Le culte des arbres – Pouvoirs bienfaisants des esprits des arbres

La suite du culte des arbres par James Frazer [1] [2].

“Quand on en vient à considérer un arbre, non plus comme le corps, mais simplement comme la demeure de l’esprit de l’arbre, demeure qu’il peut quitter à son gré, la pensée religieuse a accompli un progrès considérable. L’animisme se transforme en polythéisme. En d’autres termes, au lieu de regarder chaque arbre comme un être vivant et conscient, l’homme ne voit plus en lui qu’une masse inerte et sans vie, occupée pendant un temps plus ou moins long par un être surnaturel ; pouvant passer librement d’un arbre à l’autre, jouit ainsi d’un certain droit de possession et d’autorité sur les arbres, et cesse d’être l’âme d’un arbre pour devenir un dieu de la forêt.”

shamansdrum.jpg“Aussitôt que l’esprit de l’arbre s’est ainsi, dans une certaine mesure, dégagé de chaque arbre en particulier, il commence à changer de forme et à prendre le corps d’un homme, en vertu de la tendance générale qu’a la pensée primitive à revêtir d’une forme humaine et concrète toutes les créatures spirituelles et abstraites. Aussi, dans l’art classique, nous voyons les divinités sylvestres représentées avec une forme humaine, leur caractère spécial étant marqué par une branche ou quelque symbole également clair. Mais ce changement de forme n’affecte en rien le type essentiel de l’esprit de l’arbre. Les pouvoirs qu’il exerçait comme âme d’un arbre logée dans un arbre, il continue à les exercer comme dieu des arbres.”

“Premièrement donc, on croit que les arbres ou les esprits des arbres produisent la pluie ou le soleil. Lorsque le missionnaire Jérôme de Prague persuadait aux Lithuaniens païens d’abattre leurs bosquets sacrés, une multitude de femmes supplia le Prince de Lithuanie de l’arrêter, disant qu’avec les bois il détruisait la maison du dieu dont ils recevaient la pluie et le soleil. Les Mundaris de l’Assam croient que si l’on abat un arbre d’un bois sacré, les dieux sylvestres montrent leur mécontentement en arrêtant la pluie. Pour produire la pluie, les habitants de Monyo, village du district de Sagaing en Haute-Birmanie, choisissaient le plus grand tamarin à proximité du village, et l’appelaient la demeure de l’esprit (nat) qui donne la pluie. Puis, ils offraient du pain, des noix de coco, des bananes et des volailles à l’esprit protecteur du village et à l’esprit qui donne la pluie, en priant : “Ô Seigneur, aie pitié de nous, pauvres mortels, et n’arrête pas la pluie. De même que nous ne te marchandons pas les offrandes, ainsi laisse tomber la pluie nuit et jour”. On faisait ensuite des libations en l’honneur de l’esprit du tamarin, et plus tard encore, trois femmes âgées, vêtues de beaux habits et parées de colliers et de boucles d’oreilles, chantaient le chant de la pluie.”

“Au Cambodge, chaque village ou chaque province a son arbre sacré, séjour d’un esprit, auquel on offre des sacrifices lorsque les pluies tardent. n temps de sécheresse, dans le Wakamba (Afrique Orientale) les anciens se réunissent près d’un baobab avec une calebasse de cidre et un chèvre ; là, ils tuent l’animal, mais ils ne mangent pas sa chair. Quand les femmes de l’Ovambo vont semer le grain, elles emportent avec elles, dans le panier de semences, deux rameaux verts d’une espèce particulière d’arbre (Peltophorum africanum Sond) et en plantent un dans le champ avec la première graine semée. On croit que cette branche a le pouvoir d’attirer la pluie ; aussi dans l’un des dialectes indigènes cet arbre porte-t-il le nom “d’arbre à pluie”. Pour obliger l’esprit à faire venir la pluie, on plonge parfois une branche dans l’eau. Dans ce cas, on suppose sans doute que l’esprit est immanent dans la branche et que l’eau qu’on lui applique ainsi produit de la pluie par une espèce de magie sympathique. Nous avons vu de même les faiseurs de pluie de la Nouvelle Calédonie, verser de l’eau sur un squelette, croyant que l’âme du défunt changera l’eau en pluie. Il n’y a pas lieu de douter que Mannhardt a raison d’appeler charme de pluie la coutume européenne d’inonder d’eau les arbres qu’on coupe à certaines fêtes populaires, comme la St-Jean, la Pentecôte et les Moissons.”

“Les esprits des arbres font également pousser les récoltes. Chez le Mundaris, chaque village a son bois sacré, et on tient les divinités du bois pour responsables des récoltes, et on les honore tout particulièrement à toutes les grandes fêtes agricoles. Les nègres de la Côte de l’Or ont l’habitude d’offrir des sacrifices au pied de certains grands arbres; ils croient que si l’on en abattait un, tous les fruits de la terre périraient. Avant la moisson les Wabondëis (Afrique Orientale) sacrifient une chèvre à l’esprit qui habite dans les baobabs ; ils versent le sang dans un trou au pied d’un des arbres. Si l’on négligeait ce sacrifice, l’esprit enverrait la maladie et la mort dans la peuplade. Les Gallas dansent en couples autour des arbres sacrés pour obtenir une abondante moisson. Chaque couple se compose d’un homme et d’une femme, liés ensemble par un bâton dont ils tiennent chacun une extrémité. Sous le bras ils portent du blé vert ou de l’herbe.”

“Les paysans suédois plantent un rameau feuillu dans chaque sillon de leurs champs de blé, croyant que cela fera venir une récolte abondante. On retrouve la même idée dans la coutume du Mai de la moisson en France et en Allemagne. Ce Mai consiste en une grosse branche, ou en un arbre entier orné d’épis de blé, qu’on ramène à la ferme sur le dernier char et qu’on attache sur le toit de la grange où il reste pendant une année. Mannhardt a prouvé que cette branche ou cet arbre personnifie l’esprit de l’arbre, qui représente l’esprit de la végétation en général, dont l’influence vivifiante et fécondante est ainsi amenée à agir sur le blé en particulier. En Souabe, ce Mai est placé parmi les dernières tiges de blé laissées debout dans le champ ; ailleurs, on le plante dans le champ et on attache à son tronc la dernière gerbe coupée. Le Mai de la moisson en Allemagne a son pendant dans la eiresione de l’ancienne Grèce. L’eiresione était une branche d’olivier ou ou de laurier, ornée de rubans et de toute espèce de fruits. On portait cette branche en procession à la fête des moissons et on la suspendait au-dessus de la porte de la maison, où elle restait une année. On conservait le Mai de la Moisson ou le eiresione pendant un an, pour que la vertu vivifiante de la branche agisse sur le développement des récoltes d’un bout de l’année à l’autre. On suppose que cette vertu se trouve épuisée quand arrive la fin de l’année et on remplace la branche par une autre. Dans le même ordre d’idée, les Dayaks de Sarawak, au moment de la récolte du riz, arrachent soigneusement les bulbes d’une certaine plante qui porte une superbe couronne de fleurs blanches et parfumées. Ils conservent ces racines avec le riz dans les greniers et les plantent de nouveau avec les graines de riz à la saison suivante. Car, disent les Dayaks, le riz ne pousse pas si une de ces plantes ne se trouve dans la rizière.”

“De semblables coutumes semblent exister aux Indes et en Afrique. A la fête des moissons, chez les Lhoosais (sud-est de l’Inde) le chef, suivi de tous les habitants, va dans la forêt abattre un grand arbre qu’il dresse ensuite au milieu du village. On offre un sacrifice et on verse des liqueurs alcoolisées et du riz sur l’arbre. La cérémonie se termine par un festin et un bal auxquels seuls prennent part les jeunes filles et les hommes non mariés. Chez les Bechonanas, le black-thorn est sacré, et ce serait une faute grave que d’en casser une branche et de la porter au village pendant la saison des pluies. Mais lorsque les épis sont mûrs, les hommes partent avec leurs haches couper une branche de l’arbre sacré, qu’on rapporte au village pour la mettre dans l’écurie. Suivant une autre autorité, il est de règle chez les Bechonanas de ne pas couper le black-thom ni l’arbre à lait, jusqu’à ce que le blé soit rentré, car, disent-ils, cela empêcherait de pleuvoir. Quand j’étais à Lattakas, quoique M. Hamilton eût grand besoin de bois de l’arbre à lait, il n’osa pas s’en procurer avant que tout le blé fût rentré.» Plusieurs tribus du sud-est de l’Afrique ne veulent pas couper de bois tant que le blé est vert, de peur que les récoltes ne soient détruites par la rouille, la grêle ou le gel. Les Chérémiss, païens russes du Gouvernement de Kazan, ne veulent pas abattre d’arbres, faucher ou labourer tant que le blé est en fleurs. Là encore, se montre le pouvoir vivifiant de l’arbre au moment des semailles comme à celui des moissons. Chez les tribus aryennes de Gilgit, sur la frontière nord-ouest de l’Inde, l’arbre sacré est le Chili, espèce de cèdre (Juniperus excelsa). Au moment de commencer à semer le blé, le rajah sort de ses greniers une quantité de blé qu’il donne au peuple. On place ce blé dans une peau de bête, mêlé à des branchettes du cèdre sacré. Avec le bois du cèdre on fait un grand feu, au-dessus de la fumée duquel on tient le grain qu’on va semer. On réduit en poudre le reste du blé, et on en fait un gâteau qu’on fait cuire au même feu et qu’on donne au laboureur. Ici l’intention de fertiliser la semence au moyen du cèdre sacré est incontestable.”

“Dans tous ces cas, on attribue aux arbres le pouvoir de favoriser la croissance des récoltes et, en général, de toutes les plantes cultivées. Et ceci est très naturel, car l’arbre est le représentant le plus grand et le plus puissant du règne végétal, et l’homme le connaît avant de se mettre à cultiver le blé. Il place donc, naturellement, la plante la plus faible, et à son avis, la plus nouvelle, sous la domination de l’autre, plus ancienne et plus puissante.”

“Enfin, l’esprit de l’arbre conduit les troupeaux à se multiplier, et donne aux femmes la fécondité. Le Chili sacré ou cèdre de Gilgit passait pour posséder cette vertu en plus de celle de fertiliser le blé. Avant de commencer les semailles, on choisissait trois jeunes hommes, non mariés, qui, après avoir fait des ablutions et des purifications quotidiennes pendant trois jours, partaient pour la montagne aux cèdres, emportant avec eux du vin, de l’huile, du pain et toutes sortes de fruits. Quand ils avaient trouvé un arbre convenable, ils l’aspergeaient de vin et d’huile, pendant qu’ils mangeaient le pain et les fruits en manière de repas de sacrifice. Ensuite, ils coupaient une branche de l’arbre et l’apportaient au village où, au milieu des réjouissances générales on la plaçait sur une grande pierre près d’une eau courante. On sacrifiait alors une chèvre dont on répandait le sang sur la branche. Puis commençait une danse échevelée où l’on brandissait en l’air des armes, et la tête de la chèvre immolée. Celle-ci était ensuite disposée de façon à servir de cible aux flèches et aux balles des tireurs. Chaque coup qui portait était récompensé par une gourde pleine de vin et un peu de chair de la chèvre. Quand il n’y avait plus de viande, on jetait les os dans le ruisseau, on faisait des ablutions générales, puis chacun retournait chez soi, en emportant une brindille du cèdre. En arrivant au logis, il trouvait porte close. Il frappait alors pour se faire ouvrir et sa femme lui demandait: « Qu’as-tu rapporté ? ». Et il répondait : « Si tu veux des enfants, je te les apporte ; si tu veux de la nourriture, je t’en apporte ; si tu veux du bétail, je t’en apporte ; tout ce que tu désires, je te l’apporte ». Alors on lui ouvrait la porte et il entrait avec sa brindille de cèdre. Ensuite, la femme prenait quelques-unes des aiguilles de cèdre, versait dessus du vin et de l’eau et les plaçait sur le feu ; elle saupoudrait les autres de farine et les suspendait au plafond. Puis, après avoir saupoudré de farine la tête et les épaules de son mari elle lui disait : « Ai Shiri Bagerthum, fils des fées, tu viens de bien loin ! ». Shiri Bagerthum, le roi redoutable, est le titre qu’on donne au cèdre lorsqu’on lui demande d’exaucer les prières. Le lendemain la femme faisait cuire une quantité de gâteaux qu’elle emportait avec elle en conduisant les chèvres de la famille à la pierre du Chili. Lorsque les bêtes étaient rassemblées autour de la pierre, elle se mettait à leur lancer des cailloux tout en invoquant le Chili. De la direction que prenaient les chèvres en fuyant, on tirait des pronostics sur le nombre et le sexe des chevreaux qui viendraient au monde l’année suivante. On déposait ensuite des noix et des grenades sur la pierre de Chili ;  on distribuait les gâteaux, et on les mangeait, et on partait à la suite des chèvres dans quelque direction qui leur plût d’aller paître. Pendant les cinq jours qui suivaient on chantait cette chanson dans toutes les maisons :

Redoutable roi des Fées, je t’offre ce sacrifice.
Quelle noblesse dans ton aspect! tu as empli ma maison,
Tu m’as apporté une épouse quand je n’en avais pas.
Au lieu de filles tu m’as donné des fils,
Tu m’as montré les chemins de la justice,
Tu m’as donné un grand nombre d’enfants !

“Ici, le fait de conduire les chèvres vers la pierre sur laquelle on a placé le cèdre, a clairement pour but de leur communiquer l’influence fécondante du cèdre. Dans le nord de l’Inde, l’Emblica officinalis est un arbre sacré. Le onze du mois de Phalgum (février) on fait des libations au pied de l’arbre ; on entoure son tronc d’un ruban rouge ou jaune et ondresse des prières en vue d’obtenir la fécondité des femmes, des animaux et de la végétation. Dans le nord de l’Inde, on considère la noix de coco comme le fruit le plus sacré. On l’appelle Sriphala, ou fruit, de Sri, déesse de la prospérité. Elle est le symbole de la fertilité et dans tout le pays on le gardé dans des temples – les prêtres l’offrent aux femmes qui désirent devenir mères. Dans la ville de Qna, près de Vieux-Calabar, croissait autrefois un palmier qui assurait une maternité à toute femme stérile qui mangeait une de ses noix. En Europe, l’arbre de Mai passe pour posséder, à ce qu’il semble, un pouvoir identique sur les femmes et sur le bétail. Ainsi, dans certaines parties de l’Allemagne, le premier Mai, les paysans plantent des arbres de Mai à la porte des écuries et des étables : ils en plantent un pour chaque cheval et chaque vache, ce qui croit-on, fait produire beaucoup de lait aux vaches. On raconte que les Irlandais s’imaginent qu’un rameau vert, planté contre leur maison le premier Mai, amènera l’été suivant une abondance de lait. Dans le Comté de Suffolk existait autrefois la coutume suivante (observée dans la plupart des fermes) : tout domestique qui pouvait apporter dans la maison une branche d’aubépine en fleurs le 1er mai avait droit à un bol de crème pour déjeuner. De même, dans quelques parties de la Cornouailles, tout enfant qui apportait à une ferme, le matin du 1er Mai, une branche d’aubépine en fleurs ou une feuille de fougère nouvelle, assez longue pour entourer la jatte de terre où l’on tient la crème, recevait un bol de crème. En ce jour-là, les laitières anglaises se livraient à des danses avec leurs seaux ornés de guirlandes.”

“Cependant, dans ces coutumes européennes et celles qui leur ressemblent, il apparaît que l’influence de l’arbre, du buisson ou de la branche soit plutôt protectrice que génératrice; ce n’est pas qu’elle remplisse les mamelles des vaches; elle empêche qu’elles soient vidées par les sorcières qui, à cheval sur leurs manches à balais ou leurs fourches, traversent les airs là veille du 1er Mai (la fameuse nuit de Walpurgis) et s’efforcent de voler le lait des troupeaux. De là viennent les nombreuses précautions que les bergers prudent doivent prendre à cette époque, pour protéger leurs bêtes contre les incursions de ces créatures malfaisantes. Ainsi, au matin du 1er Mai, les Irlandais répandent des primevères sur le seuil des maisons, gardent un morceau de fer rouge dans le feu, ou entourent la porte de branches, soit d’épine blanche, soit de frêne sauvage ou sorbier. Pour conserver le lait, on entoure les seaux de lait et la baratte de rameaux de frêne sauvage. Selon un auteur du seizième siècle, cité par Camden, les Irlandais qualifient de sorcière toute femme qui vient chercher du feu le 1er Mai ; ils refusent d’en donner à qui que ce soit, si ce n’est à des femmes malades, et encore ne le font-ils qu’avec des imprécations, car ils croient que ces femmes voleront le beurre l’été suivant. Ce jour-là, ils tuent tous les lièvres qu’ils trouvent parmi leur bétail, les prenant pour des vieilles qui guettent le beurre. Ils s’imaginent qu’ils peuvent retrouver le beurre dérobé s’ils brûlent un peu du chaume qui pend au-dessus de la porte. Dans le nord-est de l’Écosse on plaçait des morceaux de sorbier et de chèvrefeuille, ou de sorbier seul, au-dessus des portes des étables pour éloigner les sorcières des bestiaux. Un moyen encore plus sûr d’arriver au même résultat était d’attacher avec un fil rouge à la – queue de chaque vache une croix de bois de frêne. Dans les Hautes-Terres d’Écosse, on croit que la veille de Beltane, c’est-à-dire la nuit qui précède le 1er Mai, les sorcières courent de tous côtés sous forme de lièvres pour sucer le lait des vaches. Pour se protéger contre leurs méfaits, on mettait aux bestiaux du goudron derrière les oreilles et à la base de la queue, et l’on décorait la maison de sorbier. Pour la même raison, ces Écossais disent qu’il faut toujours faire en bois de sorbier la cheville des entraves, les manettes et la croix de la baratte, car c’est là le charme le plus puissant contre la sorcellerie.”

“Les habitants de l’île de Man, le 1er Mai, vieux style, portaient des croix de sorbier à leurs chapeaux et suspendaient de l’aubépine au-dessus de leurs portes pour se protéger contre les elfes et les sorcières : pour la même raison, ils attachaient des croix de sorbier à la queue de leurs vaches. Et les femmes se lavaient la figure dans la rosée, à l’aube du 1er Mai, pour avoir de la chance, un joli teint et être protégées contre les sorcières. De plus, le point du jour était le signal qui ordonnait de mettre le feu à la bruyère ou aux ajoncs ; on faisait cela dans l’espoir de consumer les sorcières qui ont coutume de prendre la forme de lièvres. Même, dans quelques endroits, comme dans la paroisse de Lezayre, on brûlait le genêt qui bordait chaque champ, pour chasser les sorcières qu’on craint encore dans l’île de Man. En Norvège et au Danemark, on se sert également de branches de sorbier pour protéger les maisons et les étables contre les sorcières, la nuit de Walpurgis, et là aussi on pense que la batte à beurre doit être en sorbier. En Allemagne, un moyen courant d’éloigner les sorcières du bétail, la nuit de Walpurgis, est de tracer à la craie trois croix sur la porte de l’étable. Piquer aussi des branches de nerprun dans le tas de fumier la veille du 1er Mai aboutit au même résultat.
En Silésie, les précautions qu’on prend à ce moment-là contre les sorcières sont nombreuses et variées ; par exemple, on cloue en croix des branches de nerprun au-dessus de la porte des étables, on place près des portes les fourches et les herses tournées sens dessus dessous, les pointes en l’air, et on place devant le seuil une motte de gazon frais, prise dans une prairie, et parsemée de populage des marais. Avant que les sorcières puissent passer le seuil, il faut qu’elles comptent chaque brin d’herbe de la motte et chaque pétale de populage ; et pendant qu’elles sont occupées à compter, le jour paraît et leur pouvoir s’évanouit. Pour la même raison, on place devant la porte de la maison de petits bouleaux, parce que les sorcières ne peuvent entrer dans la maison avant qu’elles aient compté toutes les feuilles ; elles n’ont pas fini qu’il fait grand jour, et elles doivent s’enfuir avec les ombres. La nuit de Walpurgis, les Allemands de Moravie placent des couteaux sur le seuil des étables, et des brins de bouleau à la porte et sur le fumier pour empêcher les sorcières d’approcher des vaches. Dans le même but, à ce moment, les Bohémiens déposent des branches de groseilliers, d’aubépine et d’églantier sur le seuil des étables, pour que les sorcières soient arrêtées par les épines et ne puissent aller plus loin. Nous voyons maintenant pourquoi les arbres et les buissons épineux – aubépine, nerprun ou autres – constituent une protection contre la sorcellerie ; ils servent de barrières piquantes à travers lesquelles les sorcières ne peuvent passer. Mais, comme il est évident, cette explication ne s’applique pas au sorbier ni au bouleau. ”

“Le deux juillet, certains Wendes avaient l’habitude de dresser, au milieu du village, un chêne, au sommet duquel un coq en fer était attaché ; puis ils dansaient tout autour et faisaient passer le bétail tout autour pour assurer sa multiplication. Certains des Esthoniens croient en un esprit malfaisant appelé Metsik, qui vit dans la forêt et de qui dépend la prospérité du bétail. Chaque année, on refait une nouvelle image de lui. En un certain jour fixé, tous les villageois se rassemblent pour confectionner un homme de paille qu’ils habillent et emportent sur le commun du village. Là, on attache le mannequin à un arbre élevé autour duquel tous les gens dansent à grand bruit. Presque chaque jour de l’année, on lui offre des prières et des sacrifices, afin qu’il protège les troupeaux. Parfois, c’est une gerbe de blé qui sert à fabriquer le Metsik, et on l’attache à un grand arbre dans le bois. Les gens exécutent toutes sortes de bouffonneries bizarres devant l’arbre pour inciter Metsik à protéger le blé et le bétail.”

“Les Circassiens regardent le poirier comme un protecteur du bétail. Aussi, ils coupent un jeune poirier dans la forêt, ils lui enlèvent ses branches, et le portent chez eux, où ils l’adorent comme une divinité. Presque chaque maison possède un tel poirier. En automne, le jour de la fête, on transporte l’arbre dans la maison en grande cérémonie, au son de la musique, et au milieu des cris joyeux de tous les habitants, qui le complimentent de son heureuse arrivée. On le couvre de bougies, et on attache un fromage à son sommet. On mange, on boit et on chante autour. Puis, on dit au revoir à l’arbre et on le rapporte dans la cour, où il demeure tout le reste de l’année, fixé contre le mur, sans recevoir aucune marque de respect.”

“Dans la tribu Tuhoé des Maoris on attribue à des arbres le pouvoir de rendre les femmes fertiles. On associe de tels arbres avec les cordons ombilicaux de certains ancêtres mythiques ; en fait, on avait l’habitude, jusqu’à une époque très récente, de suspendre aux arbres le cordon ombilical de tous les enfants. Une femme stérile devait enlacer l’arbre de ses bras, ci son enfant naissait mâle ou femelle selon que l’étreinte avait lieu du coté est ou du côté ouest du tronc. L’usage européen très répandu de placer un buisson vert, le 1er Mai, devant ou sur la maison de la jeune fille qu’on aime dérive surtout de la croyance au pouvoir fertilisateur de l’esprit de l’arbre. Dans certaines parties de la Bavière, on place de tels buissons aux maisons des couples nouvellement mariés, et on n’omet de le faire que lorsqu’une femme est près d’accoucher ; on dit dans ce cas que le mari a placé un buisson de mai lui-même.”

“Chez les Slaves du sud, une femme stérile qui désire avoir un enfant, place une chemise neuve sur un arbre fertile, la veille de la Saint-Georges. Le lendemain matin, avant l’aurore, elle examine le vêtement : si elle voit que quelque bête s’est traînée dessus, elle espère que son désir sera exaucé dans l’année. Elle se revêt alors de la chemise, certaine qu’elle sera féconde comme l’arbre sur lequel le vêtement a passé la nuit. Les femmes stériles, chez les Kara-Kirghiz, se roulent par terre sous un pommier solitaire pour obtenir des enfants.”

“Quelques tribus hindoues des montagnes, ont l’habitude de marier l’époux et l’épouse à deux arbres avant de les unir l’un à l’autre. Par exemple, chez les Mundas, l’épouse touche un arbre mahwâ avec de la couleur rouge, le serre dans ses bras et s’y laisse attacher ; l’époux fait de même avec un manguier. Cette cérémonie a peut-être pour but de communiquer au nouveau couple le vigoureux pouvoir de reproduction des arbres. “

“Enfin, on attribue aux arbres, en Suède et en Afrique, le pouvoir d’accorder aux femmes une délivrance sans douleurs. Dans certains districts de la Suède, il y avait autrefois un bardtrad ou arbre gardien (tilleul, frêne ou orme) dans le voisinage de chaque ferme. Nul n’aurait cueilli une seule feuille de l’arbre sacré ; la malchance ou la maladie était la punition de quiconque lui infligeait quelque dommage. Les femmes enceintes serraient l’arbre dans leurs bras pour s’assurer un accouchement facile. Dans certaines tribus nègres de la région du Congo, les femmes enceintes se font des vêtements avec de l’écorce d’un arbre sacré ; elles croient que cet arbre les met à l’abri des dangers qui accompagnent la grossesse. L’histoire d’après laquelle Latone avait embrassé un palmier et un olivier, ou deux lauriers, quand elle était sur le point de donner naissance aux jumeaux divins, Apollon et Diane, indique peut-être l’existence en Grèce d’une croyance presque analogue au pouvoir qu’auraient certains arbres de faciliter l’accouchement.”

James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
“Le roi magicien dans la société primitive” pp.289-296
Au prix de 28,50€, lien libraire, ici.

L’illustration choisie montre une vision du monde Tengriist sur un tambour de chaman. L’arbre-monde pousse dans le centre et relie les trois mondes, les trois niveaux.

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