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Le culte du chêne 2/2 ~ Le dieu Aryen du chêne et du Tonnerre

Avant-propos : Frazer emploie le terme Aryen pour désigner les peuples indo-européens, il a écrit ce texte en 1911-1915, bien avant la montée du nazisme et loin des thèses racistes de la prétendue supériorité de la race Aryenne. (Article scindé en deux, le début est ici).
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« D’après ce qui précède nous pouvons conclure que les Aryens primitifs d’Europe vivaient dans les bois de chênes, se servaient de branches de chêne pour alimenter leurs feux, de bois de chêne pour construire leurs maisons, leurs routes, leurs canots et que les glands formaient la nourriture de leurs porcs et, en partie, de la leur. Quoi d’étonnant donc, que cet arbre dont ils recevaient tant de bienfaits jouât un rôle important dans leur religion, et fût investi d’un caractère sacré ?
Nous avons vu que le culte des arbres a été universel et que, n’étant au commencement que respect et crainte de l’arbre, animé lui-même par un esprit puissant, il s’est transformé peu à peu en un culte des dieux et des déesses des arbres. Et aussi que ceux-ci, suivant les progrès de la pensée, se sont de plus en plus détachés de leur ancienne demeure dans les arbres, pour revêtir le caractère de divinités des bois et de puissances de la fertilité en général, de qui l’agriculteur attend non seulement la prospérité de ses récoltes, mais la fécondité de ses animaux et de ses femmes. Partout où cette évolution s’est produite, elle s’est développée avec une extrême lenteur. »

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« Bien qu’il soit commode de distinguer, en théorie, le culte des arbres de celui des dieux des arbres, il est impossible d’établir, dans la pratique, une ligne de démarcation très nette entre les deux et de dire : « Voici où commence l’un, et où l’autre finit ». Précieuses pour l’étude et la classification, ces distinctions échappent cependant en général à l’esprit plus lourd de l’adorateur des arbres. Nous ne pouvons donc espérer mettre le doigt sur le point précis de l’histoire des Aryens où ils cessèrent d’adorer l’arbre pour lui-même, et se mirent à adorer un dieu du chêne. S’il était possible de l’indiquer théoriquement, ce moment avait dû certainement être dépassé depuis longtemps, par les plus intelligents de nos ancêtres, du moins avant qu’ils émergent à la lueur de l’histoire. Il faut nous contenter, le plus souvent, de trouver parmi eux des dieux pour qui le chêne était un attribut et un accessoire sacré plutôt que le principe. Si nous voulons trouver l’origine du culte de l’arbre lui-même, nous devons l’aller chercher chez le paysan ignorant de nos jours et non chez les écrivains éclairés de l’antiquité. Il faut se souvenir en outre que, tandis que tous les chênes étaient probablement l’objet d’une crainte superstitieuse, au point qu’avant d’abattre un arbre pour le brûler ou pour l’utiliser à la construction, il fallait accomplir des cérémonies afin d’apaiser l’esprit offensé de l’arbre, seuls certains bosquets particuliers, ou certains arbres, recevaient cette sorte d’hommages que nous qualifierons de culte. Très diverses pouvaient être les raisons qui poussaient les hommes à vénérer certains arbres plutôt que d’autres. L’âge vénérable et les dimensions imposantes d’un chêne géant devaient compter pour beaucoup. Et tout autre signe frappant qui distinguait un arbre des autres devait attirer l’attention et concentrer sur lui la terreur vague et superstitieuse du sauvage. Nous savons par exemple que pour les druides le gui sur un chêne marquait l’arbre comme particulièrement sacré ; et la rareté de ce fait – car le gui ne croît pas sur les chênes en général – devait augmenter le caractère sacré et mystérieux de l’arbre. Car c’est ce qui est étrange, merveilleux, rare, et non pas ordinaire et familier, qui excite les émotions religieuses de l’humanité. »

« Le culte du chêne ou du dieu du chêne paraît avoir été pratiqué par toutes les branches de la race aryenne en Europe. Les Grecs, comme les Italiens, associaient l’arbre au nom du premier de leurs dieux, Zeus ou Jupiter, la divinité du ciel, de la pluie, et du tonnerre. Le plus ancien peut-être, et certainement l’un des plus fameux des sanctuaires de la Grèce était celui de Dodone [1], où Zeus était adoré dans le chêne oraculaire. Les orages qui, dit-on, sévissent à Dodone plus fréquemment que partout ailleurs en Europe, faisaient de ce lieu une demeure bien appropriée au dieu dont la voix se laissait entendre aussi bien dans le bruissement des feuilles du chêne que dans le grondement du tonnerre. Les airains sonores, que le vent faisait perpétuellement bourdonner autour du sanctuaire étaient peut-être censés imiter le tonnerre ; il a dû rouler et éclater bien souvent dans les combes des âpres et stériles montagnes qui resserrent la vallée enténébrée. En Béotie, le mariage sacré de Zeus et d’Héra, le dieu et la déesse du chêne, paraît avoir été célébré, en grande pompe, par une fédération religieuse d’États. Et sur le mont Lycée, en Arcàdie, le caractère de Zeus comme dieu et du chêne et de la pluie, est clairement mis en lumière dans le charme pratiqué par le prêtre de Zeus pour provoquer la pluie ; il trempait une branche de chêne dans une source sacrée. »

« Zeus était ainsi, en cette dernière qualité, le dieu à qui les Grecs adressaient régulièrement leurs prières pour obtenir la pluie. Rien ne saurait Être plus naturel ; car il siégeait souvent, sinon toujours, sur les montagnes couvertes de chênes où les nuages s’amoncellent. Il y avait sur l’Acropole d’Athènes une image de la Terre demandant à Zeus la pluie. Et, dans les temps de sécheresse, les Athéniens eux-mêmes priaient ainsi : « De la pluie, de la pluie, ô Zeus aimé, sur les blés et sur les plaines des Athéniens. » »

« Ils associaient dans leur esprit le culte de Zeus, dieu du temps, aux montagnes qui entouraient leur cité et où ils cherchaient à travers l’atmosphère limpide de l’Attique, les pronostics du temps. C’était un signe de pluie, lorsque, du côté de la mer, un nuage se posait sur la cime aiguë du mont Egine, qui se détache sur le ciel, à l’horizon, comme une corne bleue. C’est sur ce pic lointain qu’on adorait Zeus Panhellénien, et la légende raconte qu’une fois, comme la Grèce entière était brûlée par la sécheresse, des envoyés venus de tous les points s’assemblèrent à Egine et supplièrent Eaque, le roi de l’île, d’intercéder près de son père Zeus pour obtenir la pluie. Le roi accéda à leur requête et, par des sacrifices et des prières, il parvint à obtenir de son père, le dieu du ciel, les pluies tant désirées. C’était aussi un signe de pluie à Athènes lorsque, en été, des nuages se posaient au sommet ou sur les flancs de PHymette, cette chaîne de montagnes dénudées qui borne à l’est la plaine attique, et qui, regardant le soleil couchant, s’embrase de splendeur sous les reflets empourprés de ses derniers rayons. Si, pendant un orage on voyait une longue traînée de nuages descendre sur la montagne, cela voulait dire que l’orage augmenterait de fureur8. C’est pourquoi un autel à Zeus, dieu des pluies, se dressait sur l’Hymette. On prédisait aussi le temps d’après les éclairs qui brillaient, ou les nuages qui s’accrochaient à la cime du mont Parnès, au nord d’Athènes, et là aussi s’élevait un autel à Zeus, donneur de signes. Le climat de l’Argolide orientale est sec, et les montagnes rocheuses ne sont guère que des solitudes pierreuses et sans eau. Sur l’une d’elles, appelée mont Arachné ou mont de l’Araignée, se trouvaient des autels à Zeus et à Héra, à qui le peuple offrait des sacrifices lorsqu’on désirait la pluie. Sur la crête du mont Tmolus, près de Sardes, était un endroit appelé le Berceau de Zeus pluvieux, probablement parce qu’on avait observé que les nuages qui s’y posaient présageaient la pluie. Les membres d’une société religieuse de l’île de Cos allaient en procession offrir des sacrifices sur l’autel de Zeus pluvieux lorsque la terre altérée soupirait après les averses rafraîchissantes. Considéré ainsi comme la source de toute fertilité il n’était pas extraordinaire que Zeus reçût le titre de Fertile, et qu’à Athènes il fût adoré sous le surnom de Fermier. »

« Zeus était le dieu du tonnerre et de la foudre aussi bien que de la pluie. A Olympie et ailleurs, on l’adorait sous le vocable de foudre ; et à Athènes, se trouvait, sur le mur de la ville, un foyer de sacrifice au Zeus de l’Éclair, où des prêtres attitrés veillaient pouf apercevoir un éclair sur le mont Parnès à certaines époques de l’année. De plus, les Grecs entouraient régulièrement d’une clôture les lieux qui avaient été frappés par la foudre, et les consacraient au Zeus Kataibatès, c’est-à-dire au dieu qui descend sur terre dans l’éclair. On élevait des autels à l’intérieur de ces clôtures, et on y offrait des sacrifices. On sait par des inscriptions qu’il y avait plusieurs endroits de ce genre à Athènes. »

« Ainsi, lorsque des anciens rois grecs prétendaient descendre de Zeus, et même porter son nom, nous pouvons raisonnablement supposer qu’ils essayaient aussi d’exercer ses fonctions divines en produisant le tonnerre et la pluie pour le bien de leur peuple, ou pour la terreur et la confusion de leurs ennemis. Sous ce rapport, la légende de Salmonée, reflète probablement les prétentions de toute une classe de petits princes qui régnaient en Grèce autrefois, chacun sur son petit canton, dans les plateaux revêtus de chênes. On attendait d’eux, comme de leurs confrères les rois d’Irlande, qu’ils accordassent la fertilité à la terre et la fécondité au bétail, et comment auraient-ils mieux pu s’acquitter de leurs obligations qu’en jouant le rôle de leur parent Zeus, le dieu suprême du chêne, du tonnerre et de la pluie ? Ils le personnifiaient, apparemment, de la même manière que les rois d’Italie personnifiaient Jupiter. »

« Dans l’Italie ancienne, tous les chênes étaient consacrés à Jupiter, le Zeus italien ; sur le Capitole, à Rome, on adorait le dieu comme divinité, non seulement du chêne, mais de la pluie et du tonnerre. Un écrivain romain, opposant la piété du bon vieux temps au scepticisme d’une époque où personne ne croyait que le ciel fût le ciel, et où on faisait fi de Jupiter, nous rapporte qu’autrefois les nobles matrones montaient nu-pieds, les cheveux épars, et le cœur pur, la longue pente du Capitole, pour demander la pluie à Jupiter. Et immédiatement, poursuit-il, à coup sûr, il pleuvait à torrents, et tout le monde s’en retournait trempé comme une soupe. « Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus religieux ; aussi les champs se dessèchent. » »

« Et de même que Jupiter avait le pouvoir d’appeler les nuages et de leur faire répandre sur la terre leur charge bienfaisante, de même il les dissipait et faisait reparaître le brillant ciel d’Italie. Aussi l’adorait-on sous le nom du Serein, de celui qui ramène la sérénité. Enfin, comme dieu des averses fertilisantes il rendait la terre féconde ; et les gens l’appelaient Celui qui féconde. En passant de l’Europe méridionale à l’Europe centrale, nous rencontrons encore le dieu suprême du chêne et du tonnerre chez les Aryens barbares qui habitaient dans les vastes forêts primitives. Chez les Celtes de la Gaule, les druides n’estimaient rien de plus sacré que le gui ou le chêne sur lequel il poussait ; ils choisissaient des bosquets de chênes pour y célébrer leur service solennel, et n’accomplissaient aucun de leurs rites sans feuilles de chêne. « Les Celtes », dit un écrivain grec, « adorent Zeus, et l’image celtique de Zeus est un grand chêne. » Les conquérants celtes, qui s’établirent en Asie, au me siècle avant notre ère, paraissent avoir apporté avec eux le culte du chêne dans leur nouveau pays ; car, dans le cœur de l’Asie mineure, le sénat Galate se rencontrait en un endroit qui portait le nom celtique de Drynemetum, « le bois sacré de chêne », ou « le temple du chêne » [2]. Le nom même de Druides, d’après les meilleures autorités, ne veut pas dire autre chose que « hommes du chêne. » »

« Lorsque le Christianisme remplaça le Druidisme en Irlande, on construisit parfois les églises et les monastères dans les bois de chênes ou sous quelque chêne solitaire. Le choix de l’emplacement était peut-être déterminé par le caractère sacré de ces arbres, ce qui pouvait prédisposer l’esprit des convertis à écouter plus volontiers l’enseignement de la foi nouvelle. Mais il n’y a pas de preuve positive que les Druides irlandais, comme leurs frères gaulois, aient célébré leurs rites dans des bois de chênes, aussi la conclusion qu’on peut tirer de l’étude des églises de Kildare, de Derry et autres, n’est qu’une supposition basée sur l’analogie. »

« La vénération pour les bois sacrés paraît avoir tenu la première place dans la religion des anciens Germains, et, selon Grimm, le principal de leurs arbres sacrés était le chêne. Il paraît avoir été spécialement consacré au dieu du tonnerre, Donar ou Thunar, l’équivalent du Norrois Thor ; un chêne sacré, près de Geismar, en Hesse, que Boniface abattit au VIIIè siècle, avait chez les païens le nom de chêne de Jupiter (robur Jovis), ce qui serait en vieil Allemand Donares eih, « le chêne de Donar ». Le mot anglais pour jeudi, Thursday, le jour de Thunar, qui n’est qu’une traduction du latin aies Jovis, montre que le dieu teutonique du tonnerre, Donar, Thunar, Thor, était identifié avec le dieu du tonnerre italien, Jupiter. Ainsi, chez les anciens Teutons, comme chez les Grecs et les Latins, le dieu du chêne était aussi le dieu du tonnerre. On le regardait, en outre, comme la grande puissance de la fertilité, qui envoyait la pluie et faisait porter des récoltes à la terre ; car Adam de Brème nous dit que « Thor règne dans l’air ; c’est lui qui règle le tonnerre et l’éclair, le vent et la pluie, le beau temps et les récoltes. » Sous ces rapports, donc, le dieu teutonique du tonnerre ressemblait à ses contreparties du midi, Zeus et Jupiter. »

« Et, comme eux, Thor semble avoir été le principal dieu de leur panthéon ; en effet, dans le grand temple d’Upsal il est placé entre l’image d’Odin et celle de Freyr ; et lorsqu’on prêtait serment par l’une ou l’autre des trinités norses, il était toujours la principale divinité qu’on invoquait. Près du temple d’Upsal se trouvait un bois sacré, mais nous ne saurons pas quelles espèces d’arbres y croissaient. On parle seulement d’un arbre majestueux, à la vaste ramure, qui restait vert, hiver comme été. Là aussi il y avait une source où l’on offrait des sacrifices. On plongeait dans l’eau un homme vivant, et s’il disparaissait, c’était un bon présage. Tous les neuf ans, à l’équinoxe de printemps, se célébrait à Upsal une grande fête en l’honneur de Thor, dieu du tonnerre, d’Odin, dieu de la guerre et de Frey, dieu de la paix et du plaisir. Les cérémonies duraient neuf jours. Afin d’apaiser les dieux on sacrifiait neuf animaux mâles de différentes espèces. Chaque jour on immolait six victimes dont l’une était un homme. On accrochait leurs corps aux arbres du bois, où l’on pouvait voir côte à côte des chevaux, des chiens et des hommes. »

« Chez les Slaves, aussi, le chêne paraît avoir été l’arbre sacré du dieu du tonnerre, Pérun, le pendant de Zeus et de Jupiter. On dit qu’à Novgorod s’élevait une image de Pérun sous la forme d’un homme tenant un aérolithe à la main. Un feu, alimenté de bois de chêne, brûlait nuit et jour en son honneur ; et, s’il venait à s’éteindre, ceux qui en avaient la charge payaient leur négligence de leur vie. Pérun paraît avoir été, comme Zeus et Jupiter, le principal dieu de son peuple. Procope nous dit en effet que les Slaves « croient qu’un seul dieu, créateur de la foudre, est l’unique souverain de toutes choses, et ils lui sacrifiaient des bœufs et toutes sortes de victimes. »

« La divinité principale des Lithuaniens était Perkunas ou Perkuns, le dieu du tonnerre et de la foudre, dont on a souvent fait ressortir la ressemblance avec Zeus et Jupiter. Les chênes lui étaient consacrés, et lorsque les missionnaires chrétiens les coupaient, le peuple se plaignait avec forcé de ce qu’on détruisît ses divinités sylvaines. On entretenait en l’honneur de Perkunas des feux perpétuels alimentés du bois de certains chênes; si l’un de ces feux s’éteignait, on le rallumait par la friction du bois sacré. Les hommes offraient des sacrifices aux chênes, et les femmes aux tilleuls pour obtenir de bonnes récoltes ; d’où nous pouvons déduire qu’ils considéraient les chênes comme mâles et les tilleuls comme femelles. Et, en temps de sécheresse, quand on avait besoin de pluie, on sacrifiait, dans la profondeur des bois, une génisse noire, un bouc noir et un coq noir au dieu du tonnerre. Pour ces occasions, les gens venaient en grand nombre des campagnes d’alentour, mangeaient et buvaient et invoquaient Perkunas. Ils faisaient trois fois le tour du feu en portant un bol de bière, puis versaient le liquide dans les flammes en suppliant le dieu d’envoyer des averses. Ainsi donc la principale divinité lituanienne présente une grande ressemblance avec Zeus et Jupiter, puisqu’elle était le dieu du chêne, de la foudre et de la pluie. »

« Entre les Lithuaniens et les Slaves se sont infiltrés les Estoniens, peuple qui n’appartient pas à la famille aryenne. Mais eux aussi avaient de la vénération pour le chêne et associaient cet arbre avec leur dieu du tonnerre, Taara [3], divinité suprême de leur panthéon, qu’ils appelaient « Vieux Père » ou « Père du Ciel ». Jusqu’au début du XIXè siècle, dit-on, les Estoniens barbouillaient du sang frais d’un animal les chênes sacrés, les tilleuls et les frênes, au moins une fois par an. Fort instructive est la prière suivante, adressée au tonnerre, car elle montre combien il est aisé, pour un esprit rustique, de concevoir le tonnerre comme un pouvoir bienfaisant et fécondant, à cause du rapport qu’il a avec la pluie. On l’a recueillie des lèvres d’un paysan estonien au XVIIè siècle. « Cher Tonnerre », disait-il « nous t’offrons en sacrifice un bœuf qui a deux cornes et quatre sabots, et nous te supplions en faveur de nos labours et de nos ensemencements et te demandons de rendre notre paille rouge comme le cuivre, et notre blé jaune comme l’or. Chasse bien loin tous les gros nuages noirs au-dessus des grands marécages, des vastes forêts, des étendues incultes. Mais à nous, laboureurs et semeurs, envoie de douces pluies et une saison d’abondance. Divin tonnerre, protège nos champs ; qu’ils produisent de bonne paille en dessous, de beaux épis en dessus, et de bon grain à l’intérieur. » Parfois aussi en Estonie, en temps de grande sécheresse, le fermier fait trois fois le tour d’un feu de sacrifice en portant de la bière, puis il la répand sur la flamme en priant le dieu du tonnerre de bien vouloir envoyer la pluie. »

« Et aux Indes, l’ancien dieu du tonnerre et de la pluie Parjanya, dont les savants rapprochent parfois le nom de celui de Perkunas était considéré comme une divinité de la fertilité ; non seulement il faisait germer les plantes mais fécondait les vaches, les juments et les femmes. En tant que pouvoir qui fécondait toutes choses, on le comparait au taureau, animal qui, pour le pâtre primitif, était le type le plus naturel de l’énergie procréatrice. Un hymne du Rigvéda parle ainsi de lui :

Le taureau, au mugissement sonore, rapide et généreux dépose dans les plantes la semence féconde.

Il pourfend les arbres, terrasse les démons ; il épouvante le monde de son arme puissante.

Quand, tonnant, redoutable, Parjanya punit les méchants, les innocents même s’enfuient.

Semblable à l’écuyer qui, du fouet, excite ses coursiers, il chasse devant lui les messagers de pluie.

Quand Parjanya accumule dans le ciel les nuages de pluie, au loin retentit un rugissement de lion.

Les vents soufflent en furie, les éclairs flamboient : alors les plantes sortent de terre, l’air ruisselle de lumière. Abondante est la nourriture pour tous les êtres quand sur son char humide Parjanya féconde la terre.

Dans une autre hymne, on parle de Parjanya comme de « celui qui fait croître les plantes, qui domine sur les eaux et toutes les créatures qui se meurent », et on dit « qu’en lui tout être vivant prend vie ». Puis le poète continue :

Puisse mon chant, qui célèbre la majesté de Parjanya, toucher son cœur et le réjouir;

Qu’il nous accorde les ondées bienfaisantes et que, sous sa protection divine, les plantes produisent en abondance.

Pour tous, il est le Taureau, le Père, Source de. Vie pour tous les êtres et toutes les choses.

Nous lisons encore dans une autre hymne :

Chantez et louez Parjanya, fils du ciel, qui envoie les trésors de la pluie :

Qu’il enrichisse nos pâturages !

Parjanya est le dieu qui, dans les génisses, les juments et les plantes de la terre,

Ainsi que dans le sein de la femme, dépose le germe de la Vie.

« En un mot, « Parjanya est le dieu qui commande l’éclair, le tonnerre, la pluie et qui préside à la procréation des plantes et des êtres vivants. Mais on ne sait pas clairement si, à l’origine, c’est un dieu de la pluie ou un dieu du tonnerre. Comme les deux phénomènes se produisent toujours ensemble aux Indes, les deux opinions sont admissibles, si l’on n’a pas d’autres preuves. » On reviendra là-dessus plus tard. Il suffit d’avoir indiqué ici la facilité avec laquelle la notion de dieu-tonnerre se transforme en la conception d’un dieu de la fertilité en général ou se combine avec elle. »

« Nous rencontrons la même combinaison chez Heno, l’esprit du tonnerre des Iroquois. Ses fonctions ne se bornaient pas à lancer ses foudres contre les méchants, mais aussi à rafraîchir et vivifier la terre par des averses, à faire mûrir les moissons et les produits de la terre. Au printemps, en confiant au sol la semence, les Indiens le priaient de l’arroser et d’aider à sa croissance; et à la fête des moissons ils le remerciaient de leur avoir donné de la pluie. Les Hos du Togo dans l’Afrique occidentale distinguent deux divinités de la foudre, un dieu Sogble et une déesse Sodza, qui sont mari et femme et dont le langage est le tonnerre. Les épithètes appliquées à la déesse semblent montrer qu’on croit qu’elle envoie la pluie et fait pousser les plantes. On l’appelle « Mère des nommes et des bêtes, navire plein d’iguanes, navire plein des richesses les plus variées ». De plus c’est elle, dit-on, qui bénit les terres labourées. Et, comme le dieu hindou, Parjanya, qui terrassa les démons. Ho, la déesse du tonnerre chasse les mauvais esprits et les sorciers des maisons habitées. Sous sa protection les enfants multiplient et les membres de la maisonnée conservent la santé. Les Indiens des Andes, dans la région du lac Titicaca, croient en un dieu-tonnerre appelé Con ou Cun, qu’ils appellent « seigneur » ou « père » des montagnes (Ccollo Auqui). C’est un être puissant mais irritable et d’abord difficile, qui demeure sur les hautes montagnes au-dessus des neiges perpétuelles. Cependant il envoie des dons considérables à ceux qui obtiennent ses faveurs ; et lorsque les récoltes languissent faute de pluie, les Indiens essaient de tirer le dieu de sa torpeur en faisant de petites libations de brandy dans un lac au-dessous de la ligne des neiges; car ils n’osent pas mettre le pied sur la neige de peur de rencontrer le redoutable dieu-tonnerre face à face. Son oiseau est le condor, comme l’aigle était l’oiseau de Zeus, dieu-tonnerre des Grecs. De même, pendant la sécheresse, les Abchases du Caucase sacrifient un bœuf à Ap-hi, dieu du tonnerre et de la foudre, et un vieillard le supplie d’envoyer la pluie, le tonnerre et les éclairs, parce que les récoltes se dessèchent, l’herbe est brûlée et le bétail meurt de faim. Ces exemples montrent comment un dieu du tonnerre peut facilement en arriver à être considéré comme Une puissance de fertilité ; le trait d’union est fourni par la pluie fertilisante qui accompagne généralement un orage. »

« Comme on pouvait s’y attendre, l’ancien culte du chêne en Europe a laissé ses traces dans les coutumes et les superstitions populaires jusqu’à nos jours. Ainsi dans le département du Maine, raconte-t-on, on adore encore les chênes isolés au milieu des champs, bien que les prêtres aient essayé de donner une couleur de christianisme à ce culte, en suspendant aux arbres des images de Saints. Dans différentes régions de la Basse Saxe et de la Westphalie avaient survécu jusque dans la première moitié du XIXe siècle des traces d’un culte mi-païen, mi-chrétien, que les gens rendaient à certains chênes sacrés. Dans la principauté de Minden, garçons et filles dansaient autour d’un vieux chêne, le dimanche de Pâques, en poussant des cris de joie. Et, non loin du village de Wormeln, près de Paderborn, se trouvait un chêne sacré dans la forêt, et les habitants de Wormeln et de Calenberg s’y rendaient chaque année en procession solennelle. Une autre marque du respect superstitieux qu’on a pour le chêne en Allemagne, est l’habitude de faire passer les gens et les animaux malades à travers une ouverture naturelle ou pratiquée dans le tronc d’un chêne pour les guérir de leurs infirmités. Dans un village de la Prusse-Orientale, près de Ragnit, se trouvait un chêne que, jusqu’au XVIIè siècle, les villageois considéraient comme sacré, fermement convaincus que toute personne qui lui ferait du mal serait frappée de malheur, de maladie surtout. Encore au milieu du siècle dernier les Lithuaniens faisaient des offrandes aux esprits sous de vieux chênes et chez eux les vieilles personnes préféraient préparer les aliments des repas funèbres sur un feu de bois de chêne, ou tout au moins sous un chêne [4]. Sur les bords de la petite rivière Micksy, entre les gouvernements de Pskov et de Livonie, en Russie, se trouvait un chêne sacré, rabougri et desséché, qui reçut les hommages des paysans des environs au moins jusqu’en 1874. Un témoin nous a décrit la cérémonie. Il vit une grande foule de gens, Estoniens de l’Eglise grecque surtout, vêtus de leurs plus beaux atours et réunis avec leurs familles autour de l’arbre. Quelques-uns avaient apporté des cierges qu’ils accrochaient au tronc et aux branches de l’arbre. Bientôt arriva un prêtre qui revêtit ses habits sacerdotaux et se mit à chanter un cantique comme ceux qu’on chante en l’honneur des saints dans l’Eglise orthodoxe. Mais au lieu de dire comme d’ordinaire, « Divin Saint, priez le Seigneur pour nous », il dit, « Divin arbre Halleluia, priez pour nous ». Puis il encensa l’arbre tout autour. Pendant le service, on allumait les cierges, et les gens, prosternés sur le sol, adoraient l’arbre sacré. Quand le prêtre se fût retiré, son troupeau resta jusque tard dans la nuit, à festoyer, boire, danser et allumer d’autres cierges dans l’arbre, jusqu’à ce que tout le monde fût ivre, et la fête se termina dans l’orgie. L’usage d’allumer des feux rituels en frottant du bois de chêne est un autre vestige de l’ancien culte du chêne qui a survécu jusqu’à l’époque moderne. Cette coutume a été observée soit à certaines époques fixes de l’année, soit dans les moments de calamité, par les Slaves, les Germains et les Celtes. Si l’on rapproche ceci des feux sacrés perpétuels de chêne, que nous avons trouvés chez les Slaves, les Lithuaniens et les anciens Romains, le fait que cette coutume soit si largement répandue semble clairement remonter jusqu’ à une époque où les ancêtres des Aryens d’Europe habitaient des forêts de chênes, alimentaient leurs feux avec du bois de chêne, et les rallumaient, quand il leur arrivait de s’éteindre, en frottant ensemble deux morceaux de bois de chêne. »

« De l’examen qui précède, il ressort qu’un dieu du chêne, du tonnerre et de la pluie, était adoré autrefois par toutes les branches principales de la race aryenne en Europe, et était même la divinité essentielle de leur panthéon. Il était assez naturel que le culte de cet arbre prît des proportions énormes dans la religion de gens qui vivaient dans les forêts de chênes, se servaient de ce bois pour construire et se chauffer, et employaient les glands comme nourriture pour eux et leurs animaux. Mais il nous reste encore à expliquer comment ils ont été conduits à associer le tonnerre et la pluie au chêne, dans leur conception de cette grande divinité. D’après la nature des faits, notre solution du problème doit s’appuyer sur des conjectures. Nous ne pouvons que deviner quel enchaînement d’idées a conduit nos ancêtres à associer des choses qui nous paraissent si différentes. Naturellement on peut considérer le tonnerre et la pluie comme ayant quelque rapport l’un avec l’autre, puisque tous deux se produisent souvent ensemble, mais la difficulté est de comprendre pourquoi le chêne leur serait associé. Lequel de ces trois éléments fut le noyau primitif autour duquel les autres se groupèrent plus tard ? Dans notre ignorance des faits, la question revient à se demander si, d’après les principes de la pensée du sauvage, il est plus facile de supposer qu’un dieu primitif du tonnerre et de la pluie ait ajouté plus tard le chêne à ses attributs, ou, au contraire, qu’un ancien dieu du chêne se soit annexé le tonnerre et la pluie. On peut dire, en faveur de la première de ces suppositions, qu’on pourrait avec le temps, regarder comme un dieu du chêne un dieu du tonnerre et de la pluie, parce que ceux-ci viennent du ciel, et que le chêne s’élève vers le ciel et souvent est frappé par la foudre. Mais il n’est pas probable que ce raisonnement apporte la conviction, même dans l’esprit d’un sauvage. D’autre part, il n’est pas difficile d’imaginer comment l’homme primitif d’Europe a pu supposer que le tonnerre, ou plutôt la foudre, soit dérivée du chêne. Voyant que sur terre on produisait toujours le feu en frottant ensemble des morceaux de bois de chêne, il a très bien pu conclure que le feu du ciel se produisait de la même manière ; en d’autres termes, que l’éclair était l’étincelle produite par quelqu’un qui allumait son feu, là-haut, de la manière habituelle. Car le sauvage explique généralement les phénomènes naturels par des idées tirées des événements de sa propre vie de chaque jour. De même les gens qui sont accoutumés à produire le feu au moyen de silex, pensent parfois que l’éclair est produit de façon semblable. C’est ce qu’on raconte des Arméniens, et on peut le supposer des nombreuses peuplades qui croient que les outils de silex des races préhistoriques sont des aérolithes. »

« Il est donc facile de concevoir comment un dieu du chêne, considéré comme la source du feu terrestre, arrive à être regardé comme le dieu de l’éclair, et de là, par extension, comme un dieu du tonnerre et de la pluie. Aussi pouvons-nous présumer provisoirement que les grands dieux aryens qui combinent ces diverses fonctions ont ainsi évolué. Ils ont dû atteindre un degré supérieur lorsque on les a fait régner sur le ciel entier. Les Grecs et les Italiens ont certainement promu leur Zeus et leur Jupiter à cette situation élevée, mais il ne paraît pas y avoir de preuves que les Aryens du Nord aient jamais élevé leurs divinités correspondantes au rang de dieux du ciel en général. En fait, on suppose ordinairement que le ciel fut le lieu d’origine de tous ces dieux, ou plutôt du seul dieu aryen d’où ils descendent. Mais avec cette théorie il est difficile de comprendre pourquoi le dieu du ciel se serait associé au chêne, et qui plus est, se serait attaché à lui, même après qu’il eût commencé, dans maints endroits du moins, à délaisser son ancienne demeure, la voûte du ciel. Sûrement sa fidélité au chêne, depuis le commencement des âges jusqu’à une époque assez récente, dans toutes les différentes familles de ses adorateurs d’Europe, est un argument très fort en faveur de l’opinion que l’arbre est l’élément primordial, et non pas secondaire, de sa nature composite. »

.James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
“Le roi magicien dans la société primitive” pp.461-471.

Au prix de 28,50¢, lien libraire, ici.

L’illustration choisie est une couronne de feuilles de chêne ornée d’une abeille et deux cigales – Le monde hellénistique – British Museum
(4è siècle avant J.C. – Dardanelles).

Catégories :Culte des arbres
  1. 30 mai 2010 à 19:02

    Notes :

    La pensée sauvage a largement été redéfinie au cours du siècle, après des progrès en ethnologie & anthropologie, il n’y a qu’à lire Claude Levi Strauss…

    Des avancées également dans l’étude des celtes, il y aurait donc à rajouter…

    Sans le nommer, il soupçonne l’arbre d’Upsala d’être un chêne…

    Vous l’aurez compris : comme l’étude est vieille, tout n’est pas forcément d’actualité, certains postulats sont attaquables (mais exactitude des données archéologiques, ethnologiques & folkloriques) ; donc, ne pas tout prendre au mot, mais s’en servir comme pistes pour fouiller les mythes.

    Un jour j’écrirai un grand article qui synthétisera tous ces articles consacrés aux mythes et légendes liés aux arbres ; et ce jour-là je donnerai ma vision…

  2. 31 mai 2010 à 20:03

    Toi, tu viens encore de passer un week-end pluvieux à la bibliothèque.
    C’est pas moi qui vais m’en plaindre (merci Jupiter, Thor,Parjanya,Heno ou Taara), ton article m’a passionné et donné quelques idées…., comme tu le sais déjà !!!

    Et tu aurais pas écrit tout ça en écoutant « l’orage » de Brassens pas hasard?

  1. 10 juin 2010 à 11:34
  2. 4 novembre 2010 à 19:25

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