L’arbre

Était-il tôt ? Était-il tard ?
« La route est longue, il faut partir » se dit l’homme de la montagne qui voulait aller au marché. Minuit était passé d’une heure. Il prit son sac et son bâton, son écharpe, sa pèlerine, et mit le chemin sous ses pieds.

C’était l’automne, il faisait froid. Brise et vent sifflaient sur la lande, on n’y voyait rien à dix pas. L’homme un moment chemina dans les ténèbres furibondes, tenant le bord de son chapeau et son manteau serré au col. Comme il passait devant les ruines de la bergeries des Ouillais, il sentit quelqu’un l’attraper. Il était seul parmi les herbes. Il entendit grincer des branches contre son oreilles gelée. Le bruit fut bref, indiscutable. Il se tourna, ne vit que noir. Il grogna un juron peureux. L’envie lui vint de retourner à sa maison, près de sa femme. Mais qu’aurait-elle dit Jeannette, le voyant revenir tremblant ? « Eh, la nuit te fait peur bonhomme ? » Bravement il courba le dos et s’enfonça dans le vent.

Il butta contre une clôture affalée parmi les ronciers. Il essaya de l’enjamber mais s’empêtra dans un feuillage échevelé, plus haut que lui. Il vit des branches qui bougeaient. Il lança un coup de bâton. D’un bond à droite elles l’évitèrent. L’homme gronda :
000– Sacrée misère !
La peur le prit. Il se sentit comme un enfant perdu dehors, sans chemin, sans père ni mère. Mais il n’était pas homme à fuir. Il ramena contre son corps sa pèlerine embroussaillée et reprit sa marche venteuse.

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Il alla jusqu’au Pech du Bougre. Au détour du sentier montant une rafale de pluie raide le prit soudain par le travers. Il fut poussé contre un roc. Le vent souleva son manteau et le jeta sur sa figure comme un drap sorti du ruisseau. Il sentit fléchir ses genoux. Il tomba et ne vit plus rien. Alors sur son épaule une main se posa. Il flaira une odeur d’amande. Il osa relever la tête et vit un arbre près de lui. Ce n’était pas une main d’homme qui pesait là, près de son cou, c’était une branche feuillue, et l’arbre était un amandier. Il avait marché avec lui depuis la ruine des Ouillais. Ce grand compagnon se courba et dit ces paroles à voix haute :
000– Va si tu veux, moi je retourne. Je suis trempé, j’ai mal partout. J’ai hâte de me mettre au sec, dans mon trou, à l’abri du vent.
Alors l’homme reconnut l’arbre. Il le connaissait de toujours. Le jour de sa venue au monde, son grand-père l’avait planté derrière la remise à bois. Ils s’en revinrent tous les deux, côte à côte, comme des frères.

Croyez-le, ne le croyez pas, peu importe. Ce fut ainsi.
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Henri Gougaud, La bible du hibou (légendes, peurs bleues, fables et fantaisies du temps où les hivers étaient rudes), Seuil, pp.282-283 – contes de Midi-Pyrénées & Gascogne.
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L’illustration choisie est de Manu, découvrez-en plein d’autres sur son blog, par ici.

5 réflexions sur “L’arbre

  1. Franois Lannes

    Magnifique, ce petit texte !

    A la lecture, c’est vrai que j’ai ressenti une peur, moi aussi.
    Une peur « bleu nuit »…

  2. Bonjour François,

    une histoire qui vient de la longue tradition orale de nos campagnes,
    je cite un extrait de la préface d’Henri Gougaud :

    « Peut-être un jour goûtera-t-on la richesse de la littérature des pauvres, ses enseignements labyrinthiques sous l’apparent simplicité ses mille savoirs et saveurs. Peut-être surtout découvrira-t-on sa force, qui n’a de but que d’aiguillonner la vie, de la pousser en avant comme un cheval, et de dilater le monde jusqu’aux extrêmes inconnus, plutôt que de le réduire aux frontières de ce que l’on peut exactement savoir. »

  3. Ping : La suite de l’index… « Krapo arboricole

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