Le culte du chêne 1/2 ~ La répartition des forêts de chênes en Europe

Le chêne était un arbre vénéré dans toute l’Europe et le bassin méditerranéen, un ancien culte qui a laissé quelques traces : à Dodone les Dieux s’exprimaient par l’intermédiaire d’un chêne sacré [1] ; c’est sous l’ombrage d’un chêne qu’Abraham s’entretint avec Iahvé [2], les scribes des envahisseurs romains rapportèrent que les druides des Gaules se réunissaient dans des drunemetons, des bois de chênes…

Et il n’y a qu’à regarder la proportion de chênes présents sur le blog (environ 40%) pour se convaincre sans peine que ce robuste arbre nourricier – à la grande longévité et présent sur tous les terroirs – fut autrefois désigné comme étant un don des Dieux.

Encore une fois [3][4][5], je citerai le Rameau d’Or de James Frazer, car c’est un des premiers auteurs à s’être vraiment penché sur ce culte, avec une approche ethnologique, anthropologique & religieuse (un livre écrit il y a maintenant un siècle, et si certaines analyses et théories sont désormais dépassées ; tout ce qui concerne le culte des arbres reste valide, ou en tout cas pose une bonne base pour en discuter). Comme d’habitude c’est un peu long, mais nécessaire si vous voulez approfondir vos connaissances sur le chêne, et découvrir pourquoi de nombreux peuples du continent lui ont voué un culte.


« Il y a certaines raisons de croire que les premiers rois latins se posaient en représentants de Jupiter, dieu du chêne, du ciel, de la pluie et du tonnerre, et qu’en cette qualité ils s’efforçaient d’exercer les fonctions fertilisantes attribuées à ce dieu. La vraisemblance de cette opinion se trouvera renforcée si l’on peut prouver que ce même dieu était adoré en Europe, sous d’autres noms, par d’autres branches de la famille aryenne, et que les rois latins n’étaient pas seuls à s’arroger ses pouvoirs et ses attributs. Je me propose dans ce chapitre d’exposer brièvement quelques-uns des principaux faits qui suggèrent cette opinion. »

« Dès le début, une difficulté se présente. A nos yeux, le chêne, le ciel, la pluie et le tonnerre semblent être des choses tout à fait différentes l’une de l’autre. Comment nos ancêtres sont-ils arrivés à les grouper ensemble comme attributs d’un seul et même dieu ? On peut voir un rapport entre le ciel, la pluie et le tonnerre ; mais qu’ont-ils à faire avec le chêne ? Cependant un de ces éléments, disparates en apparence, fut probablement le noyau primordial, autour duquel, avec le temps, les autres se groupèrent et se cristallisèrent en cette conception composite de Jupiter. Aussi faut-il se demander lequel d’entre eux a été le centre primitif d’attraction. Si les hommes sont partis de l’idée d’un dieu du chêne, comment sont-ils arrivés à agrandir son royaume en annexant la région du ciel, de la pluie et du tonnerre ? Si, d’autre part, ils ont commencé par la notion d’un dieu du ciel, de la pluie et du tonnerre, ou de n’importe lequel d’entre eux, pourquoi auraient-ils ajouté le chêne à ses attributs ? Le chêne est du domaine terrestre ; le ciel, le tonnerre et la pluie du domaine céleste ou aérien. Quel est le trait d’union entre les deux ? »

« Nous allons essayer, dans ce qui suivra, de montrer que d’après le principe de la pensée primitive il est plus facile de concevoir qu’un dieu du chêne se soit transformé en dieu du ciel, que d’envisager l’évolution contraire. Si nous y parvenons, il deviendra vraisemblable que dans le personnage composite de Jupiter le chêne soit l’origine, le principe, et le ciel, la pluie et le tonnerre ne sont que secondaires et dérivés.
Nous avons vu que, longtemps avant l’aube de l’histoire, l’Europe était couverte de vastes forêts primitives, et ceci doit avoir exercé une profonde influence sur la pensée ainsi que sur la vie de nos rudes ancêtres qui vivaient dispersés dans la morne obscurité de la forêt ou dans les clairières ou les endroits défrichés. Or, de tous les arbres qui composaient ces bois, le chêne paraît avoir été le plus commun et le plus utile. La preuve en est fournie en partie par les écrits des auteurs classiques, en partie par les vestiges d’anciens villages construits sur pilotis sur les lacs et les marais, et en partie par les forêts de chênes qu’on a trouvées ensevelies dans les tourbières. »

« Ces tourbières qui ont atteint leur plus grand développement dans l’Europe septentrionale, mais qu’on rencontre aussi au centre et au sud du Continent, ont conservé, comme dans un musée, les arbres et les plantes qui prirent naissance et prospérèrent après la période glaciaire. Ainsi en Écosse la tourbe qui occupe de vastes étendues, dans les montagnes comme dans les basses terres, recouvre presque partout d’anciennes forêts où les arbres les plus communs sont le pin, le chêne et le bouleau. Les chênes sont de très grande dimension et on les trouve à des altitudes où on ne rencontrerait pas cet arbre maintenant. Également remarquables pour leurs proportions sont les pins, mais bien qu’ils aient été répartis sur de plus grands espaces que de nos jours, ils ne semblent pas avoir formé de vastes forêts dans les terres basses du pays. Cependant on en a retiré de bien des tourbières des terres basses, où la plus grosse partie du bois enseveli est le chêne. Lorsqu’on dessécha Hatfield Moss dans le Yorkshire, on y trouva des troncs de chênes de cent pieds de longueur et noirs comme l’ébène. Un tronc géant atteignait cent vingt pieds de long et un diamètre de douze pieds à la base et de six pieds au sommet. On ne trouve pas d’arbres semblables maintenant en Europe. On rencontre des forêts enterrées et de la tourbe dans bien des endroits sur les côtes d’Angleterre, surtout sur les plages basses en pente douce qui descendent insensiblement vers la mer. Ces régions submergées étaient autrefois des plaines de boue qui, à mesure que la mer se retira, se couvrirent peu à peu de forêts épaisses de chênes et de pins surtout, bien que le frêne, l’if, l’aune et d’autres essences vinrent s’y mêler tôt ou tard. Les grandes tourbières d’Irlande montrent qu’il fut un temps où d’immenses bois de chênes et d’ifs couvraient le pays, jusqu’à quatre cents pieds d’altitude environ sur les collines, tandis que plus haut c’était le sapin qui dominait. On a souvent découvert des restes humains dans ces tourbières irlandaises ; on a aussi mis au jour d’anciennes routes faites de bois de chênes. Dans la vallée de la Somme, près d’Abbeville, on a trouvé dans une tourbière des troncs de chênes de quatorze pieds d’épaisseur, dimension qui se rencontre rarement sur l’ancien continent, sauf sous les tropiques. »

« Actuellement les bois de Danemark sont composés en majeure partie de hêtres magnifiques aussi luxuriants ici que dans n’importe quelle autre partie du monde. Les chênes, beaucoup plus rares, tendent à disparaître. Cependant le témoignage des tourbières prouve qu’avant l’avènement du hêtre, le pays était couvert d’épaisses forêts de chênes majestueux. C’est pendant le règne du chêne que le bronze aurait été connu au Danemark ; car des épées et des boucliers de ce métal, qui se trouvent maintenant au musée de Copenhague, ont été trouvés dans de la tourbe où le chêne abonde. Cependant à une époque plus reculée, le chêne avait été précédé par le pin ou le sapin dans les forêts danoises ; et la découverte d’instruments néolithiques dans ces tourbières montre que les sauvages de l’Âge de Pierre vécurent dans ces anciens bois de pins ainsi que dans les forêts de chênes plus récentes. Quelques savants sont d’avis que l’Age de Fer a commencé au Danemark avec l’arrivée du hêtre, mais on n’en n’a pas de preuve ; rien ne prouve que les superbes forêts de hêtres ne remontent pas à l’Âge de Bronze. Les tourbières de Norvège abondent en bois enseveli ; dans plusieurs d’entre elles les arbres se présentent en deux couches distinctes. La couche inférieure est composée surtout de chênes, de coudriers, de frênes et autres arbres à feuillage caduc ; la couche supérieure est formée de sapins et de bouleaux. Dans les tourbières de Suède, les forêts de chênes se trouvent aussi au-dessous des forêts de pins. Cependant, il paraît douteux que la Scandinavie ait été habitée à l’époque des bois de chênes. On a bien trouvé des instruments néolithiques dans la tourbe, mais pas à plus de deux pieds de profondeur généralement ; aussi un archéologue en conclut-il que dans ces tourbières il ne s’est pas formé plus de deux pieds de tourbe pendant les âges historiques. Mais un témoignage négatif ne prouve pas grand-chose, car on a seulement pu explorer une petite partie de la tourbière. Une preuve non équivoque de la prédominance du chêne et de son utilité pour l’homme dans les âges primitifs est fournie par les vestiges des villages sur pilotis qu’on a découverts dans beaucoup de lacs d’Europe. Dans les îles Britanniques, les pilotis et les plates-formes sur lesquels reposaient ces crannogs, ou demeures lacustres, semblent avoir été généralement faits de chêne, bien que le sapin, le bouleau et autres arbres aient été parfois employés. A propos des cités lacustres d’Irlande et d’Écosse un savant remarque : « Ici comme là, on rencontre la même variété de construction, depuis l’île entièrement artificielle, formée de poutres de chêne assemblées, jusqu’à l’île naturelle, artificiellement fortifiée ou agrandie par une ceinture de piliers de chêne ou des remparts de pierres détachées. » On a trouvé également dans les cités lacustres écossaises et irlandaises, des canots faits de troncs de chênes creusés. Dans les cités lacustres de la Suisse et de l’Europe centrale les pilotis sont très souvent faits de chêne, quoique bien moins fréquemment que dans les îles Britanniques on employait aussi le sapin, le bouleau, l’aune, le frêne, l’orme et autres bois. Que les habitants de ces villages aient tiré une partie de leur nourriture du fruit du chêne, même après qu’ils eurent appris l’agriculture, est une chose prouvée par les glands qu’on a découverts dans leurs demeures, à côté de blé, d’orge et de millet, ainsi que de faînes, de noisettes et de restes de châtaignes et de cerises. Dans la vallée du Pô, la charpente de poutres et de planches qui supporte le village préhistorique est, la plupart du temps, en bois d’ormeau, mais on employait aussi le chêne-vert et le châtaignier ; de plus, la grande quantité de glands qu’on a retirés de ces colonies est une preuve de l’abondance des chênes. Comme on a trouvé parfois des provisions de glands dans des jarres de terre, cela laisse supposer qu’ils servaient de nourriture aussi bien aux gens qu’aux porcs. »

« Nous savons, d’après le témoignage d’auteurs classiques, que, jusqu’à leur époque, de grandes forêts de chênes existaient encore dans différentes parties de l’Europe. Ainsi les bateaux à fond plat des Vénètes sur la côte bretonne de l’Atlantique étaient faits de bois de chêne, qui croissait en abondance dans ce pays. Pline raconte que la Germanie tout entière était couverte de forêts à la fraîche verdure, mais que les plus beaux arbres se trouvaient non loin du pays des Chauci sur la côte de la mer du Nord. Parmi ces géants de la forêt, il cite particulièrement les chênes qui croissaient sur les rives de deux lacs. Lorsque les eaux eurent creusé des excavations sous leurs racines on vit ces chênes, dit-on, entraîner dans leur chute de grandes parties de côte et flotter comme des îles sur les lacs. L’auteur parle de l’immense forêt hercynienne, comme d’un bois de chênes, vieux comme le monde, vierge depuis des siècles, splendide dans son immortalité. Si énormes étaient ces arbres, dit-il, que, lorsque leurs racines se rencontraient, elles étaient forcées de sortir du sol au-dessus duquel elles s’élevaient en forme d’arches sous lesquelles une troupe de chevaux pouvaient passer comme sous un portail ouvert. Ce témoignage quant à l’espèce d’arbres qui composaient cette fameuse forêt, est confirmé par son nom qui semble vouloir dire simplement « bois de chênes. » Au second siècle avant notre ère, les forêts de chêne étaient encore si nombreuses dans la vallée du Pô que les troupeaux de pourceaux qui se nourrissaient de leurs glands suffisaient à approvisionner presque toute l’Italie, bien que nulle autre part, dit Polybe, on n’ait égorgé plus de porcs pour nourrir les dieux, le peuple et l’armée. Ailleurs le même historien parle des immenses troupeaux de porcs qui erraient dans les forêts de chênes en Italie, surtout sur les côtes de Toscane et de Lombardie. Afin de séparer les troupeaux, lorsqu’ils s’étaient mélangés dans les bois, chaque porcher portait une corne, et, quand il en sonnait, tous ses porcs arrivaient au galop vers lui avec une ardeur que rien ne pouvait arrêter ; car chaque troupeau connaissait le son de sa corne. Cette méthode était inconnue dans les forêts de chênes en Grèce et les porchers avaient souvent bien du mal & rassembler leurs bêtes lorsque celles-ci s’étaient éloignées dans les bois, ainsi qu’il leur arrivait en automne au moment de la chute des glands. Jusqu’au début de notre ère des bosquets de chênes étaient dispersés parmi les bois d’oliviers et les vignobles du centre de l’Italie. Parmi les magnifiques forêts qui revêtaient les monts heréens en Sicile, on remarquait surtout les chênes à cause de leur stature majestueuse et de la grosseur de leurs glands. Au IIè siècle de l’ère chrétienne les forêts de chênes d’Arcadie donnaient encore asile, dans leurs retraites profondes, à des sangliers, des ours et d’énormes tortues. »

« Même de nos jours le chêne reste encore l’arbre principal de nos forêts d’Europe. Ainsi en Grèce, de tous les arbres à feuillage caduc, par opposition aux conifères, le chêne occupe encore, de beaucoup, la première place en ce qui concerne le nombre des individus et la variété des espèces. Et en particulier le chêne britannique Quercus robur est encore l’espèce dominante dans la plupart des forêts de France, d’Allemagne et du sud de la Russie ; et en Angleterre les taillis et les quelques fragments de forêt naturelle qui existent encore sont en majeure partie composés de cette espèce. Ainsi, il se peut très bien que l’ancienne tradition classique, d’après laquelle les hommes se seraient nourris de glands avant qu’ils aient appris à cultiver le sol, soit fondée sur des faits. En vérité le gland était encore un aliment dans quelques régions de l’Europe méridionale à l’époque historique. Parlant de la prospérité des justes, Hésiode déclare que pour eux, la terre produit en abondance et que le chêne des montagnes donne ses glands. Dans leurs forêts de chênes, les Arcadiens étaient renommés pour se nourrir de glands ; non pas cependant des glands de tous les chênes, mais seulement ceux d’une espèce particulière. Pline raconte que de son temps les glands constituaient la richesse de plus d’une nation ; que pendant la famine on les réduisait en farine pour en faire du pain. Suivant Strabon les montagnards d’Espagne se nourrissaient de pain de glands les deux tiers de l’année ; et dans ce pays on servait des glands comme second plat même aux repas des riches. Dans tous ces pays cette coutume a survécu jusqu’aux temps modernes. Le chêne le plus répandu dans la Grèce moderne, et le plus beau aussi, est le Quercus Aegilops couronné d’un beau feuillage ; les paysans mangent ses glands rôtis et crus. Le gland plus doux du Quercus Ballota sert de nourriture surtout en Arcadie. En Espagne, on mange les glands du chêne vert Quercus Ilex appelés bellotas, bien meilleurs, dit-on, et beaucoup plus gros que le fruit du chêne britannique. Dans Don Quichotte la duchesse écrit à la femme de Sancho de lui en envoyer. Mais les chênes sont rares de nos jours dans la Manche. Même en Angleterre et en France les pauvres ont mangé des glands bouillis à la place de pain en temps de disette. Et naturellement, de nos jours encore, on se sert des glands comme nourriture pour les porcs. C’est de glands que sont engraissés dans l’Estramadure les cochons qui donnent les fameux jambons de Montanches. Dans les grands bois de chênes de l’Allemagne d’immenses troupeaux de porcs n’ont que les glands pour se nourrir en automne ; et dans les forêts royales qui restent en Angleterre, les habitants des villages voisins revendiquent encore leur ancien droit de pannage c’est-à-dire de lâcher leurs porcs dans les bois en octobre et novembre. »

A suivre avec Le dieu « Aryen du chêne et du Tonnerre ».

.
James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
“Le roi magicien dans la société primitive” pp.457-461.
Au prix de 28,50¢, lien libraire, ici.

L’illustration est une vue de la forêt de Bercé, une photo de Lucie & Lyriann qui m’avaient envoyé l’an passé un chouette reportage sylvestre [6].

5 réflexions sur “Le culte du chêne 1/2 ~ La répartition des forêts de chênes en Europe

  1. Sisley

    Un extrait bien attrayant !!

    Je me surprends de nouveau à explorer ces vastes sylves du fond de mon imaginaire.
    Les temps où jadis le chêne s’exprimait à fond et vivait en harmonie avec toutes les autres essences, dont des ifs semi-millénaires, des hêtres et charmes titanesques.

    Une époque où actuellement pour s’en faire une idée, il faudrait fusionner tout les derniers bastions de vie sauvage en Europe et les réunir en un endroit.

  2. Salut Sisley,

    je savais bien que l’évocation des anciennes sylves européenne te plairait !
    Intéressant les données des fouilles archéologiques, et la répartition du chêne sur l’ensemble du continent. Des fouilles récentes en Écosse, montrent de grande constructions en bois, avec notamment une « autoroute » faite en chêne… (un truc de fou…!)

    Les forêts vierges européennes… oui, il ne reste plus que des petits bastions épars, des minis réserves naturelles où la nature peut s’exprimer pleinement… Je me demande même si en réunissant toutes ces parcelles, nous parviendrions à entrevoir à quoi ressemblait ce paradis perdu ?

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