Le bois sacré au Japon

Le shintoïsme est avant tout une attitude devant la vie qui se traduit par le respect de la nature dans sa force et sa beauté. Ses adeptes vénèrent les kami. Ceux-ci peuvent être définis comme toutes les forces qui dépassent l’Homme et la compréhension ordinaire, et qui suscitent vénération et crainte.

Les kami sont innombrables et se retrouvent partout incarnés dans la nature. Cela peut être les astres : soleil, lune… ; des phénomènes naturels : typhon, des lieux : montagne, rivière, des éléments de la nature : arbre, rocher ; mais aussi des êtres vivants ou morts tel les animaux sauvages. De fait le sanctuaire shintô « primitif », c’est la nature, inviolée ou reconstituée. Les kami ne sont intrinsèquement ni bon, ni mauvais, mais à l’image de la nature, leur caractère est ambigu. Les croyants cherchent donc à se préserver de leur arami-tama (« esprit de violence ») par des cérémonies appropriées.

Taikodani Inari - Sacred Tree - Jonathan DresnerA l’origine il n’existait pas de bâtiments particuliers pour vénérer les kami. Ceux-ci étant supposés résider selon les mythes dans différents endroits : les plaines du ciel (takamaga-hara), l’au-delà des mer (tokoyo), l’au-delà souterrain (yomi no kuni). Il s’agit là des lieux habituels de résidences des kami. Cependant les kami descendent, le temps des rites, dans certains éléments, éléments à l’origine de la nature d’où l’absence dans le shintô primitif de sanctuaires bâtis. Encore actuellement des sanctuaires, appelés honden, sont dépourvus de bâtiments cultuels et considérèrent la montagne comme « corps de la divinité », shintai.

De même, il se trouve encore dans certains sanctuaires des shimboku, arbres du dieu, qui désignent les arbres qui abritent une divinité. Il se distingue souvent par la corde de paille de riz, shimenawa, qui entoure leur tronc. Plus encore qu’un abri pour une divinité le shimboku peut être le corps, shintai, de la divinité principal d’un sanctuaire. On retrouve aussi, au centre du bâtiment principal de certains sanctuaires la survivance de cet arbre sacré au travers d’un pilier central, shin no mihashira. Ce pilier planté dans le sol est l’objet du culte en tant que support des dieux.

“Nous avons oublié ce que nos ancêtres appelaient un bois sacré, nous avons enfermé nos croyances dans des temples de pierre et nous n’avons plus permis à la nature d’élever notre âme que par le détour de son Créateur. Mais, ici, sa grande voix faite de recueillement et de mystère chante mélancolique et profonde, angoissante pour nous, comme la voix de je ne sais quels remords. Nous avons voulu exalter par nos richesses l’ardeur de croire, et la nature humilie notre pauvreté humaine parce que, sans effort, sa voix monte plus haut. Pénétrons les voûtes d’ombre.
Partout, au Japon, il se rencontre des bois sacrés. Dans la campagne, comme des taches au milieu du vert pâles des rizières, vous voyez leurs ombres noires, quelques rochers entre lesquels un escalier moussu serpente sous un manteau de pins. Le torii, aux lignes à la fois élégantes et sévères, marque l’entrée sainte d’un lieu sacré. Ce n’est qu’un cadre de bois frustre, dont en bas les montants s’évasent, et dont en haut le faîte s’incurve et se relève légèrement aux deux extrémités. Mais sa majesté est immense.” (F. Joüon des Longrais, Extrême-Asie, Ed. Pierre Roger, 1927)

Le mot japonais ancien Mori, qui signifie “un bois”, peut décrire un bois sacré ou un temple. Les bosquets sacrés au Japon sont généralement associés à des sanctuaires shintoïstes, et sont situés partout au Japon. Le cèdre du Japon (Cryptomeria japonica) est un arbre considéré comme sacré, et est à ce titre vénéré dans le Shintoïsme [1][2].

Parmi les bosquets sacrés associés à une telle jinjas ou sanctuaires shinto est la zone de 20 hectares boisés associés à Atsuta Shrine à Atsuta-ku, Nagoya. Les 1500 hectares de forêt associée au Sanctuaire Kashima ont été déclarés “zone protégée” en 1953. Aujourd’hui, elle fait partie de la Kashima Wildlife Conservation Area. Les bois comprennent plus de 800 sortes d’arbres et abritent une grande biodiversité animale et végétale.

Tadasu no Mori est un terme général pour une région boisée associée à la Kamo-jinja, qui est un sanctuaire Shintoïste près des rives de la rivière Kamo, dans le nord de Kyoto. L’étendue de la forêt d’aujourd’hui englobe environ 12,4 hectares, qui sont conservés comme un site historique national. Le Sanctuaire Kamigamo et le Sanctuaire Shimogamo, avec d’autres Monuments historiques de l’ancienne Kyoto (Kyoto, Uji et Otsu), ont été classés au patrimoine mondial depuis 1994.

Le Utaki (sites sacrés souvent associés avec les lieux de sépulture) sur Okinawa sont fondées sur la religion Ryukyu, Et sont généralement associées à toun ou kami-Asagi – les régions dédiées aux dieux, où les gens n’ont pas le droit d’aller. Les bois sacrés sont souvent présents dans de tels lieux, mais aussi dans les Gusukus (des zones fortifiées qui contiennent des sites sacrés en leur sein).
Le Seifa-utaki a été désigné comme patrimoine mondial par l’UNESCO en 2003. Il se compose d’une caverne triangulaire formée par des rochers gigantesques, et contient un bois sacré avec des essences rares comme les arbres indigènes Kubanoki (une sorte de palmier) et le yabunikkei (une forme de cannelle sauvage). L’accès direct à la forêt est interdit.

La photo m’a été prêtée par Jonathan Dresner, historien et spécialiste du Japon [3].
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Consulter la liste des 10 plus belles forêts sacrées au Japon, voir ici

11 réflexions sur “Le bois sacré au Japon

  1. Sisley

    Si seulement les européens avaient encore des croyances de ce type, on pourrait à nouveau concilier les arbres, forêts et l’humain sous une forme de respect élémentaire.
    Il existe peut-être encore quelques celtes, qui pratiquent le culte des divinités et dont l’arbre est une pièce maîtresse.

  2. Salut Sisley,

    ces croyances existent toujours chez nous, mais dans des cercles un peu à part de notre société : païens, adeptes wicca, néo-celtes… mais aussi dans certaines campagnes. Et quelque part, je me dis que c’est une sacrée victoire : car certains de ces cultes subsistent encore après 2000 ans de persécutions religieuses. Pourtant beaucoup de ces pratiques ont été assimilées par l’église : arbres toujours verts dans les cimetières, le jour des Rameaux, le sapin de Noël, la buche de Noël, la Saint Sylvestre, le Gui… Leur symbolisme et leur signification a été oubliée avec le temps…

    Ce qui m’épate, c’est que le Japon a su préserver des forêts primaires sur son territoire, et pourtant c’est un pays densément peuplé et fortement industrialisé. Nous pourrions en tirer quelques enseignements…

  3. Perso, je lancerais bien le culte des trognes. LOL!
    Que des avantages : aucun dangers pour le public (ah! ce sacro-saint principe de précaution de misère !), fourniture de bois de chauffage (= énergie bio), Gîte pour le biotope (refuge LPO, etc…), Beauté des troncs tourmentés et usine à arbres séculaires (ça c’est pour me faire plaisir).

  4. Salut Gilles,

    mon rêve serait de racheter des parcelles de bois, d’y replanter moult essences oubliées (arbres & végétaux de sous-bois), rendre le site inaccessible aux promeneurs et chasseurs, et laisser la Nature faire son œuvre en totale liberté.

    comme au Japon ou en Inde, des zones forestières résidence terrestre des forces invisibles, où le commun des mortels n’aurait pas le droit de se rendre, des niches écologiques protégées et non aménagées en parc…

    En son sein pourrait se trouver une clairière accessible par un chemin de trognes, comme celui de l’allée des géants… si ça te dit !

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  10. Japon : une gare construite autour d’un arbre vieux de 700 ans

    C’est une histoire vieille de 50 ans qui fait toujours parler d’elle. En 1972, les autorités de la ville de Neyagawa (au nord d’Osaka) ont décidé que la gare datant de 1910 devait être agrandie pour s’adapter à la hausse de la population et du trafic ferroviaire. La gare d’origine avait été construite à coté d’un camphrier unique vieux de 700 ans qui, comme la population, n’a cessé de croitre au fil des années !

    Problème : l’arbre beaucoup trop proche gênait les travaux d’expansion qui avaient été programmés. Car le développement industriel passe avant tout, les autorités ont alors envisagé de le raser. Et c’est ce qui serait arrivé sans la mobilisation de la population locale qui le vénérait, l’associant à une divinité locale et à un sanctuaire. Le tollé provoqué a finalement fait reculer les autorités, et les plans de la nouvelle gare ont été remaniés pour que l’arbre soit intégré dans le cœur du nouveau bâtiment. Aujourd’hui, de nombreuses années plus tard, il est possible d’admirer ce compromis urbain unique en son genre.

    L’arbre en question est considéré comme sacré par de nombreux Japonais et des rumeurs se sont propagées quand il fut question de l’abattre : quiconque touchait à l’arbre serait ainsi blessé. On raconta qu’un homme fut pris de fièvre après en avoir coupé une simple branche le jour même. Un serpent blanc, lié à des divinités shintoïstes, aurait été vu enroulé autour du tronc. On rapporta également que de la fumée s’élevait des branches du camphrier. Signes de la colère de l’arbre aux yeux de certains. Le mythe créé par ces rumeurs urbaines aura finalement permis de sauver l’écorce de l’arbre.

    À la fin des travaux en 1980, un autel shinto a même pris place à son pied.

    Les voyageurs peuvent y prier après s’être purifiés dans un bassin d’ablutions installé à cet effet. L’arbre fut ceint d’une corde sacrée « shimenawa », signe que ce lieu est le territoire d’un kami (divinité shinto) et qu’il ne peut donc être détruit. Un panneau en explique l’histoire aux visiteurs de passage. La structure lumineuse et atypique vaut le coup d’œil.

    Une telle histoire aurait sûrement moins de chance de se produire dans un pays où le peuple n’est pas autant superstitieux et respectueux de la nature que le sont les Japonais (shintoïsme oblige). Cependant, le reste du Japon souffre de l’étalement urbain au point où même le très respecté Hayao Miyazaki s’est engagé pour préserver la Fuchi no mori d’un projet de construction, fameuse forêt ayant inspiré à l’auteur Mon voisin Totoro. il y a là un exemple édifiant qu’un équilibre entre le développement et le respect du vivant est possible ailleurs : il suffit d’en avoir la volonté ! Le reste n’est que de la technique palpé de décisions politiques. En tout cas, la gare de Kayashima s’enorgueillit désormais de son architecture unique au monde qui a su respecter la présence de ce gigantesque arbre.

    Article de S. Barret pour :
    https://japanization.org/japon-une-gare-construite-autour-dun-arbre-vieux-de-700-ans/

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