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L’arbre sacré – Mircea Eliade

Par quelle synthèse mentale de l’humanité archaïque, et à partir de quelles particularités de la structure de l’arbre comme tel, un symbolisme si vaste et si cohérent s’est-il établi ?

« Il n’est pas question ici de préciser la genèse d’une valeur religieuse, mais de découvrir les plus anciennes et par conséquent les plus pures intuitions de cette valeur. Il est certain que, pour l’expérience religieuse archaïque, l’arbre (ou plutôt, certains arbres) représente une puissance. Il faut ajouter que cette puissance est due aussi bien à l’arbre en tant que tel qu’à ses implications cosmologiques. Pour la mentalité archaïque, la nature et le symbole coexistent. Un arbre s’impose à la conscience religieuse par sa propre substance et par sa forme, mais cette substance et cette forme doivent leur valeur au fait qu’elles se sont imposées à la conscience religieuse, qu’elles ont été « choisies », c’est-à-dire qu’elles se sont « révélées ». Ni la phénoménologie de la religion ni l’histoire des religions ne sauraient dépasser la constatation de cette coexistence de la nature et du symbole que l’intuition du sacré vient valoriser. On ne peut donc parler proprement d’un « culte de l’arbre ». Jamais un arbre n’a été adoré rien que pour lui-même, mais toujours pour ce qui, à travers lui, se « révélait », pour ce qu’il impliquait et signifiait. (Les plantes magiques ou pharmaceutiques doivent aussi leur efficacité à un prototype mythique). En étudiant les représentations de l’« arbre sacré » en Mésopotamie et en Elam, Nell Parrot écrit : « Il n’y a pas de culte de l’arbre lui-même ; sous cette figuration se cache toujours une entité spirituelle ». En faisant des recherches dans le même domaine, un autre auteur arrive à cette conclusion que l’arbre sacré mésopotamien est plutôt un symbole qu’un objet de culte : « Ce n’est pas la copie d’un arbre réel plus ou moins enrichi d’ornements, mais bien la stylisation entièrement artificielle et, plutôt qu’un véritable objet cultuel, il nous paraît être un symbole doué d’une grande puissance bénéfique ». Ces conclusions, légèrement amendées, trouveront leur confirmation dans d’autres domaines que la Mésopotamie. »

« Ainsi – et nous revenons par là aux intuitions premières de la sacralité de la végétation – c’est en vertu de sa puissance, c’est en vertu de ce qu’il manifeste (et qui le dépasse), que l’arbre devient un objet religieux. Mais cette puissance est, à son tour, validée par une ontologie : si l’arbre est chargé de forces sacrées, c’est qu’il est vertical, qu’il pousse, qu’il perd ses feuilles et les récupère, que par conséquent il se régénère (il « meurt » et « ressuscite ») d’innombrables fois, qu’il a du latex, etc. Toutes ces validations ont leur origine dans la simple contemplation mystique de l’arbre, en tant que « forme » et modalité biologiques. Mais ce n’est qu’à la suite de sa subordination à un prototype – dont la forme n’est pas forcément d’ordre végétal – que l’arbre sacré acquiert sa véritable validité. C’est en vertu de sa puissance, autrement dit, c’est parce qu’il manifeste une réalité extra-humaine – qui se présente à l’homme dans une certaine forme, qui porte fruit et se régénère périodiquement – qu’un arbre devient sacré. Par sa simple présence (« la puissance ») et par sa loi propre d’évolution (« la régénération »), l’arbre répète ce qui, pour l’expérience archaïque, est le Cosmos tout entier. L’arbre peut, sans doute, devenir un symbole de l’Univers, forme sous laquelle nous le rencontrons dans les civilisations évoluées ; mais pour une conscience religieuse archaïque l’arbre est l’Univers, et s’il est l’Univers, c’est qu’il le répète et le résume en même temps qu’il le «symbolise ». Cette conception première du « symbole », en vertu de laquelle le symbole doit sa validité au fait que la réalité qu’il symbolise lui est incorporée, cette conception sera précisée davantage lorsque nous aborderons le problème du mécanisme et de la fonction du symbole. »

« La seule chose que nous voulons ici mettre en lumière, c’est que, si le Tout existe à l’intérieur de chaque fragment significatif, ce n’est pas parce que la loi de la « participation » est vraie, c’est parce que tout fragment significatif répète le Tout. Un arbre devient sacré, tout en continuant d’être arbre, en vertu de la puissance qu’il manifeste ; et s’il devient arbre cosmique, c’est que ce qu’il manifeste répète en tous points ce que manifeste le Cosmos. L’arbre sacré n’a pas à perdre ses attributs formels-concrets pour devenir symbolique (le palmier-dattier chez les Mésopotamiens, le chêne chez les Scandinaves, l’Asvattha et le nyagrodha chez les Indous, etc.). Ce n’est qu’après que certaines étapes mentales ont été dépassées que le symbole se détache des formes concrètes, qu’il devient schématique et abstrait. »

Source : Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 275-276.

Catégories :Mythes
  1. 9 septembre 2009 à 07:52

    Ouf voilà qui est intéressant, mais c’est ardu.
    Il faudrait presque un dictionnaire à chaque nouveau concept évoqué pour bien comprendre le sens du propos de l’auteur. De la belle philosophie quoi !
    Vraiment intéressant, de mettre en relation la réalité biologique des cycles de vies des arbres avec la compréhension de l’univers qu’ont eu les hommes afin d’expliquer les cultes qui se sont développés autour.

  2. 9 septembre 2009 à 09:25

    Bonjour Gilles,

    oui, je dois avouer que c’est un peu ardu ; deux pages sorties comme ça du livre, mais encore une fois je ne voulais pas dénaturer les propos d’un auteur en essayant de les ‘tourner’ à ma sauce, Mircea Eliade maitrise son sujet. (rassure-toi mon dico n’est jamais loin quand je le lis…)
    Une étape a été franchie avec lui dans l’étude et la compréhension de l’histoire des religions, j’adore sa façon de présenter tout ça, de montrer qu’il y a répétition au cours des siècles… Je mettrais en avant d’autres parties sur la végétation, peut-être que cela rendra le sujet plus abordable.

    Le but était de réunir le plus de documents sur le sujet, comme une Encyclopédie du savoir relatif & absolu sur les arbres… Certains sont moins abordables que d’autres, mais j’espère que l’ensemble aura une certaine cohérence, ou en tout cas guidera ceux qui sont intéressés par ce sujet…

  3. 10 septembre 2009 à 09:08

    Ah Eliade, c’est toujours aussi magistral ! Je n’en suis pas encore arrivée à cette partie du traité, mais elle paraît très prometteuse…
    Merci pour cette lecture matinale qui me reconnecte à deux de mes sujets de prédilection : les arbres et le symbolisme…

  4. 10 septembre 2009 à 11:01

    Bonjour Lucie,

    content de savoir que la lecture de ce passage t’ait reconnecté…
    je mettrais bientôt quelques autres extraits de Mircea Eliade en ligne,
    ah… les arbres et le symbolisme… un de mes sujets de prédilection aussi !

    à bientôt

  5. Anaïs
    12 septembre 2009 à 00:18

    En peu de ligne l’essentiel, pas évident car c’est tellement vaste.
    C’est très parlant et ça donne envie d’avoir le reste !

    Merci, Mr Krapo..

    Au plaisir de flâner autour de ces lectures,

  1. 9 juin 2010 à 14:19

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