Accueil > Hêtres > Le hêtre de la ferme d’Ambel, plateau d’Ambel (Drôme)

Le hêtre de la ferme d’Ambel, plateau d’Ambel (Drôme)

« Nous avions pris le repas du midi au « restaurant du Sapin », nom prédestiné s’il en est. Et c’est après le café que j’ai posé la fameuse question. En quelques secondes, le patron se met à parler de hêtres énormes, qui se trouvent sur le plateau, à côté de la ferme d’Ambel… »

« Le surlendemain, j’étais en route vers la ferme d’Ambel. Elle se trouve dans un secteur très reculé du Vercors, en altitude (1220 m exactement), mais dans un endroit magnifique de sauvagerie et de tranquillité. Seuls, en cette période estivale, passent quelques randonneurs à pied ou à cheval, mais à l’automne et à fortiori en hiver, il n’y a que les forestiers qui fréquentent ces larges clairières. »

« Dès les premiers pas sur le chemin, je constate l’omniprésence des hêtres [1]. A droite comme à gauche, ce sont les seuls arbres. Leurs troncs clairs, parfois noueux, et leurs branches surtout, montrent bien qu’ici le vent du nord est fort car ils (et elles) sont tous, ou presque, poussés par ce vent dominant. Suivant les indications fournies par le restaurateur, je remonte la longue clairière et vise, au fond à droite, le bâtiment de pierres grises qui est le repère principal. Jusque là tout est facile, mais c’est pour la suite que je m’inquiète car, même si l’arbre que je cherche est «  énorme », arriver à le trouver dans cette longue et large hêtraie ne va pas forcement être simple… »

« Bigre ! Dès le début de la montée, je suis encerclé de hêtres splendides, aux branches fortes et trapues, mais aucun arbre qui ne soit vraiment énorme. Je commence à avoir des doutes sur le fait de parvenir à bonne fin de cette « chasse » et le cœur cogne, autant de l’effort imposé par la pente que par la crainte de repartir bredouille. Et puis, arrivant à ladite lisière, j’ai fini par me trouver en face du dernier arbre de la clairière… »

« Ce n’était pas sa hauteur qui le rendait remarquable mais, à essayer de lire à travers les feuilles des branches basses, il me semblait que son tronc était plutôt épais. N’ayant guère le choix j’avance vers lui, bien sûr. Alternant le regard, tantôt vers le bas pour voir où je mets les pieds en marchant, tantôt vers le haut pour deviner à quel type d’arbre j’ai affaire, les dimensions du gaillard m’apparaissent progressivement. Et force est de comprendre qu’enfin c’est le bon ! Son tronc court est massif, dodu même. »

« Ce qui me marque de suite ce sont les charpentières qui viennent vers moi à l’horizontale : elles sont vraiment grosses ! Plus de doute, le Vénérable est là, à vingt mètres seulement ! Rentrant sous sa frondaison, dans son ombre, je suis maintenant à l’abri de cette chaude après-midi de juillet. Et j’approche encore. Une vague terrasse, creusée par le piétinement des vaches en pâturage ici, permet le repos. »

« Ce tronc forme un fût de trois mètres de haut, cylindrique, et ensuite il se rétrécit. Il n’a pas l’air de monter plus haut que 10-12 mètres. Par contre, ce sont les branches maîtresses qui s’imposent. Ce qui est également surprenant c’est qu’elles constituent un entrelacs incroyable et parfois même incompréhensible ! Il en a même une qui a la forme d’un Té ! Comment est-ce possible ? Il me faudra une observation plus précise et rapprochée pour comprendre qu’il s’agit en fait d’un « carrefour » de 2 branches et qu’elles ont fusionné entre elles… »

« Après la séance de mesures, 5.45 mètres de circonférence (à 1.5m du sol) et 20 mètres de hauteur, je tourne autour de lui et fait les photos maintenant habituelles. Après cette prise de connaissance mutuelle, je reviens au tronc et le palpe. L’écorce est assez lisse, presque glissante. Il y a peu de mousse, et peu de fissure également. En fait son état sanitaire est même exceptionnellement bon car aucune charpentière ne manque à l’appel et surtout qu’aucune foudre ne semble avoir tapé, et donc creusé, ce remarquable ancêtre ! »

« C’est magnifique !
L’envie me prend alors de monter sur ses branches basses, facilement accessibles. »

« Je grimpe donc quelques mètres sur cette échelle végétale qui nécessite par endroit de m’y prendre à bras-le-corps tellement les diamètres sont importants. Tout en étant très attentif à ne pas tomber, car ici il n’y a pas de secouristes, la question de son âge me taraude : un siècle, évidement c’est plus ; deux siècles, oui c’est bien le minimum ; trois siècles… pourquoi pas ? Un peu plus encore ? Qui sait… ? »

« C’est vrai qu’il n’est pas « énorme », comme annoncé. Mais ici, à 1300 mètres d’altitude, c’est-à-dire dans un climat bien froid, sous les coups de vents violents qui ont déraciné deux de ces congénères – juste en dessous – il y a deux semaines seulement, et sous les coups de foudre qui brûlent les plus hauts d’entre eux, il vaut mieux être ni grand ni volumineux. Et bien tout cela, lui l’a bien compris, lui qui se tient recroquevillé, tassé sur son tronc court et faisant le minimum de prise aux éléments adverses. » »

« Dans ce cas, peut-être a-t-il plus que ces 300 ans supposés, et cela le rend particulièrement vénérable en ces lieux. L’heure tourne, et je suis loin de la maison, moi… Je range les affaires, et commence à partir, me retournant plusieurs fois, faisant une ultime photo de lui… »

Toi, le hêtre de la ferme d’Ambel, oui toi,
tu ne m’as pas scotché par une taille énorme,
ni par un port immense, ou une allure majestueuse.
Non.
Mais tu m’as estomaqué par ta capacité à résister aux rigueurs et aux difficultés
qu’impose ce lieu de vie, les Hauts-plateaux du Vercors,
lieu de vie particulièrement austère s’il en est
et dans lequel tu as su éviter les pièges et les dangers.
Alors : chapeau bas, mon ami !

Et bien voilà une belle découverte, merci pour ce reportage François ! Un hêtre « les cheveux dans le vent » qui me rappelle celui du col de Vergio [2] ; tu nous a déniché un vétéran montagnard en pleine forme, sculpté par les vents et la rigueur des hivers du Vercors, un beau tronc bien enraciné, soutenant des branches emmêlées qui encore une fois nous rappellent pourquoi les hêtres occupent une place de choix dans les légendes de faërie…

Catégories :Hêtres
  1. vincent
    22 septembre 2010 à 14:50

    bonjour,
    Superbe hetre,
    J’adore son tronc tortueux.
    Je suis allé dans la drôme le mois dernier
    j’aime beaucoup ce département. Il est très jolie,ça ne m’étonne pas que des arbres aussi merveilleux y vivent.
    J’aimerais beaucoup lui rendre visite,car les hetres sont une superbe essence.

    • 22 septembre 2010 à 17:37

      Salut Vincent,

      tu es devenu un lecteur régulier, et en plus tu commentes lorsque les arbres présentés te plaisent, merci ! J’adore les hêtres – est-ce dû à leurs formes étranges, à leur écorce lisse sous la peau, ou parce que tout naturellement ils excitent mon imagination ? Toujours est-il que celui présenté par François est vraiment de toute beauté. Il faudra moi aussi que je me rendre dans le Vercors un de ces jours.

  2. 22 septembre 2010 à 15:46

    Il ne faut pas bouder son plaisir. Quand on le compare aux autres hêtres déjà répertoriés, il figure en bonne place. Il s’agit bien d’un individu exceptionnel.
    Merci pour cette découverte et grand merci pour cette prose poétique et épique. Ce fut un article, ma foi fort appréciable à lire.

    • 22 septembre 2010 à 17:38

      salut Gilles,

      T’inquiète… on ne boude pas notre plaisir !
      Quel spectacle nous offre ce vieux hêtre d’altitude !

  3. Yanick
    22 septembre 2010 à 17:29

    C’est un feu d’artifice en ce moment, que de beaux arbres !!!
    François tu deviens vraiment un reporter incontournable.
    En plus tu as trouvé ton style et tu nous rédiges des articles plaisants à lire.
    Je sais que ce n’est pas pour déplaire à Christophe qui doit apprécier de recevoir des articles prêts à publier.
    Et vive les hêtres du Vercors.

  4. 22 septembre 2010 à 17:40

    J’avoue qu’une belle série vient de se dévoiler ces jours-ci.

    La ferme d’Ambel a été un haut lieu de la résistance sous l’occupation :
    http://www.fermes-equestres-vercors.com/cheval_du_vercors/Textes/Approche%20historique%20du%20cheval%20du%20Vercors.pdf

  5. Sisley
    22 septembre 2010 à 19:38

    Salut à tous !!

    Super article pour un superbe hêtre d’altitude !
    Tu l’as bien mérité celui-ci et du 5,45 à plus de 1200 m, c’est plus que cool !

    Ah le haut plateau du Vercors, quand je repense à mes deux semaines près du grand Veymont, un vrai merveille, à peine lever les vautours nous survolent, les grands corbeaux les suivent et enfin on devine les silhouettes des bouquetins dans les éboulis. Encore mieux quand en pleine nuit le hurlement du loup vous sort du sommeil !

    Moi aussi, il faut que j’aille explorer ce bout de terre. Que de vieux aroles, épicéas et hêtres.
    A peu de choses près, la situation de celui de Vergio est identique, (1200 m, couché par les vents dominants, 5 m et quelques de tour et assez trapu )

    Etonnant…

    • 23 septembre 2010 à 10:01

      Salut Sisley,

      je me doutais qu’il te rappellerait aussi celui du col de Vergio, c’est plus qu’étonnant… en fait, ils sont peut-être frères ou cousins ? Allez savoir…

      Ce serait génial qu’un jour les pins arolles viennent nous rejoindre sur le blog, ceux du Vercors mais aussi ceux du Queyras, et la fameuse cembraie de la Réserve Naturelle du Plan de Tuéda…

  6. François Lannes
    22 septembre 2010 à 22:05

    Et bien je vous remercie de tous vos commentaires, vraiment agréables à recevoir. Cela me donne plein d’énergie pour continuer à aller chercher d’autres de ces beaux arbres, dans leurs coins reculés du Vercors ou d’ailleurs !

    Mais en fait, tout cela est très simple : ces reportages que je transmets ne sont que le juste retour des choses, à savoir la façon de remercier tous ceux qui ont fait, par ce blog magnifique, que l’envie de connaître les arbres, envie qui visiblement dormait au fond de moi, s’est mise à sortir depuis quelques mois…
    J’espère ainsi pouvoir vous rendre autant que je reçois.

    Et puisque j’en suis sur ce registre-là, je vais en profiter pour aller jusqu’au bout de ce que je veux exprimer.
    Quand je dis « vous », au sens large, je pense bien sûr à tous les reporters qui alimentent en informations et photos le contenu du blog, à l’occasion ou quotidiennement. Evidemment sans vous (nous) cela ne fonctionnerait pas aussi bien.
    Mais, au point central de ce groupe des reporters, il est quelqu’un qui actionne le tout, à la façon du chef d’orchestre, qui synchronise les musiques individuelles, qui donne le tempo d’ensemble… Et vous savez bien de qui je veux parler…

    Alors Christophe, souffre un peu que je t’adresse ici mes félicitations pour ce remarquable résultat auquel tu es arrivé avec Krapo arboricole, non seulement parce que ton blog existe et vit, mais aussi (et surtout) pour la façon que tu as de le mener – et du coup de nous emmener – vers la connaissance, vers la variété, vers la culture, bref et en un mot vers l’excellence.
    A toi aussi : chapeau bas, l’ami !

    • 23 septembre 2010 à 11:33

      Merci pour tes mots qui me filent droit au cœur…

      Et je suis aussi content de voir ce petit blog grandir et s’enrichir de jour en jour ; un vrai délice de découvrir de nouveaux arbres, de nouveaux terroirs ; mais également de la joie dans toutes ces nouvelles rencontres humaines. Je remets ici des mots que je t’avais écrit au mois de juin :

      Quels que soient les âges des reporters, leurs origines, leurs spiritualités – finalement les arbres nous réunissent et nous font donner le meilleur de nous : de l’amour et du partage. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais c’est ce que je ressens.

  7. Sisley
    22 septembre 2010 à 22:35

    Heureux que ce blog t’ai mis à la puce à l’oreille et ai su faire ressortir ta passion caché pour les ligneux d’exceptions.
    Car toi aussi, tu nous à fait des articles de choix en seulement quelques mois de participation.
    Ils sont détaillés, claires et comme dans celui-ci, on retrouve un aspect appréciable d’un narrateur qui vit pleinement son rôle de krapo-reporter.

    Et comme tu le dis si bien, au milieu de ce réseau et comme dans tous réseaux qui se respecte, il faut un chef d’orchestre, pour que la matière première puisse être transformé et ainsi être présenté au public. Sans compter tout l’extra-arbre remarquable, des quantités de légendes, contes, vidéos, textes et histoires.

  1. No trackbacks yet.

Laissez vos mots...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s