Accueil > Des contes > Au faîte de l’arbre

Au faîte de l’arbre

Il y avait un garçon qui possédait trois gros chiens. L’un s’appelait Gueule Filo, le deuxième Sandalo et le troisième Baillelo. Un beau jour, il dit à sa marraine qu’il comptait se rendre loin en forêt pour y chercher du travail. Le garçon dit ensuite au revoir à sa manman en la prévenant que si jamais l’eau qu’il avait mise dans une terrine se mettait à bouillir, il fallait qu’elle libère immédiatement ses trois chiens.

Il prit donc la route et marcha-marcha-marcha, sans s’arrêter une seule seconde, jusqu’à ce qu’il atteigne le mitan de la forêt. La nuit noire était tombée et le garçon avait très faim. Soudain, il aperçut un arbre énorme, un arbre couvert de grosses pommes. Il eut l’envie de les cueillir mais une sourde appréhension l’en empêchait. Cet arbre était un pied de pommes-Diable et appartenait évidemment à compère Diable.

Final de compte, taraudé par la faim, le garçon y grimpa et se mit à manger des pommes jusqu’à en être rassasié. Le Diable fit son apparition et lui demanda, furieux, qui lui avait baillé la permission de se servir ainsi. Le garçon répondit qu’il était affamé, c’est pourquoi il avait fait une telle chose. Le Diable lui ordonna de descendre sur-le-champ sinon c’est lui qui grimperait à l’arbre pour le tuer. Le garçon refusa tout net.

« Fort bien, s’écria le Diable,
puisque tu refuses de descendre, eh ben, je vais couper cet arbre ! »

II s’accroupit et chia une tiaulée de diablotins munis de petites haches, lesquels entreprirent d’abattre le pied de pommes. Et le Diable de se mettre à chanter :

Je lui ai baillé du bois d’en bas
Je lui ai demandé de descendre
Je lui ai baillé du bois d’en bas
Je lui ai demandé de descendre
Boum !

Au faîte de l’arbre, le garçon se mit à chanter aussi et héla le nom de ses trois chiens :

Sandalo !
Gueule Filo !
Baillilo !
Détachez vos pantalons
Sans plus tarder !

Les diablotins coupaient toujours avec énergie et l’arbre était sur le point de s’écrouler. Alors le garçon écrasa l’un des poux que lui avait confiés sa marraine et l’arbre devint deux fois plus gros. Le Diable s’écria :

« Sacrebleu ! Tu m’as l’air plus fort que moi ! » Puis, se tournant vers les diablotins, il leur lança : « Allons, recommencez à couper ! Courage, coupez-moi cet arbre à nouveau ! » Et de se mettre à chanter :

Je lui ai baillé du bois
D’en bas, je lui ai demandé de descendre
Je lui ai baillé du bois
D’en bas, je lui ai demandé de descendre
Boum !

À chaque coup de hache, les diablotins reprenaient la même chanson.
Quant au garçon, il reprit lui aussi la sienne :

Sandalo !
Gueule Filo !
Baillilo !
Détachez vos pantalons
Sans plus tarder !

Au même moment, l’eau qu’il avait mise dans la terrine, chez sa manman, se mit à bouillir, mais cette dernière ne s’en aperçut pas et ne lâcha point les trois chiens. Ceux-ci devinrent quasiment enragés. La manman ne se rendait toujours compte de rien. Ce temps durant, l’arbre fut à nouveau sur le point de s’effondrer mais, juste avant, il devint quatre fois plus gros. Les diablotins étaient désespérés et le Diable dut les harceler :

Je lui ai baillé du bois d’en bas
Je lui ai demandé de descendre
Je lui ai baillé du bois d’en bas
Je lui ai demandé de descendre
Boum !

Le garçon répliqua :

Sandalo !
Gueule Filo !
Baillilo !
Détachez vos pantalons
Sans plus tarder !

Mais il ne voyait toujours pas ses chiens accourir à la rescousse et c’est lui qui se mit à désespérer. Chez sa mère, ceux-ci bouillonnaient de colère et mangèrent leur laisse jusqu’à la sectionner presque. Final de compte, ils réussirent à s’échapper et filèrent au ventre à terre. L’arbre était sur le point de tomber une troisième fois. Le garçon écrasa un autre pou et le tronc se mit à grossir. Les chiens, quant à eux, couraient plus vite que le vent. Au moment où le pied de pommes s’écrasa sur le sol, le Diable fonça sur le garçon pour le dévorer mais les trois chiens lui sautèrent dessus et le mordirent cruellement. Le garçon leur ordonna de tuer le Diable, ce qu’ils firent en cinq sec. Alors il les embrassa, les caressa et avant de s’en aller, il coupa la langue du Diable. De retour chez lui, il embrassa sa mère qui lui demanda de ses nouvelles. Il répondit qu’il se portait à merveille. Puis il l’interrogea pour savoir si elle n’avait pas vu l’eau bouillir dans la terrine de manière à lâcher aussitôt les trois chiens.

« J’ai oublié de regarder, répondit-elle.

— Tiens ! Je t’ai apporté un peu de viande à bouillir pour notre repas. »

Une fois à table, sa mère se servit la première et le garçon la laissa faire.
Mais à la première bouchée, elle commença à s’étrangler et se mit à hurler :

« Mon petit, ta manman s’étrangle !

— Bois de l’eau, manman ! Allons, bois de l’eau !

— Mon petit, je m’étrangle !

— Bois de l’eau, manman ! Bois de l’eau ! »

Puis, d’un ton sec, le garçon ajouta :

« Alors, elle est douce, la mort, n’est-ce pas, manman ?

— Non, mon fils, la mort n’est point douce.

— Tu m’as fait souffrir, il faut bien que je te rende la pareille. »

La mère le supplia à nouveau :

« Je m’étrangle, mon fils !

— Bois de l’eau, manman ! Bois de l’eau ! »

Au moment où celle-ci allait trépasser, il lui bailla un petit coup de poing derrière le cou et le morceau de viande jaillit de sa bouche, traversant quatre cloisons d’un seul coup. Il lui offrit un peu d’eau et la femme reprit ses esprits.

« J’ai agi de la sorte pour que la prochaine fois tu sois plus attentive. Si mes chiens n’avaient pas réussi à briser leurs chaînes, à l’heure qu’il est le Diable m’aurait dévoré. »

Puis ils préparèrent un vrai déjeuner cette fois-ci.
Je me trouvais là, à les observer. Ils me dirent :

« Que fais-tu là ?

— J’attends que vous m’envoyiez un petit os. »

Au lieu de cela, ils me balancèrent un coup de pied qui me projeta jusqu’à vous pour vous raconter cette histoire.
____

Raphaël Confiant, Contes créoles des Amériques.

Catégories :Des contes
  1. 30 juin 2010 à 05:06

    ha!ha!ha! vraimment pas banale cette histoire!!Merci Mister Krapo! végétalement votre, Léno ^_^

  2. 30 juin 2010 à 11:31

    Salut Léno,

    le bouquin est étonnant, les contes proviennent de Louisiane, des Antilles et de Guyane ; et comme ce fut une zone de migration importante, les apports culturels des différents continents se mêlent pour former une culture orale unique.

  3. 30 juin 2010 à 12:38

    Toi, tu n’as pas encore exploré à fond la forêt du blog !
    Mon frangin s’y est rendu il y a peu lors de son périple en Amérique du Sud
    https://krapooarboricole.wordpress.com/2010/03/30/arbol-del-tule-oaxaca-mexique/

  4. 30 juin 2010 à 13:04

    Euh.. Non ton Article est parfaitement lisible…moi je n’ai aucun probléme pour le lire…

  5. 30 juin 2010 à 13:08

    oupss j’ai effacé mon commentaire tout est rentré dans l’ordre
    je bidouillais les polices de caractères et c’était devenu minuscule,

    va falloir que je mette à modifier la feuille de style CSS…
    mais je crois que vais aller vacances avant ! 😉

  6. 30 juin 2010 à 13:15

    Ha!ha!ha! Alors on joue « les Apprentis Geek-Sorciers » today Mister Krapo? Mdr!! °_^

  7. 30 juin 2010 à 13:22

    « Apprenti Geek-Sorcier » … mdr !

  8. Sisley
    1 juillet 2010 à 17:59

    Oui pas banal, c’est le terme !

    Pour une fois que le diable ne sort pas vainqueur.

  9. 1 juillet 2010 à 20:47

    Salut Sisley,

    c’est clair ! Bien aimé le ton et le dénouement de l’histoire, et j’ai aussi rigolé à la naissance des petits diablotins… Le prochain conte se situera en Bretagne, et ensuite un passage par le Pays Basque.

  1. No trackbacks yet.

Laissez vos mots...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s