt est blonde, jaune d’or) ne fait qu’ajouter à son caractère. D’autre part le pays de Balan se présente comme l’Autre-Monde : pour y parvenir, il faut franchir une montagne et un pont magique dans la plus pure tradition celtique. La fille de Balan se nomme Floripar (Née d’une fleur), ce qui est à rapprocher de la légende de Blo-deuwedd qui forme la dernière partie du Cad Goddeu. Balan est de toute évidence un dieu solaire de même nature que Bêle-nos le Brillant, et il semble bien — ce n’est qu’une hypothèse — qu’il faille voir dans le genêt de ce combat, le Beli-Belinus de la tradition galloise.

L’inconvénient réside dans le fait que le Genêt semble faire partie des arbrisseaux bretons et qu’on ne peut en déduire une lutte entre l’Aulne, c’est-à-dire Bran, et le Genêt, c’est-à-dire Beli. Mais cependant rien ne prouve que les ennemis de Bran n’aient point été eux aussi sous la forme d’arbres. Au contraire, le texte de la Myvirian Archaeology of Wales déjà cité prétend que la bataille s’engagea « à cause d’un Blanc Cerf ou d’un petit chien », animaux qui venaient d’Annwfn, c’est-à-dire de l’Abîme, pays de l’Autre-Monde ; or, « il y avait de l’autre côté une femme appelée Achren, et à moins que son nom ne fût connu, sa troupe ne pouvait être saluée ». Et Achren signifie Arbres, ce qui nous invite à penser que la bataille se déroulait entre deux troupes d’arbres et d’arbustes.

Cette « guerre végétale » n’est pas un exemple unique dans la mythologie celtique. On la trouve d’abord dans un passage de Tite-Live concernant la mort du consul Postumius [4]: « II y avait une vaste forêt que les Gaulois appellent Litana, et où il allait faire passer son armée. A droite et à gauche de la route, les Gaulois avaient coupé les arbres, de telle sorte que tout en restant debout, ils pussent tomber à la plus légère impulsion… Les Gaulois s’étaient répandus sur le bord de la forêt, le plus loin possible de la route. Dès que l’armée romaine fut engagée dans cet étroit passage, ils poussèrent les plus éloignés de ces arbres qu’ils avaient coupés par le pied. Les premiers tombant sur les plus proches, si peu stables eux-mêmes, et si faciles à renverser, tout fut écrasé par la chute confuse, armes, hommes, chevaux. Il y eut à peine dix soldats qui s’échappèrent ».
Quand on pense qu’il s’agissait d’une légion entière et qu’aux dires de Dio Cassius, il y avait environ 25.000 soldats, on peut se rendre compte du beau travail accompli par quelques arbres renversés pêle-mêle ! Mais si l’on sait que Tite-Live, à propos des guerres gauloises, se fait l’écho de traditions celtiques fort anciennes, on peut affirmer qu’il s’agit d’un combat mythique dont l’historien s’est servi pour camoufler un échec romain. D’ailleurs la forêt Litana ou Litava, devenue en langue galloise Llydaw (Armorique), désigne surtout le pays mythique des morts.

On retrouve cette « guerre végétale » chez Strabon (IV, 3) à propos du pays des Morins, des Atrébates et des Eburons, où les habitants, pour se défendre, entrelacent les branches des arbustes épineux et enfoncent en terre de gros pieux, et chez Pline l’Ancien (XXX, i) à propos d’une forêt coupée par les Gaulois lors de l’expédition contre Delphes.
Dans les récits irlandais, ce sont les « trois filles de Calatin… les sorcières noires, (qui) suscitèrent fantasmagoriquement une bataille entre deux armées, entre de magnifiques arbres mouvants, de beaux chênes feuillus, en sorte que Cûchulainn entendit le bruit d’un combat ». Au cours de la fameuse bataille de Mag-Tured, les Tuatha Dé Danann ont un programme du même genre : « Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre, qui leur apparaîtront comme une troupe en armes ». Même les Chansons de Geste se font l’écho de cette tradition, puisque dans la Prise de Cordes et la Chronique du Faux Turpin, il est raconté comment les Francs plantèrent leurs armes en terre et comment celles-ci se mirent à pousser comme des arbres. Il n’est pas jusqu’à Shakespeare qui ne s’en soit souvenu dans Macbeth avec le thème de « la forêt qui marche » [5].

Que penser de tout cela ? Est-ce une lutte entre deux familles de dieux, comme on en trouve dans n’importe quelle mythologie ? Au point de vue rationaliste, ce serait l’affrontement de deux groupes de sectateurs, la substitution d’une religion par une autre. Au point de vue métaphysique, et selon les réflexions de Plutarque, ce seraient les tribulations et les métamorphoses de la divinité.

En ce sens, le Combat des Arbrisseaux serait une bataille eschatologique semblable à la lutte entre Khronos et Zeus pour la souveraineté de l’univers, semblable aussi, sur certains points, à la lutte d’Arthur et de Mordret à Camlan qui marque une sorte de crépuscule des dieux, à celle de Mag-Tured, en Irlande où s’affrontent les anciens dieux Fomoré conduits par Balor et les nouveaux, les Tuatha Dé Danann dont le chef est Lug, dont le caractère solaire est incontestable, mais avec quantités d’éléments de type mercurien, c’est-à-dire proche de ceux de Bran.

Dans la mythologie germanique développée dans les textes Scandinaves, et particulièrement dans l’Ynglingasaga, c’est la grande bataille qui oppose les deux races de dieux, les Ases et les Vanes. Chaque parti dévaste le pays de l’autre et, quand ils en ont assez de part et d’autre, ils concluent la paix. De même dans la Gylfaginning (XXXIII-XXXV), le meurtre de Baldr par Loki, suivi de la lutte entre Loki et les autres dieux, se termine par le combat décisif de la fin des temps. L’Edda raconte comment les forces du mal représentées par le loup Fenrir, Hrym, le grand serpent qui entoure le monde, Garm, le chien géant et Loki, dieu de la mort, ont été jugulés, mais, s’étant libérés, ils engagent la lutte contre Odin, Thorr, Freyr et tous les Ases. Ils s’entretuent tous. Heimdall, le dieu primordial reste seul en présence de Loki : ils se tuent l’un et l’autre et Sutr, le feu, embrase tout l’univers. Mais de cette catastrophe universelle renaissent les dieux qui retrouveront « les merveilleuses tablettes d’or qu’avaient possédées les ancêtres aux temps primitifs… Les champs, sans être ensemencés, se couvriront de fruits. » Ce sera le règne de Baldr, fils d’Odin, nouvelle et définitive incarnation de la puissance divine bienfaisante.
Le Cad Goddeu semble bien, lui aussi, être une guerre eschatologique, à la fin de laquelle se produit une véritable résurrection, un véritable renouveau dans une Vie Nouvelle. Dans cette bataille, les arbres représentent des forces qui s’opposent et qui ont chacune leur rôle particulier à jouer. Il est certain que sous ces arbres se cachent des individualités bien précises qu’on a malheureusement bien du mal à retrouver en pleine lumière. Que dire en effet sur le prunier, le néflier, le troène ? Nous n’avons aucun élément nous permettant de tirer la moindre hypothèse sur leur signification ou sur le personnage qui s’incarne en chacun d’eux.

L’Aulne est donc Bran. C’est le Roi-Pêcheur, le Bron des romans français du xme siècle, appelé aussi Pelles, dont le nom vient de Pwyll Penn Annwfn, maître de l’Abîme. C’est encore Uther Pendragon, autrement dit Uther Ben, terrible tête. C’est Ban de Benoïc, père de Lancelot. C’est aussi Teutatès en l’honneur de qui on immergeait des hommes dans un chaudron.
Le saule, helig (bret. arm. haleg, latin, salictum) est un arbre solaire dont les longues branches qui retombent font pe’nser aux rayons du soleil et aux chevelures des divinités de ce type, Le nom du saule, dans de nombreuses langues, est, par kabbale phonétique, en relation avec le nom du soleil (lat. sol ; grec helios ; bret. arm. heol ou sul ; gal. haul) et curieusement avec le nom du sel (lat. sal ; bret. arm. holen ; gallois halen) dont la valeur symbolique ne fait aucun doute.
Le sorbier est un arbre qui paraît avoir été utilisé par les druides pour son pouvoir magique : « Rien ne te secourra, si ce n’est de faire un feu druidique… Que les armées aillent dans les bois et qu’elles apportent des branches de sorbier, car c’est avec cela que sont faits les meilleurs feux ».

Le buisson de rosés sauvages, ou le buisson de ronces, est une sorte de barrière magique contre les dangers : « Par magie, maléfique plus souvent que bénéfique, il arrivait qu’un druide édifiât une haie infranchissable : Fraech en fit la haie du druide pour Diarmait… L’armée de Diarmait fut battue après la démolition de sa haie magique ».
Le Chèvrefeuille est un symbole de fidélité. On connaît le fameux lai du Chèvrefeuille de Marie de France, où cette plante est liée indissolublement au coudrier : « Tristan coupa une branche de coudrier par le milieu et l’équarrit en la taillant. Quand il a paré la branche, avec son couteau il grave son nom. » Nous retrouvons là le rite du bâton magique. « II en était de tous deux comme du chèvrefeuille qui s’attachait au coudrier : quand il l’a pris et enlacé et qu’il s’est mis autour du tronc, ensemble ils peuvent bien durer ; mais si, ensuite, on les veut désunir, bien vite meurt le coudrier, et aussi vite meurt ie chèvrefeuille ».

Le Lierre est symbole de ténacité et aussi d’une sorte d’immortalité. Taliesin dans un autre poème dit : « J’ai possédé la branche de lierre », ce qui signifie sans doute une certaine initiation. L’ajonc est une plante agressive et tourmentée, mais solaire à cause de la couleur jaune de ses fleurs. On ne possède aucun éclaircissement valable sur le cerisier, le cytise, l’orme, la campanule ou le châtaignier.

Le Pin était plutôt rare dans les temps anciens en Grande Bretagne ou en Armorique. Il n’y fut introduit vraiment que beaucoup plus tard. Dans la légende de la fontaine de Barenton, il est précisé que près de la fontaine se trouvait un pin, ce qui était une caractéristique, et c’est sur ce pin que chantent si merveilleusement les oiseaux après la tempête.
Le noisetier ou coudrier est un arbre également utilisé par les druides. Tristan avait accomplit un geste magique en coupant un bâton et en y gravant son nom. « Cûchulainn… vit deux hommes qui se battaient l’un l’autre, et près d’eux, un satiriste avec une baguette de coudrier ».

L’aubépine est en Irlande le Buisson sacré, la demeure des Fées ; l’administration irlandaise en sait quelque chose quand il s’agit de tracer de nouvelles routes et de détruire des buissons d’aubépine ! La malédiction druidique appelée glam dicinn faisait appel à l’aubépine : « le poète devait partir avec six compagnons… Ils tournaient le dos à un buisson d’aubépines… Le vent soufflant du nord, chacun d’eux, tenant en main une pierre de fronde et une branche d’aubépine, chantait contre le roi une strophe au-dessus de ces deux objets… Chacun d’eux déposait alors sa pierre et son rameau sur la racine du buisson d’aubépine ». Il est évident qu’il s’agit là d’un appel aux fées, c’est-à-dire au monde des Tertres pour obtenir des habitants de l’autre-monde une aide efficace contre ses ennemis. Il est fort possible que cette idée se soit manifestée dans le Cad Goddeu. Le houx est lui aussi un symbole de pérennité, comme le lierre. Dans un récit gallois consacré à un épisode de la légende de Tristan, on assiste, sous la présidence d’Arthur, à un partage d’Essyllt (Yseult) entre March et Tristan : « Arthur décida que l’un aurait Essyllt pendant qu’il y a des feuilles aux arbres, et l’autre quand il n’y en a pas. Ce fut au mari de choisir. March choisit l’époque où il n’y a pas de feuilles aux arbres, parce que les nuits y sont plus longues. Arthur alla en informer Essyllt qui s’écria : « béni soit ce jugement et béni celui qui l’a rendu ». Et elle chanta cet englyn :

« Trois arbres sont d’espèce généreuse,
le houx, le lierre et l’if…
Ils gardent leurs feuilles toute leur vie.
Je suis à Tristan tant qu’il vivra… »

Le tremble devait être considéré comme un arbre important au point de vue magique, car son nom gallois signifie mot à mot « arbre à gui ». C’est en effet sur le peuplier qu’on trouve généralement le plus de gui, et l’on sait que cette plante jouait un rôle considérable — mais non pas éclairci du tout — dans la religion druidique. D’autre part, il faut noter que le gui employé par les druides était exclusivement du gui de chêne, qui est extrêmement rare, le gui ne poussant que sur une seule variété de chêne, dite « chêne d’Amérique ».

La fougère est un végétal familier aux Celtes, comme la bruyère, mais il est difficile de découvrir leur rôle exact. Le genêt, nous l’avons déjà dit, personnifie peut-être Beli, le dieu solaire qui s’opposerait dans ce combat à son frère Bran, l’Aulne. Le Poirier, par son nom, peut être rapproché du nom du chaudron (peir) et de celui de Peredur, le Perceval gallois. Mais aucun de ces arbres ne semble revêtir un intérêt aussi considérable que le Chêne et le Bouleau.

Le chêne est « la représentation celtique de Zeus », dit Maxlitio de Tyr (VIII, 8). Dans le Cad Goddeu, le Chêne semble bien être le chef. Mais qui est ce chef ? Ce n’est pas Bran, puisqu’il apparaît sous l’aspect de l’aulne. Le texte de la Myvirian Archaeology of Wales déjà cité donne, comme grand vainqueur du combat, Amaethon fils de Don, et par conséquent frère do Gwyddyon et Arianrod. D’après ce même texte, c’est Amaethon qui combat Arawn, roi de l’Autre-Monde. C’est ainsi que « Amaethon le bon triompha ». On sait qu’Arawn est le prédécesseur de Pwyll. Or Pwyll étant identifié avec Bran, nous pourrions voir dans ce combat de Goddeu la substitution d’une divinité à une autre. Mais faut-il vraiment voir Amaethon dans le Chêne, chef suprême des Bretons ? Dans son Chant de Mort d’Amaethon, Taliesin appelle celui-ci « le maître loyal de la Bretagne, le chef à tête de dragon ». Mais en dehors de ces deux textes, Amaethon n’apparaît qu’une seule fois dans la littérature galloise, dans Kulwch et Olwen où il est considéré comme un grand Laboureur. De fait, son nom est dérivé d’Amaeth (gaulois ambactos), qui signifie « laboureur ». Or un autre personnage possède un nom qui se rattache à la même idée, Arthur (racine indo-européenne ar qu’on retrouve à peu près dans toutes les langues). Il est question dans le Cad Goddeu de Kaer Vevenir. Or Kaer Vevenir apparaît dans Kulhwch et Olwen sous la forme Nevenhyr. Le portier d’Arthur rappelle au roi toutes les expéditions auxquelles il a participé : « J’ai été à Kaer Nevenhyr ; nous avons vu là neuf rois puissants, de beaux hommes ». Cela semble indiquer qu’Arthur se trouvait parmi les Bretons, en ce combat de Goddeu. Il serait séduisant de l’y voir sous la forme du chêne, et de l’identifier avec Amaethon. Le rôle et le symbolisme du chêne seraient en tous cas conformes au personnage d’Arthur.
Le Chant de Mort d’Amaethon nous présente Gwyddyon et Amaethon en lutte contre Math et Hyvedd. Ce sont eux qui font un bouclier pour contenir la mer déchaînée par les sortilèges de Math et d’Hyvedd. Quand on sait que Math représente la plus ancienne magie de l’Ile de Bretagne, et que son neveu Gwyddyon en fut l’héritier, on peut se demander là encore s’il n’y a pas substitution de divinité.

Quant au bouleau, il n’y a aucun doute, c’est Gwyddyon lui-même.
Le Bouleau (bedw, bret. arm. bezv) est l’Arbre des Morts. Ce symbolisme est d’origine nordique, le bouleau étant l’arbre à feuilles caduques que l’on trouve le plus loin vers le nord. On sait que les Tuatha Dé Danann venaient « des îles du nord du monde », où ils avaient appris la science, la magie, la sorcellerie et le druidisme. Or les Tuatha sont les fils d’Ana ou Dana, c’est-à-dire, dans la mythologie galloise, les fils de Don. Souvenons-nous qu’en breton-armoricain, le mot anaon signifie « trépassés » et désigne le Peuple d’Ana, le peuple des Morts.
En latin, le bouleau se dit betulla, ce qui fait penser aux bétylles, ces pierres dressées, analogues aux menhirs, représentant la Divinité. Le nom celtique du bouleau est en relation avec le nom du tombeau (gallois bedd, bret. arm. bez. Cf. le Grand Bé, tombeau de Chateaubriand). Il est également en rapport avec le nom de la vie (gallois buhedd, bret. arm. buhez), avec le verbe être (gallois bod, bret. arm. bezân) et avec le nom du monde, c’est-à-dire de ce qui est (gallois bydd, bret. arm. bed). C’est donc à la fois l’Arbre des Morts et l’Arbre de Vie, comme celui dont il est question dans la Quête du Saint-Graal : « Eve, la pécheresse, cueillit le fruit mortel de l’Arbre que le Créateur avait interdit et le rameau vint avec le fruit qui y pendait… Lorsqu’ensuite Dieu les chassa du jardin de Délices, Eve tenait toujours le rameau en main… Elle le planta en terre et… il reprit racine… Il devint un arbre au vaste ombrage : et branches et feuilles, et le tronc même, tout en lui était blanc comme neige. Un jour Adam et Eve étaient assis sous cet arbre et Adam, l’ayant contemplé, se mit à déplorer la douleur de l’exil… Eve dit que l’Arbre portait en soi souvenance de douleur : c’était l’Arbre de Mort. Or, à peine avait-elle prononcé ces paroles que du haut des cieux une voix leur dit : O chétifs ! pourquoi parlez-vous ainsi de la mort ? ne préjugez pas du destin, mais revenez à l’espérance et réconfortez-vous l’un l’autre, car la Vie triomphera de la mort ». Cet arbre blanc devient vert le jour où Ève perd sa virginité, puis vermeil lorsque Caïn tue Abel. On le nommait toujours l’Arbre de Vie.
La même idée se retrouve dans le récit de Peredur, liée au mythe du Gué des Ames : « Sur l’une des rives, il y avait un troupeau de moutons blancs, et sur l’autre un troupeau de moutons noirs. A chaque fois que bêlait un mouton blanc, un mouton noir traversait l’eau et devenait blanc. A chaque fois que bêlait un mouton noir, un mouton blanc traversait l’eau et devenait noir. Sur les bords de la rivière se dressait un grand arbre : une des moitiés de l’arbre brûlait depuis la racine jusqu’au sommet ; l’autre moitié portait un feuillage vert ».
Dans la mythologie celtique, le dieu de la Vie et de la Mort, est, d’après César (VI, 18), le fameux Dispater. Mais Dispater est le nom romain du dieu. Qui est-il chez les Gaulois ? On a proposé sans grande preuve d’y voir Sucellos (Tape-Dur), le dieu au maillet dont la statuaire gallo-romaine a fourni un grand nombre de représentations. Ne serait-ce pas plutôt Teu-tatès, en dépit de l’opinion maintenant officielle mais qui ne satisfait personne, que Teutates est le « Dieu de la Tribu » (Teuta = tribu) ? Nous croyons au contraire que Teutates renferme deux éléments : Teu ou Deu, c’est-à-dire dieu, et Tôt ou Tad, c’est-à-dire Père. Teutates ne serait donc pas un nom commun, comme on s’obstine à le penser depuis longtemps, mais tout simplement la forme gauloise de Dispater, le Dieu Père. La représentation du Chaudron de Gundestrup dont nous avons parlé, et qui met en scène le rituel du bassin, la résurrection des guerriers tués et l’Arbre intermédiaire entre la Vie et la Mort, semble une preuve indiscutable.
Et, dans le Cad Goddeu, c’est le Bouleau qui joue le rôle de Teutates, et puisque c’est Gwyddyon qui a changé les Bretons en arbres, il est donc normal que ce soit lui qui métamorphose leur aspect flétri. Il est d’ailleurs dit expressément que la résurrection des Bretons fut faite par Gwyddyon, et le Bouleau, dans le combat, occupe une place spéciale, non pas en raison de sa lâcheté, mais de sa grandeur. Il y a évidemment un inconvénient. Ailleurs, c’est Brân-Pwyll qui joue le rôle de Teutates. Mais les superpositions de personnages sont chose tellement fréquente dans les textes celtiques qu’il n’y a guère à s’étonner de ce remplacement en vue d’une œuvre commune.
On retrouve d’ailleurs l’aspect de dieu de la Vie et de la Mort de Gwyddyon dans toute l’histoire de Blodeuwedd, telle qu’elle est racontée dans le mabinogi de Math fils de Mathonwy. Gwyddyon, neveu de Math, a aidé son frère Gilvaethwy dans ses amours avec la jeune vierge dans le giron duquel Math était obligé de mettre ses pieds pour vivre en temps de paix. Gwyddyon dérobe par ruse les cochons de Pryderi, qui sont les animaux de l’Autre-Monde, exactement comme les animaux qui sont la cause de la bataille de Goddeu : une chienne, un chevreuil et un vanneau, un blanc cerf et un petit chien ; mais ces animaux venaient d’Annwfn.
Cette ruse est simple pour un magicien comme Gwyddyon :

« Le plus habile homme dont j’ai entendu parler,
Ce fut Gwyddyon, fils de Don, aux forces terribles…
qui déroba les cochons du sud,
car c’est lui qui avait la plus grande science.
Du sol de la cour,
avec des chaînes courbées et tressées,
il forma des coursiers
et des selles remarquables ».

Grâce à ces objets magiques, il peut faire des échanges avec Pryderi, et celui-ci lui donne ses fameux cochons. Quand il s’aperçoit que les soi-disant coursiers ne sont que des touffes d’herbe, Pryderi engage la lutte contre Math et Gwyddyon. En temps de guerre, Math peut vivre sans la jeune vierge, ce qui permet à Gilvaethwy de prendre du bon temps. La guerre se termine par un combat singulier entre Pryderi et Gwyddyon. Pryderi est tué, mais Math, ayant appris toute l’affaire, se venge en obligeant Gwyddyon et Gilvaethwy à revêtir pendant trois années des formes d’animaux. Après quoi tout est pardonné. Mais Gwyddyon ayant trouvé comme remplaçante de la jeune vierge sa sœur Arianrod, Math fait passer celle-ci sur sa baguette magique pour vérifier si elle est vierge. Cette scène, avec l’allusion grivoise qui s’y trouve, en dit d’ailleurs long sur la signification exacte de la baguette de Math et sa relation avec le culte phallique chez les Celtes. Or en passant sur la baguette de Math, Arianrod perd deux nouveaux-nés, l’un Dylan, qui est élevé par Math, l’autre Lieu Llaw Gyffes, que Gwyddyon escamote et élève lui-même en secret. On sait par d’autres textes qu’il s’agit des enfants incestueux d’Arianrod et de Gwyddyon.

Cependant, lorsque Lieu Llaw Gyffes, dont on ignore encore le nom, devient un beau jeune homme, Gwyddyon le présente à Arianrod qui ne veut pas le reconnaître. Par ruse, Gwyddyon parvient à lui faire donner son nom par sa sœur, et à lui faire armer Lieu malgré les geis (interdictions) dont elle avait frappé le jeune homme. Furieuse, Arianrod déclare : « Je jure que ce jeune homme aura pour destinée de n’avoir jamais une femme de la race qui peuple cette terre en ce moment ! ».
Gwyddyon va trouver Math qui lui dit : « Cherchons, au moyen de notre magie et de nos charmes à tous les deux, à lui faire sortir une femme des fleurs ». Aussitôt dit, aussitôt fait : « Ils réunirent alors les fleurs du chêne, celles du genêt et de la reine des prés, et par leurs charmes, ils en formèrent la pucelle la plus belle et la plus parfaite du monde. On la baptisa suivant les rites d’alors et on la nomma Blodeuwedd (aspect, visage de fleurs) ».
C’est à cette aventure que se rattache vraisemblablement la dernière partie du Cad Goddeu. Quand Taliesin prétend avoir été formé par « les primeroses et les fleurs de la colline, par les fleurs des arbres et des buissons », il est certain que la coïncidence est frappante. On peut aussi penser à Balan, le héros des chansons de geste, dont le nom est semblable à celui du genêt, fleur d’où est tirée Blodeuwedd : Balan avait pour fille une certaine Foripar, c’est-à-dire « Née d’une Fleur ».
Taliesin dit ailleurs : « J’ai été au combat de Goddeu avec Lieu et Gwyddyon ». Lieu était donc à ce combat. La mention du cheval Melygan est également significative puisqu’il s’agit du cheval de Lieu. Enfin la suite de l’histoire nous apprend que Blodeuwedd ayant pris un amant, Goronwy ou Gronw Pebyr, celui-ci tua Lieu. Or Goronwy est cité dans le Cad Goddeu. Gwyddyon parvient, grâce à ses incantations sous un chêne, à redonner la vie à Lieu Llaw Gyffes, confirmant ainsi son rôle de dieu de la Vie, et fait tuer Goronwy par Lieu, montrant ainsi son visage de dieu de la mort.
On le voit, cette dernière partie, extrêmement confuse, semble un mélange assez complexe entre l’histoire de Taliesin et ses métamorphoses et l’histoire de Blodeuwedd, la jeune fille née des fleurs. Mais cela ne fait que confirmer le rôle important de Gwyddyon, car Gwyddyon apparaît finalement comme le dépositaire des grands secrets du monde, non pas comme la divinité elle-même, mais comme le Serviteur de la Divinité.

Le nom de Gwyddyon vient de Gwydd qui signifie bois (gaulois vidu, bret. arm. coad). Mais fort curieusement la racine de Gwydd se rattache à celle du latin videre, voir. Et nous retrouvons là le sens du mot druide qui vient, non pas du nom du chêne (grec drus, gallois derw), mais d’un ancien dru-wid-es, les très voyants, les très savants. Quand on sait que les druides officiaient toujours dans de profondes forêts, que leurs temples étaient dans la nature, cette parenté ne paraît aucunement déplacée. L’arbre a un sens symbolique dans toutes les traditions. Mais ici le chêne qui est toujours plus ou moins la représentation de la divinité suprême semble éclipsé par le bouleau. N’oublions pas que le bouleau est un arbre du nord et que les cultes druidiques semblent avoir une origine hyperboréenne, au sens propre du mot. Si le chêne représente la force, le bouleau, arbre de Vie et de Mort, représente sans doute la Science : cette parenté propre au celtique entre le nom de la science et le nom du bois nous amène à certaines conclusions sur le Cad Goddeu :

D’abord ce poème semble une synthèse des croyances druidiques, synthèse évidemment fort obscure et certainement très altérée. On peut cependant en dégager l’idée d’une résurrection qui n’est pas forcément une résurrection des corps, mais de l’âme dans une autre vie. Ensuite, il s’agit, non pas d’une bataille réelle, mais d’une bataille mythologique : ce sont les idées qui combattent ; c’est une méditation de l’être sur ses origines et sur sa destinée. Enfin, le Cad Goddeu, c’est le Cad Gwyddyon, le Combat de Gwyddyon, c’est-à-dire du Savant, du Druide par excellence, qui puise sa force dans le bois, c’est-à-dire dans la nature elle-même. C’est l’homme en proie à la spéculation.

Et la démarche intellectuelle de Taliesin, par ce sommet de la poésie, atteint à de très rares intuitions, qui malheureusement pour nous demeurent encore trop énigmatiques.
____

Jean Markale, Les celtes et la civilisation celtique, pp.362-382.

Catégories :Celtes
  1. Yanick
    20 octobre 2010 à 22:17

    Éblouissant, un travail de recherches remarquable.
    Et puis aussi une petite satisfaction personnelle en découvrant la conclusion:
    « ce sont les idées qui combattent » .
    Moi qui avais perçu une forme de joute verbale dans le Cad Goddeu.

    Voici un arbre sacré d’Irlande bien qu’il ne soit pas cité dans le Cad Goddeu, puisqu’il s’agit d’un sycomore,le « St. Fintan’s Money tree ».
    C’est un arbre à loques, et dans un creux de son tronc il y a une petite retenue d’eau. Eau bénite que St Fintan y aurait laisser tomber.
    Le tronc est également couvert de monnaie en offrande.
    Il a été abattu par une tempête mais continue « miraculeusement » a pousser.

  2. 20 octobre 2010 à 22:33

    Chouette, c’est cool que ça t’ait plu !

    J’ai volontairement choisi de retranscrire tout le chapitre de Markale, cela donne quelques éclaircissements intéressants sur le poème. Et puis, avec les 3 traductions et leurs nuances respectives, il y a de quoi « cogiter » sur cette joute… J’espère que l’ensemble ravira tous ceux qui s’intéressent aux celtes et aux arbres.

  3. Yanick
    20 octobre 2010 à 22:38

    Ça m’a énormément plu, long à lire sur un écran, mais passionnant.
    Il faut juste prendre le temps de le lire, ce n’est qu’une juste récompense du temps que tu as mis à le retranscrire.
    Merci Christophe.

  4. 20 octobre 2010 à 22:49

    Oui c’est long : ça représente 20 pages de livre…
    (mais ça vaut le coup de le recopier et de le diffuser)

  5. Yanick
    20 octobre 2010 à 23:13

    Je t’ai envoyé des photos d’un chêne que j’avais vu au château de Compère en 2004,
    je crois que c’est le chêne Arthur ?
    Bonne nuit.‚ ******

  6. 6 octobre 2015 à 10:21

    Oui, ce sont les textes fondamentaux pour celles et ceux qui souhaitent devenir barde…
    J’ai eu la chance de les découvrir lors du rassemblement de l’Obod pour l’Alban Arthuan , à Londres en 1971. Je me suis tout de suite procuré « The White Goddess » de Robert Graves qui est le livre-s’il en faut un- que je recommande à mes Mabonogi. Et en même temps j’ai connu Markale et ses premiers livres où le souffle bardique, l’Awen était présent. à lire et à relire ce cad Goddeu, La Samain est une belle occasion pour cela!. merci.

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