De mère au singulier à féminin au pluriel « L’arbre de Vie »

« Pour nous les racines de la vie sont dans la parole, c’est elle qui nous aide à élever nos enfants, de mère en fille, tout se transmet comme ça. C’est le souffle, c’est ce qui fait vivre, et transporte tous nos rêves, notre passé. Pour les nomades c’est aussi leurs racines, ils les transportent avec eux. C’est pourquoi garder notre langue, c’est important pour nous. »

« Le culte de la vie, c’est le culte de tout ce qui pousse et surtout des arbres. Le travail au jardin, le travail de la terre, tout est lié à la fécondité. La mère, c’est la terre. En Kabylie, chez moi, on voit souvent des arbres qui portent des fils de laine noués, provenant de la ceinture des femmes, de la frange de leur foulard, ou des morceaux d’étoffe de leur vêtement. »

« Les jeunes filles en difficulté de mariage et par suite condamnées à la stérilité offrent en nouant sur une branche du frêne un brin de leur ceinture en chantant : « Je te rends la friche », comme le ventre de la femme qui n’est pas fertile et ressemble à une terre laissée à l’abandon (en jachère). « Chez nous, c’est à une branche de caroubier que les jeunes filles, impatientes de se marier, attachent un morceau de ruban ou de fil à cet arbre sacré, et si un homme détache l’un de ces liens, il épousera la jeune fille qui l’a déposé. « 

« Les femmes s’adressent à l’arbre sacré, un frêne ou un olivier, nouent leur difficulté d’être mère, et s’en remettent à son génie gardien. Souvent, au pied de cet arbre, s’amoncellent des poteries dans lesquelles des malades ont mangé quelque chose pour se guérir, avec des préparations traditionnelles. Ce qui apparaît clairement, c’est qu’en nouant leur stérilité aux hanches de l’arbre sacré, les femmes sont en relation directe avec la terre qui a capacité de donner la vie. C’est aussi pour ça que, après la naissance, le placenta est enterré à l’abri de tout regard au pied d’un olivier, d’un chêne ou d’un frêne, pour que l’enfant grandisse, fasse racine et descendance. C’est un rituel important pour sa santé à venir mais aussi pour celle de sa mère et de sa fécondité. »

S’il arrivait que quelqu’un sache où c’est enfoui avant la septième lune, l’enfant risque d’être atteint par la maladie ou de repartir dans l’autre monde. Sa mère peut perdre son lait, sa fécondité et même son esprit. Ensuite, l’enfant peut venir parler à cet arbre s’il a un problème et repartir en paix avec lui-même. Mais si une femme ne veut plus avoir d’enfant, elle l’enterrera à la limite d’un champ cultivé. Ce lien entre la femme mère et la terre mère se poursuivant au travers de la végétation dans le culte des arbres, affirme le lien entre la vie humaine et la totalité cosmique. »

« Le mystère de l’inépuisable apparition de la vie est solidaire du renouvellement rythmique du cosmos. Pour cette raison, le cosmos a été imaginé sous la forme d’un arbre géant : le mode d’être du cosmos et, en premier lien, sa capacité de se régénérer sans fin sont exprimés symboliquement par la vie de l’arbre. » (Eliade, Le sacré et le profane)

Les fruits représentent ainsi les générations qui se succèdent au gré des saisons.
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C-J Delpy, De mère au singulier à féminin au pluriel « L’arbre de Vie », Revue Spirale, n°22-2002/2, pp.121-122. Article récupéré sur Cairn.info, lire l’original ici.

Catherine-Juliet Delpy, psychopédagogue, formatrice au CEFISEM de l’académie de Créteil (Centre d’études, de formation et d’information pour la scolarisation des enfants de migrants), tisse pour chaque numéro des dialogues nomades entre sociétés traditionnelles et monde occidental, ici et là-bas, migrants et société d’accueil.

Photo : vieil arbre dans le cimetière, Beni Ouacif, Tikidount © Jacques Godeau, 1973

3 réflexions sur “De mère au singulier à féminin au pluriel « L’arbre de Vie »

  1. Salut Gilles,

    ce sont des coutumes toujours en vigueur, de la tradition orale restituée par C-J Delpy, et pourtant il s’agit d’une région très religieuse (ancien bastion du GIA), et malgré tout ces anciennes croyances perdurent… J’ai d’ailleurs appris qu’il existe des lieux « maraboutesque » où trôneraient de très vieux arbres…

    « Ce lien entre la femme mère et la terre mère se poursuivant au travers de la végétation dans le culte des arbres, affirme le lien entre la vie humaine et la totalité cosmique. « 

  2. Ping : Index : symboles, mythes, textes divers « Krapo arboricole

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