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Le culte des arbres en France

Des trois grands cultes naturalistes qui existaient en Gaule avant le christianisme, celui des arbres était peut-être le plus populaire dans ce pays où les forêts étaient si nombreuses et si respectées.

« Elles étaient même adorées : la forêt Noire était la DEA ABNOBA, l’Ardenne la DEA ARDVINNA ; les inscriptions SEX ARBORIBUS et FATIS DERVONIBUS « aux génies des chênes » en témoignent encore. Les indigènes, qui laissaient, sans trop de regrets, démolir les temples consacrés aux divinités de Rome et aux dieux gaulois romanisés, semblent s’être résignés moins facilement aux actes qui s’attaquaient directement à des dévotions plus anciennes et plus nationales. »

« Un épisode de la vie de saint Martin fournit un exemple typique de ces résistances : il venait de détruire, sans éprouver de difficulté, un temple très antique, lorsqu’il eut l’idée de faire arracher un pin consacré au diable, c’est-à-dire à une divinité locale. Les païens s’y opposèrent, et l’un d’eux lui dit : « Si tu as confiance dans ton Dieu, mets-toi sous cet arbre pendant que nous le couperons. » Le saint accepta et on le lia sous le pin du côté où il penchait ; lorsqu’il fut prêt de tomber, il fit le signe de la croix et l’arbre, se redressant, se renversa de l’autre côté et faillit écraser les gentils. »

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« Les conciles se sont maintes fois élevés contre les offrandes faites aux arbres et les pratiques qui avaient lieu près d’eux, de même qu’ils condamnaient les hommages rendus aux pierres et aux fontaines ; cependant ces deux derniers cultes sont encore très vivants et facilement reconnaissables sous le vernis chrétien, souvent assez transparent, qui les recouvre. Les traces de la dendrolâtrie sont bien moins apparentes, et il semble, au premier abord, que le christianisme soit à peu près parvenu à la détruire. Il a trouvé un puissant auxiliaire dans les défrichements qui ont fait disparaître les arbres pour les remplacer par des moissons, et cette transformation, purement d’ordre économique, a été plus efficace que les anathèmes des évêques et les prédications des missionnaires. On peut ajouter que la vie des arbres est limitée et qu’il est plus aisé de déraciner un chêne que de combler une source ou de faire sauter des blocs de rochers un peu considérables. »

« Des croix ou des images chrétiennes furent probablement fixées, de bonne heure, au tronc des arbres qui étaient l’objet de la vénération populaire, pour christianiser peu à peu l’ancien culte; maintenant encore on en voit dans les forêts, surtout sur les arbres des carrefours. En dehors des milieux sylvestres, on en plaça sur des arbres, qui en raison de leur grosseur, ou de certaines particularités, étaient vénérés, auxquels on accordait des vertus guérissantes ou une influence sur le bonheur ou la destinée. Des croix ont pu s’élever près d’eux ou même remplacer, par la substitution d’un arbre mort à un arbre vivant, des arbres autrefois en honneur ; dans les hymnes chrétiens, arbor désigne assez souvent la croix, et dans les Cantiques spirituels, bois est synonyme de croix. Il est vraisemblable que beaucoup des croix primitives étaient des troncs auxquels on donnait cette forme. Plusieurs reçurent des offrandes d’épingles, de clous ou d’objets divers, comme les arbres vivants auxquels ils avaient succédé. »

« Ces observances fétichistes sont encore assez nombreuses. On trouve à Braine l’Alleud, dans la Belgique wallonne, un exemple typique de l’association de l’ancien culte et du nouveau : à la croix de Saint-Zé, on enfonçait des clous à la fois dans la croix et dans les sapins qui l’avoisinaient ; la croix ayant disparu, les offrandes aux arbres ont persisté. Il est probable que cette sorte de dévotion a remplacé un usage antique analogue à celui encore pratiqué à Saint-Aaron près Lamballe (Côtes d’Armor) où les jeunes filles désireuses de se marier plantent des épingles dans un vieux chêne. »

« Lorsqu’une croix en pierre avait été substituée à celle en bois, la coutume continuait, mais en se transformant. A Fontaine-la-Guyon, en Eure-et-Loire, lors du pèlerinage de Saint-Gourgon, les fidèles, après une prière devant la croix en fer du cimetière, déposaient pour fixer le mal une épingle sur un des bras. A Trédaniel, près Moncontour, les jeunes filles allaient ficher des épingles dans l’intervalle entre le bras et le fût de la croix; depuis qu’elle est abattue, les épingles sont enfoncées dans le trou du piédestal. A Sainte-Savine, près de Troyes, les filles pour se marier dans l’année vont jeter une épingle sur le tertre qui sert de piédestal à la croix ou déposent une motte sur l’un de ses bras ; en Poitou, elles plaçaient le soir près de celle de Seuilly des pierres qu’elles allaient voir le lendemain, et qui leur indiquaient si elles devaient se marier, si elles seraient oui ou non heureuses en ménage. »

« En ce qui concerne le culte qui s’attache aux arbres eux-mêmes, on n’a relevé en France et dans les pays de langue française, qu’un assez petit nombre de faits probants, alors que l’on constatait par milliers les dévotions populaires, purement païennes ou légèrement christianisées, qui sont en relation avec les pierres, et surtout avec les fontaines. Qu’il s’agisse des arbres placés au milieu des forêts ou de ceux qui sont isolés, les hommages qu’on leur rend sont presque toujours individuels, et la plupart du temps clandestins. Ceci explique la rareté relative d’exemples authentiques que l’on rencontre dans les auteurs qui se sont occupés de ce folklore. »

« Au point de vue que l’on pourrait appeler géographique, ceux qui ont été relevés appartiennent, à quelques exceptions près, aux pays de langue d’oil, et on les trouve surtout dans la région au nord de la Loire, alors que des vestiges du culte des fontaines et des pierres ont été constatés d’un bout à l’autre de l’ancienne Gaule. Bien que, si l’on en excepte quelques parties du sud-ouest, l’exploration traditionniste ait été beaucoup mieux menée dans le nord et dans le centre, il y a là un fait que l’on peut noter, sans qu’il y ait pourtant à en tirer une conclusion ferme. »

« On n’a pas dressé, comme on l’a fait pour les fontaines, la liste des arbres qui, dans une région déterminée, sont l’objet d’un culte plus ou moins apparent. Il est probable qu’elle surprendrait beaucoup de gens, si elle donnait des chiffres analogues à ceux qui ont été relevés dans un département peu éloigné de Paris. D’après la Notice archéologique de l’Oise, écrite par Graves en 1854, il y avait alors dans ce département 253 arbres vénérés, qui se répartissaient ainsi :  ormes 74, chênes 27, épines 24, noyers 15, hêtres 14, tilleuls 14, etc. »

« On connaît plusieurs exemples de clous fichés dans les arbres ; quelques-uns y étaient fixés dans un but rituel dont le sens n’est pas toujours très clair. Non loin d’Angers, un chêne nommé Lapalud, que l’on regardait comme aussi vieux que la ville, était couvert de clous jusqu’à la hauteur de dix pieds environ ; un usage immémorial voulait que chaque ouvrier charpentier, menuisier ou maçon qui passait près de ce chêne, y fichât un clou. A Beines, un vieil orme était l’objet d’une coutume apparentée : lorsque les conscrits de Chablis partaient, leurs camarades et ceux de la conscription suivante les accompagnaient,  tambour en tête et en chantant,  jusqu’à Beines, qui est à six kilomètres. Arrivée devant l’orme, la troupe s’arrêtait ; chacun des conscrits plantait dans l’arbre un clou qu’il avait fait fabriquer et qui souvent portait son nom ; après quoi on buvait la dernière bouteille, on se donnait la dernière accolade et l’on se séparait. Si la tête cassait avant le retour du conscrit, on considérait qu’il lui arriverait malheur. Depuis quelques années, la « reconduite » ne se fait plus jusqu’à Beines, mais jusqu’au pont de Chablis, où se trouve un peuplier qui reçoit à son tour les clous des conscrits. Dans le Hainaut, derrière la Chapelle N.-D. près de la Chapelle-lès-Herlaimont, un vieil arbre est couvert de clous enfoncés jusqu’à la tête, par les voyageurs qui, en passant, se recommandent à la Vierge. Deux vieux tilleuls à Gilly, près d’un calvaire, sont criblés de clous enfoncés par les pèlerins. »

« Jadis les garçons ou les filles, surtout ces dernières, qui voulaient se marier dans l’année, allaient se frotter à un chêne qui avait poussé, à quelque distance du bord, dans l’étang de Ligouyer près de Bécherel (Ille-et-Vilaine) ; il se tenait auprès une foire, le mercredi de Pâques, et les jeunes filles, pour éprouver la sincérité de leur fiancé, se faisaient transporter sur son dos jusqu’à la petite motte où il se trouvait. Dans les environs de Collobrières, sur le bord d’un chemin dit des amoureux, est un châtaignier séculaire dont les puissantes racines font saillie sur le sol ; il porte au-dessous une maîtresse branche rompue, deux bosselures globuleuses qui lui donnent une apparence phallique. Les jeunes filles désireuses de se marier et les jeunes femmes qui voulaient avoir des enfants allaient glisser sur les racines de cet arbre, à certains moments. Ce rite rappelle les glissements sur les pierres, constatés en beaucoup de pays, et qui ont le même but. Autrefois, au village de Luc (Var), s’élevait un olivier plusieurs fois séculaire, à un carrefour où la jeunesse se réunissait pour danser le 1er mai. Après chaque contredanse, le danseur y conduisait sa danseuse qui en heurtait le tronc par trois fois, avec son derrière ; lorsqu’on demandait aux paysannes ce que signifiait cette singulière coutume, elles répondaient en riant et en rougissant qu’elles ne savaient pas. Mais, dans le pays, tout le monde affirmait que la jeune fille qui l’aurait négligée aurait couru grand risque de coiffer sainte Catherine. Cette même cérémonie s’est faite jusqu’en ces derniers temps à Aix au quartier de la Touesse où il y avait aussi un olivier ; on la croyait propice au mariage pour les filles, à la venue des enfants dans les jeunes ménages. »

« Les filles qui avaient envie d’un époux devaient faire trois fois, sans parler ni rire, le tour d’une épine à trois branches connue sous le nom d’Epine du Breil, à Miniac-sous-Bécherel (Ille-et-Vilaine). Dans le Puy-de-Dôme, on conduisait, le jour de leur union, les nouveaux mariés à une sorte de pèlerinage dans les bois du village de Quartier, où les habitants avaient planté les chênes en ligne circulaire, formant ainsi une véritable enceinte. A Grancey, près de Niort, ce même jour, les mariées, pour devenir bonnes nourrices, allaient baiser un certain noyer; le mari l’embrassait aussi quelquefois et une ronde autour de l’arbre terminait la cérémonie. Les jeunes époux qui vont en pèlerinage, à la Sainte-Baume (Var) pour avoir des enfants, doivent, en entrant dans la forêt, embrasser le premier gros tronc de chêne qu’ils rencontrent, en demandant tout bas à sainte Madeleine de leur donner une progéniture -, d’aucuns assurent que, dans toute la forêt, un seul chêne est capable de recevoir efficacement les vœux, de sorte que si le pèlerinage ne produit pas d’effet, on dit aux époux qu’ils se sont trompés d’arbre. Ainsi qu’on a pu le voir, l’aubépine est l’objet de nombreuses observances. Dans le Sud-Est de la France, il semble qu’on la regarde comme sacrée : offenser le buisson blanc, quand on s’y pique, porte malheur ; c’est l’arbre de la Sainte Vierge, parce qu’il la garda de l’orage quand elle fuyait avec saint Joseph et Notre Seigneur. Dans les Landes, si une personne injurie l’églantier qui l’a piquée, elle tombera malade et ne pourra guérir qu’après lui avoir demandé pardon. Les deux usages qui suivent se rapportent aussi à des espèces déterminées : dans le Bocage normand les conscrits allaient, le jour du tirage, prier sous une blanche épine, ceux de Haute-Bretagne cueillaient du gui d’épine blanche, puis s’agenouillaient au pied des croix, ayant soin de déposer une petite branche de gui au pied de chacune d’elles. »

« Quelques arbres étaient associés à des espèces de cérémonies juridiques. Pendant la puissance de l’ordre de Malte, les habitants du Temple, à Carentoir, jouissaient de divers privilèges, parmi lesquels le droit d’asile : un arbre, que l’on nommait le Chêne de la Liberté, étendait ses bras protecteurs sur les innocents et les coupables qui pouvaient embrasser son tronc avant d’être atteints. A la Bresse, dans les Vosges, jusqu’en 1790, on jugeait en plein air, sous l’ormeau qui ombrageait la place du village. Il y avait, sur les bords de la Loire, un grand chêne sous lequel les plaideurs allaient s’asseoir par un grand vent et en présence de témoins ; celui au côté duquel tombait la première feuille aux oracles gagnait son procès. Dans la saison où l’arbre était dépouillé, les plaideurs apportaient, sur une éminence, près de Nantes, des gâteaux qu’ils posaient séparément, puis s’éloignaient à certaine distance ; celui dont les corbeaux venaient goûter l’offrande avait gain de cause. Autrefois le plaideur qui avait gagné son procès se promenait à cheval avec une valise gonflée de papiers : d’une main il tenait un parchemin écrit, et de l’autre une branche de laurier entrelacée de fleurs. Cette cérémonie se pratiquait encore vers le milieu du xixe siècle dans le Bocage normand. »

« En Franche-Comté, le serment prêté sous le Chêne Marié, composé de deux arbres séculaires dont les troncs se trouvaient réunis, à une certaine hauteur, par une branche énorme, était aussi sacré que s’il eût été prêté au pied des autels. Jadis, dans certaines communes du Morbihan, les parties contractantes se rendaient devant un arbre; elles y faisaient un trou et le bouchaient ensuite, après y avoir déposé leurs engagements réciproques. Le Chêne au Vendeur, dans la forêt de Coulon, en Brocéliande, fut longtemps témoin des ventes, et il était encore, en 1839, l’objet d’un grand respect. »

« Le concile de Nantes fulmine contre les arbres consacrés aux démons, que le vulgaire avait en telle vénération qu’il n’osait en couper la moindre branche. Au Moyen Age, un prêtre parlait des gens qui élevaient sur les racines de ces sortes d’autels, leur apportaient des offrandes et les suppliaient avec des lamentations de conserver leurs enfants, leurs maisons, leurs champs, leurs familles et leurs biens. A l’heure actuelle, les arbres reçoivent peu d’offrandes publiques ; celles qu’on a vues dans ce chapitre s’adressent à ceux qui portent des fruits, et qui sont d’ailleurs l’objet d’autres observances. Le chêne Beignet, qui existait il y a cinquante ans à peine à Neuillé, était entouré d’un cercle de grosses pierres, et tous les ans, à la Chandeleur, les bergères apportaient chacune œufs, huile ou farine, faisaient des crêpes ou des beignets, puis y dansaient jusqu’à la nuit. »
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Paul Sébillot – Le folklore de France, La Flore – pp.77-84. (1904)

Catégories :Culte des arbres
  1. gilougarou
    19 octobre 2009 à 10:55

    Que de cérémonies aux temps jadis…
    C’était parfois un peu excessif non ?

  2. 19 octobre 2009 à 13:20

    Salut Gilles,

    ça oui, cela faisait beaucoup de cultes et de cérémonies à ces époques.
    Mais n’oublions pas que tout ce folklore des campagnes qui aujourd’hui semble complétement perdu… était la trace vivante d’anciennes croyances qui nous inséraient dans le cycle de la Nature…

    Et avec l’apparition du pétrole et de l’industrie pétrochimique, nous avons oublié la place qu’occupaient les arbres il y a un siècle. Tout était fabriqué à partir des arbres : maison, attelages, outils, vernis, teinture, encre, tonnellerie, marine, caoutchouc, lutherie… Il est normal que les cultes aient été si présents dans toutes les parties du territoire.

  1. 9 juin 2010 à 14:01

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