Les métamorphoses d’Ovide : Érysichthon

Érysichthon était le fils du roi de Thessalie Triopas. Il se rendit à la plaine du Dôtion, au pied du mont Ossa où se trouvait un bosquet planté par les Pélasges consacré à Déméter. Au centre se trouvait un chêne antique qu’affectionnaient particulièrement les nymphes. Devenu fou et sacrilège, Érysichton finit par abattre le chêne sacré. Déméter pour le punir, l’affecte alors d’une faim insatiable ; si bien qu’après avoir dévoré toutes ses possessions, Erysichton se mit à se dévorer lui-même.

Érysichthon abat un arbre sacré de Cérès (Métamorphose Lyon 1557) - B. Salomon

L’impiété d’Érysichthon (VIII, 725-776)

[725] Lélex se tait. Son récit, appuyé par sa haute sagesse, persuade, émeut tous les convives ; Thésée surtout lui à prêté une oreille avide. Voyant qu’il écoute avec respect les merveilles des dieux, Achéloüs sur son lit se relève, et lui tient ce discours :

“Vaillant héros, il est des corps qui, perdant leur forme première, conservent toujours leur nouvelle figure ; il en est d’autres qui peuvent en changer à leur choix. Tel je t’ai vu, Protée, pasteur des troupeaux d’Amphitrite, tantôt mortel aimable, tantôt lion rugissant, ou sanglier farouche, ou taureau menaçant, ou serpent redoutable. Souvent tu parais arbre ou rocher ; quelquefois onde rapide, ou flamme légère et de l’onde ennemie.

[738] “La fille d’Érysichthon, épouse d’Autolycus, possède encore un si merveilleux don. Son père méprisait les dieux, et jamais ne faisait fumer l’encens sur leurs autels. On dit même qu’armant d’un fer impie ses sacrilèges mains, il osa profaner une forêt à Cérès consacrée. Là s’élevait un chêne antique, qu’à son ombre prodigieuse on eût pris pour un bois tout entier. Il était orné de bandelettes, de guirlandes, de vers ; pieuses offrandes des mortels, monuments de leurs vœux exaucés. Souvent les chœurs des dryades vinrent se réunir en cadence sous ses vastes rameaux ; souvent en cercle rangées, elles embrassaient ses flancs : quinze coudées formaient son immense contour. Il dominait les arbres de la forêt, autant qu’ils s’élevaient eux-mêmes au-dessus de l’herbe croissant humblement à leurs pieds.

“Le fils de Triopas eût dû respecter son grand âge. Il ordonne qu’il soit abattu. On hésite, il s’irrite, et des mains d’un esclave arrachant la cognée, il s’écrie : “Peu m’importe qu’il soit cher à Cérès ; fût-il habité par Cérès elle-même, de son front superbe il va frapper la terre.”

[757] “Il dit, et tandis que le fer levé, il s’apprête à porter les premiers coups, le chêne sacré tremble et gémit ; ses glands et ses feuilles pâlissent ; une froide sueur couvre son écorce, et dès que la cognée retentit sur ses flancs, le sang s’élance sur la terre : tel il jaillit de la tête d’un taureau qu’on immole à l’autel.

“Les esclaves frémissent de terreur. Un seul ose blâmer son maître et veut suspendre le fer dans ses mains criminelles. Érysichthon lance sur lui un farouche regard, détourne le coup qu’au vieux tronc il destine, abat la tête de l’esclave ; elle roule à ses pieds. Soudain il frappe et refrappe le chêne, et de son sein qu’il déchire sort une voix plaintive qui prononce ces mots :

[771] “Je suis une nymphe chère à Cérès. J’habite cet arbre, et je meurs par ton crime. Le ciel me vengera : le châtiment qu’il te réserve et que je t’annonce en périssant, réjouira mon ombre dans la nuit du trépas.”

Cependant Érysichthon veut achever son crime. Le chêne sous les coups redoublés s’ébranle ; un câble robuste l’entraîne, il tombe, et soudain, sous sa vaste ruine, les arbres d’alentour retentissent écrasés.

Le châtiment d’Érysichthon : la Faim (8, 777-842)

[777] Les dryades épouvantées pleurent la perte de leur sœur, et la forêt de son honneur dépouillée. Elles se couvrent de vêtements funèbres, et vont, gémissantes, demander à Cérès qu’Érysichthon reçoive la peine due à son impiété. La déesse se rend à leurs prières ; elle agite sa tête, et les moissons s’ébranlent dans les plaines; elle apprête un châtiment terrible, tel qu’il ferait plaindre le coupable, si son crime ne le rendait indigne de pitié. Elle veut le livrer en proie à la Faim dévorante. Mais comme elle ne peut elle-même aller trouver cette horrible déesse (puisque, selon la loi des Destins, la Faim et Cérès ne peuvent ensemble se trouver), elle appelle une nymphe des montagnes, oréade légère, et lui parle en ces mots :

[788] “Sur les confins de la Scythie glacée est un affreux désert, sans fruit et sans verdure. Là le Froid languissant, la Pâleur et la Fièvre tremblante, habitent avec la Faim aux entrailles à jeun. Va trouver l’horrible déesse, ordonne, et dans le sein de l’impie qu’elle aille se cacher. Que ni l’Abondance, ni tous mes dons ne puissent la vaincre : qu’elle triomphe de moi-même ! Ce long et difficile voyage ne doit pas t’effrayer : prends mon char, mes dragons, et vole avec eux sur les vents”.

L’oréade prend le char, les dragons, et s’élève dans les airs. Elle arrive dans la Scythie, s’arrête sur le sommet escarpé du mont Caucase, dételle les rapides serpents, cherche la Faim, et la voit arrachant péniblement, avec ses ongles, avec ses dents avides, quelques brins d’herbe rare, indigente, dans un champ hérissé de rochers. Ses cheveux se hérissent et couvrent son œil éteint ; la Pâleur siège sur son front; ses lèvres sont livides ; ses dents aiguës, noircies par la rouille ; sa peau rude, au travers de laquelle on peut voir ses entrailles; ses os arides et décharnés se soutiennent en squelette courbé ; pour ventre elle a la place que le ventre occupe. Sa poitrine se creuse, et sa gorge desséchée semble pendre à l’épine du dos. La maigreur a grossi ses articulations; ses genoux pointus ont une jointure énorme, et ses talons s’enflent et s’allongent en dehors.

D’aussi loin qu’elle la voit, et n’osant s’approcher d’elle, l’oréade lui transmet les ordres de Cérès. Elle s’arrête à peine, et cependant croit déjà sentir l’aiguillon de la Faim. Elle se hâte de remonter sur son char, tourne les rênes, et revole aux champs de Thessalie.

[814] La Faim, quoique dans tous les temps si contraire à Cérès, se dispose à exécuter l’ordre qu’elle reçoit. Un tourbillon rapide l’emporte au palais de l’impie. Elle entre alors que le sommeil sur ses yeux répandait ses pavots. La nuit couvrait la terre de son ombre. La faim s’étend sur lui, l’embrasse, le serre sur son sein : sa bouche impure souffle dans sa bouche ; et quand de son haleine les poisons dévorants ont pénétré ses entrailles et courent dans ses veines, le monstre quitte une terre pour lui trop fertile, regagne ses rochers arides et son affreux désert.

Cérés envoie la Faim affamer Erysichthon (Métamorphose Lyon 1557) B Salomon

Encore bercé dans les douces illusions du sommeil, Érysichthon demande et voit des mets imaginaires. Il ouvre une bouche avide, fatigue ses dents sur ses dents, et son gosier ne reçoit que du vent. Il s’éveille; une faim ardente le presse et le déchire. Elle règne dans sa gorge aride et dans ses entrailles, gouffre toujours avide. Il ordonne, et sur sa table les mets se succèdent en vain. On dépeuple pour lui les airs, les forêts, et les mers. Il dévore sans cesse, demande d’autres mets, d’autres mets encore, et reste insatiable. Ce qui nourrirait un peuple tout entier ne peut lui suffire ; et plus il avale, il engloutit, et plus sa faim s’augmente. Tel l’Océan qui boit tous les fleuves de la terre, appelle encore leurs flots. Telle la flamme croît plus elle a d’aliments; tout ce qui la nourrit étend sa rage au lieu de la calmer, et consumant sans cesse, elle s’irrite en consumant : tel Érysichthon reçoit, dévore, et demande toujours. Rien ne peut apaiser l’horrible faim qui le travaille, et plus il veut l’assouvir, plus elle est implacable.
____

Le mythe d’Érysichthon est à ancrer au cycle de Déméter. Il s’y rattache notamment par l’étymologie du nom du héros qui en fait une personnification du laboureur (en grec Erusi-chthôn : qui fend la terre) et aussi par la faim qui est utilisée comme punition (en Sicile on trouve une tradition qui fait de la fringale personnifiée Adêphagia, un agent des vengeances de la déesse).  L’agriculture est vue comme une violence ou un acte sacrilège fait aux dieux. Rappelons que le défrichement est souvent la première étape pour rendre une terre arable.
____

Dans la version de Callimaque, l’arbre sacré abattu par Érysichthon était un peuplier.

Ce n’était pas encore le pays de Cnide, mais la terre sainte de Dôtion qu’habitaient les Pélasges. Ils avaient dédié à Déméter un beau bois d’épaisse futaie, où une flèche aurait trouvé difficilement à passer. Les pins, les grands ormes, les poiriers, les beaux pommiers y abondaient; pareille à l’ambre, l’eau bondissait dans le canal des sources. La déesse aimait passionnément ce pays, comme elle aime Éleusis, Triopé et Enna. Mais le bon génie des Triopides se mit à les haïr, et un dessein mauvais envahit Érysichthon. Il partit, ayant avec lui vingt hommes, tous en pleine force, tous des géants, capables de raser toute une ville, armés de haches et de cognées; ils coururent, les insensés, au bois de Déméter. Il y avait là un peuplier, grand arbre qui touchait au ciel; les nymphes y folâtraient au milieu du jour. Frappé d’abord, il exhala dans toute la futaie un gémissement. Déméter s’aperçut qu’on maltraitait son bois sacré et, dans sa colère : « Qui donc, dit-elle, abat mes beaux arbres? » Aussitôt elle prit l’aspect de Nikippa, dont le peuple avait fait sa prêtresse; dans sa main elle tenait les guirlandes et les pavots et elle avait une clef pendue à son épaule. Cherchant à apaiser le méchant et impudent individu : « Enfant, dit-elle, qui coupes les arbres consacrés aux dieux, arrête, mon enfant, fils tant aimé de tes parents, arrête, éloigne tes hommes, si tu ne veux pas qu’elle s’emporte contre toi, la vénérable Déméter, dont tu pilles les biens sacrés. »

Callimaque de Cyrène, extrait de l’Hymne à Déméter [1].

8 réflexions sur “Les métamorphoses d’Ovide : Érysichthon

  1. Un passage des métamorphoses d’Ovide peu connu…
    et pourtant les parallèles avec notre civilisation sont évidents…

    Les hommes abattent sans respect les arbres et les bois sacrés, cette faim insatiable qui touche les occidentaux serait-elle notre punition ? Finirons-nous par nous entre-dévorer une fois que nous aurons tout mangé ?

  2. Max

    Salut,

    premièrement merci, votre blog est rempli de connaissances, c’est vraiment génial. Votre passion pour la nature est remarquable !!!

    Pourriez vous me faire parvenir votre adresse électronique via la mienne (je crois que vous pouvez la voir) ? J’aurais une question privée a vous poser.

    Merci, au plaisir de vous écrire.
    Cordialement Max.

  3. Salut Max,

    ça me fait plaisir que tu laisses des mots chaleureux sous un article consacré aux métamorphoses, je me demande toujours si ces articles intéressent ceux qui se promènent sur le blog… (je t’envoie mes coordonnées en mail)

    à bientôt

  4. Ping : Index : symboles, mythes, textes divers « Krapo arboricole

  5. Ovid’s Metamorphoses – Johann Wilhelm Baur

    Plate 79: Erysichthon cuts down Ceres’ oak tree; in the centre of a wooded landscape is a large tree; Erysichton cuts the trunk of the tree with an axe, his right leg propped against the tree; at left, in the foreground, seven male figures and a dog are either seated or are standing, watching Erysichton; beyond, a dense wood, and at right, four figures in miniature. 1641

    https://www.britishmuseum.org/collection/object/P_2AA-a-31-79

Laissez vos mots...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s