Les burlubans, des arbres qui éclairent…

Issus du folklore breton, les burlubans ont presque été oubliés avec le temps, et pourtant ce sont des arbres fabuleux capables de s’illuminer la nuit…

« Au château de la Bretêche, à Saint-Symphorien (canton de Hédé, arrd. de Rennes), il y avait jadis un burluban . C’était un arbre merveilleux, comme l’on en voit dans les pays d’Orient, et qui éclairait pendant la nuit. De cet arbre il ne reste plus que la souche, qui est d’une largeur extraordinaire, et sur laquelle les messieurs de la Bretêche vont jouer aux cartes. Des étrangers leur ont proposé de payer cette souche 2.000 fr., mais les messieurs de la Bretêche ont répondu non ! » (François Duine – 1903, Revue des Traditions Populaires, t.18, p. 380)

Arbre lumière - Marion Bulot

« Il faudra attendre la fin du siècle suivant pour que les habitants des environs prennent à nouveau l’habitude de s’y réunir comme autrefois au printemps et à l’automne (marches). Jusqu’alors, ils n’avaient cessé d’être hantés par les dieux. Il n’est pour s’en convaincre que de relire le récit de la vision fabuleuse de l’évêque d’Avranches, où sont évoquées les éphémérides de la fondation du premier monastère bénédictin, sur le Mont-Tombe. Aucune d’elles, selon le chroniqueur, n’aurait été étrangère à la fameuse apparition de l’Archange du Seigneur, venu y manifester la volonté de triompher enfin des puissances des Ténèbres… A entendre le religieux Aubert, innombrables étaient alors les guirlandes qui flottaient au vent, suspendues aux branches des vieux chênes de la forêt de Scissy… Autant de “burlubans” magiques, hantés par les revenants. Ces arbres foisonnaient en effet, dans les parages, il était prudent d’en conjurer les dangereux présages en se signant sur leur passage. Nul me mettait en doute qu’ils ne soient dépositaires des secrets messages de l’Au-delà. Les uns et les autres se signalaient, nous apprend le religieux, par un étonnant et mystérieux concert. Aux cris rauques et stridents des oiseaux de mer attirés dans les parages, se mêlaient alors sur leurs branches le bruit provoqué par de petites “harpes rustiques”. Ces instruments servaient alors de leurres pour attirer les animaux. Confectionnés par les riverains avec des branches creuses de sureau, de tels pièges s’apparentaient fort aux antiques “rotes” gauloises. Le vent venait s’y engouffrer comme dans un sifflet d’enfant. Leur sonorité aiguë rehaussait encore le décor sinistre qu’offraient ces vastes étendues marécageuses, où ne se risquaient plus que rarement les humains… »

« Au souvenir des ces arbres à la fois vénérés et craints, dont les souches calcinées se retrouvent encore ça et là au gré des labours, ne tarderont pas à s’associer celui des exploits quasi-magiques suscités chez nous par l’arrivée surprenante des premiers religieux venus d’Outre-Manche. A la différence de leurs congénères d’Orient, les Pères du Désert, les nouveaux arrivants poussés vers d’autres rivages par une dure nécessité n’avaient point gagné la Bretagne Armoricaine dans le seul but de s’isoler des mortels. On ne les avait point vu grimper au sommet des burlubans afin de mieux se singulariser et de se donner en exemple aux indigènes. Certes, il leur advenait d’être poursuivis par la méfiance des “pagani”, mais ils ne cherchaient point à les troubler encore moins à trouver un refuge loin de ces arbres, pour se mettre à l’abri de leurs maléfices… Conduits dans leur vie errante à s’aventurer toujours plus avant à l’intérieur du pays, c’était plutôt à leurs pieds qu’ils élisaient domicile et bâtissaient leurs huttes. S’il leur arrivait de venir y rechercher la solitude, c’était moins pour pratiquer d’inhumaines macérations que pour s’y adonner à la méditation et à la prière, sans chercher à bouleverser l’environnement. Beaucoup de ces arbres survivaient déjà à demi morts dans l’indifférence générale. En ces temps-là, nul ne cherchait à se les approprier, encore moins à les exploiter. Ils n’étaient guère fréquentés que par les chasseurs. Parfois, les “bigres” venaient leur rendre visite afin de lever le miel des abeilles sauvages qui y avaient élu domicile… Aigles, chouettes, serpents et renards s’y donnaient rendez-vous dans une inextricable cohabitation. Chacun d’eux y avait ses habitudes. Plusieurs ne sortaient que la nuit (chauve-souris). Certains, par contre, pouvaient se concerter avec d’autres animaux beaucoup plus redoutables : les sangliers et les loups. Le mieux n’était-il pas de tenter de les apprivoiser ? Plusieurs d’entre eux, comme les chiens et les biches, ne demandaient qu’à y consentir. Il convenait toutefois de ne pas les effrayer, surtout d’éviter de tenter de les déloger brusquement de leurs repaires… »

« De pieux ermites, Ronan, Théleau, Edern auront maintes fois recours à leur intervention secourables et en seront récompensés. Pourquoi chercher à tuer ces animaux souvent inoffensifs, alors qu’ils ne demandaient qu’à les seconder dans leurs tâches quotidiennes ? Miracles de bonté !… Voici qu’ils prenaient leur défense partout où les saints hommes les conduisaient… C’est toujours au pied des arbres que les rédacteurs des anciennes “vitæ” nous représentent leurs héros souvent entourés d’un chien ou d’un cerf. Lorsque les seigneurs locaux (tierns), leurs forestiers et leurs gardes-chasses viendront contester aux nouveaux venus leur lieu d’asile, c’est bien volontiers que les uns et les autres s’offriront à leur porter secours. S’agissait-il de convenir désormais des limites de leur nouveau domaine ? C’était à eux que nos gens s’adressaient. Ils se laissaient bien volontiers conduire autour du burluban […] Rien n’est plus instructif que la teneur des sagas primitives confectionnées après leur conversion par les religieux des premiers monastères gallois venus s’installer en Irlande du Vème au VlIIème siècle. Transcrites dans les “scriptoria” de la Grande Ile par leurs successeurs ces “gestæ” merveilleuses seront incorporées plus tard dans les “vitæ” de leurs disciples, venus s’installer de ce côté de la Manche, sans rien perdre toutefois de leur saveur apologétique initiale. C’est sans doute au zèle pieux du moine Thenenan, disciple de Pol-Aurélien le grand missionnaire du pays de Léon que nous devons d’être instruits des exploits admirables de son maître Carentec. La tradition voulait en effet que l’ermite de Langranog au pays de Galles, ce fils d’un roi scot qui s’était refusé à ceindre la couronne de son père pour venir s’établir seul sur la verte Erin, ait atterri-là finalement en petite Bretagne [Ce saint était honoré en effet simultanément en Galles, en Irlande et en Armorique (.RIF. Dobles).]. C’était, bien entendu, dans une auge de pierre qu’il avait débarqué non loin du petit havre qui, aujourd’hui encore, porte son nom. Lorsqu’il entreprit d’édifier sur l’île voisine de Callot son nouveau refuge, Carentec (Cernach) qui avait besoin de bois, s’adressa à Dulcinius, le seigneur du pays pour obtenir de lui la permission d’abattre un arbre géant et redoutable auquel la population portait une grande vénération. Ce chef, demeuré païen, le provoqua de sorte : “Es-tu meilleur que les autres qui m’ont déjà demandé cet arbre ?” Je n’oserais le prétendre par mon seul mérite” répartit humblement le religieux. “Alors, demande à ton Dieu de l’abattre lui-même, s’il tombe, il t’appartiendra”. Tandis que Carentec se recueillait dans une ardent prière, voici que s’élevait soudain une violente bourrasque… Le vieil arbre, déjà sec, ne tardait pas à s’écraser sur le sol devant les yeux émerveillés des témoins. Dulcinius du coup s’avoua vaincu. Il faisait don à son hôte de cette épave insigne et bientôt, exprimait le désir de se faire chrétien. L’intervention “miraculeuse” du saint, sans doute un ancien filid expert dans l’art de détourner à souhait les forces du champ magnétique terrestre, avait eu raison du défi du chef local. L’affabulation subséquent inspirée de la saga de son compatriote Patrick et greffée ultérieurement sur la symbolique chrétienne de la pierre angulaire pourrait être jugée banale si elle n’était jumelée à un épisode révélateur. Dès le lendemain, Carentec s’était mis en devoir de faire débiter l’arbre abattu en quatre tronçons, nombre voulu pour servir de fondation au nouveau temple chrétien que le religieux projetait d’édifier en ce lieu. Or, un soir, quelques uns de ses compagnons établis à proximité dans leurs cabanes vinrent lui demander du bois pour se chauffer et cuire leurs aliments. L’ermite s’approcha d’un des pieds déjà fichés en terre, en détacha quelques morceaux à coups de haches et s’empressa de les leur remettre. Ce geste secourable à l’adresse de riverains démunis eut le don d’irriter l’ouvrier qui travaillait à ses côtés. Cet homme demeuré fort superstitieux, le jugeait impur… Craignant sans doute qu’un tel attentat n’attirât promptement la colère divine sur la population, il menaça immédiatement Carentec de quitter le chantier. “Reste ici “mon fils”, répartit le saint homme, et dors en paix”…. Le lendemain, au lever du soleil, le bûcheron s’apprêtait à prendre congé de lui, lorsqu’il constatait à son grand émerveillement que le tronc entamé la veille était demeuré intact. Décidément rien ne serait impossible à l’inépuisable bonté du Dieu de la Nouvelle Alliance. Dans la perspective de son propre sacrifice, n’avait-il pas permis la multiplication des pains, en associant ce geste généreux à tous les bienfaits de la Création ?…
Quand leurs disciples venus d’Outre-Mer viendront s’installer en Bretagne, ils se garderont d’indisposer les “pagani” en se livrant à des destructions systématiques. Lorsqu’ils se décideront à abattre quelques arbres réputés maléfiques, ils ne le feront qu’avec la plus grande prudence toujours en accord avec les chefs locaux. Dans certains cas exceptionnels, ils s’emploieront cependant à donner à de tels gestes une portée solennelle et symbolique. Quelques vitæ, celles de Saint Golven ou de Saint Thuriau en particulier rédigées deux ou trois siècles après leur mort survenue dans le courant du Vlème siècle, font allusion à divers autels rustiques toujours dressés sur les souches d’arbres sacrés, sans doute avaient-ils été édifiés sur leur emplacement à l’initiative de ces premiers missionnaires lorsque leurs descendants s’étaient avisés de jeter sur les traces de leur établissement primitif les fondements de nouveaux centres religieux… « 

Des burlubans aux arbres de pèlerinage…
Michel Duval, Mythologie des arbres en Bretagne, éd. Royer-2000, page 66.
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L’illustration choisie est de Marion Bulot, étudiante à l’école d’animation Pivaut de Nantes, visitez son blog et découvrez d’autres dessins et un court métrage en préparation, par ici.
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Merci de m’avoir fait découvrir ces arbres fantastiques Jean-Pierre, les burlubans sont des arbres extraordinaires du folklore breton, et ont forcément leur place sur le blog…

Jean-Pierre est conteur et il a des merveilles à vous dire… visitez donc son site, ici.

7 réflexions sur “Les burlubans, des arbres qui éclairent…

  1. Sans savoir que ces arbres existaient dans la mythologie, j’ai rêvé une fois d’un arbre comme celui-ci dont je garde une visions incroyablement précise. Tellement précise que je l’ai incluse plus tard dans un spectacle, puis dans un livre intitulé « le rêve de l’arbre ». Et de fait voir cette image est pour moi très troublant parce que ma vision, quoique différente, en était proche.

  2. Salut,

    c’est marrant, moi aussi j’ai fait ce rêve…

    j’adore cette illustration de Marion, elle a un sacré coup de crayon !

    L’arbre éclaire de l’intérieur, la lumière vient de lui… même si sur ce coup-là c’est autre chose qui illumine (la solution dans le court métrage). D’ailleurs j’espère un jour pouvoir le présenter sur le blog avec les autres petits films.
    https://krapooarboricole.wordpress.com/category/films-danimation/

  3. voici quelques compléments, suggérés par Pierre Duchesne
    http://sites.google.com/site/pitredelachesnaie/Home/mythes-et-legendes/atelier-filature-et-tissage/les-grandes-rubriques/l-isle/la-maison-de-lug

    La Demeure de Lug
    […] Le Baile in Scail raconte une très bénéfique aventure survenue à un roi de Tara, Conn, sous le règne de qui tout prospéra sans difficulté :
    « Un jour, Conn était à Tara après la destruction des rois.
    Il alla de bon matin à la forteresse royale de Tara, avant le lever du soleil ; ses trois druides étaient avec lui […].
    Ils s’avancèrent et entrèrent dans une belle plaine. Ils y virent une forteresse royale avec un arbre d’or [4] devant la porte, et ils virent une belle maison avec un toit de bronze blanc ; elle avait trente pieds de long. […]
    Ils étaient là et ils virent un grand nuage autour d’eux, si bien qu’ils ne savaient plus où ils allaient tant était grande l’obscurité qui était survenue. [3] […]
    Ils sortirent de l’ombre du champion et ne virent plus la forteresse royale ni la maison. On avait laissé à Conn le vase d’or et la coupe. C’est de ceci que viennent le Rêve du Champion, les aventures et le voyage de Conn.

    Notes :
    3 – Un paysage d’une incroyable splendeur émerge de la lumière, petit à petit, parcelle par parcelle tel un puzzle féerique composé de mille paillettes chatoyantes. Une langue de terre et de végétation au milieu d’une étendue d’eau une exubérance de plantes au cœur d’une onde frissonnante et irisée. Quelques arbres, des pierres, le jeu des vagues, Paix et Beauté !
    4 – A l’orée d’un bois, un arbre immense surgit du sol, droit comme un jet de lumière ; image d’un génial élan créateur, il déploie ses ramures et déroule alentours un impressionnant réseau de racines noueuses. Ses lourdes branches qui descendent en épaisses masses feuillues paraissent tenir un discoursé A moins que ce ne soit un chant car on distingue un rythme en elles.
    Son feuillage est magnifique, et l’on peut voir le dessin de chaque feuille, vert et doré autour. Une sorte d’éclair ou de tige d’or apparaît du haut en bas et du bas en haut, traversant l’arbre et se fichant dans la terre. C’est un rayon de soleil qui relie le Ciel à la Terre.

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  6. Je ne connaissais pas ces burbulans, « arbres qui éclairent ». Cela me rappelle mon service militaire en 1994 avec une période à Bourges. Lors d’une sortie terrain avec nuit en trous de combat dans une partie boisée, nous avons utilisé du bois mort légèrement phosphorescent pour baliser les cheminements dans le périmètre. Dans le noir, cette très légère phosphorescence verte visible à nos pieds permettait de se guider. Il s’agissait de bois mort,donc sans aucun doute le résultat de l’action d’un champignon. La région de Bourges était réputée marécageuse (surtout du temps des Celtes, récit de César dans la guerre de Gaules) ; et la région du nord de Rennes l’est aussi encore un peu (Hédé, Combourg, …). Je ne connais pas ce champignon, mais il est possible qu’il soit associé à un milieu marécageux. Il ne s’agit bien sûr que d’une hypothèse d’explication plausible, on peut garder la magie des mythes à part. Par contre si quelqu’un trouve le nom de ce champignon ou l’explication du phénomène, ça m’intéresse.

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