Le culte des arbres – Les esprits des arbres 2/2

« Il est nécessaire cependant d’examiner avec quelques détails les notions sur lesquelles reposent le culte des arbres et des plantes. Pour le sauvage, le monde en général est animé ; arbres et plantes ne font pas exception à la règle. L’homme croit qu’ils ont des âmes comme la sienne, et il les traite en conséquence. »

« On dit » écrit Porphyre, végétarien de l’antiquité, « que les hommes primitifs menaient une vie malheureuse, car leur superstition, loin de s’arrêter aux animaux, s’étendait aussi aux plantes. En effet, pourquoi la mise à mort d’un boeuf ou d’un mouton serait-elle un plus grand mal que la coupe d’un sapin ou d’un chêne, puisqu’il y a aussi une âme implantée dans les arbres ? »

« De même les Hidatsas de l’Amérique du Nord croient que tout objet naturel a son esprit, ou, plus exactement, son ombre. Quelque considération est due à ces ombres, mais pas une considération égale pour tous. L’ombre du peuplier, par exemple, ce grand arbre de la vallée du Missouri, passe pour posséder une intelligence qui, lorsqu’on sait la circonvenir convenablement, peut aider les Indiens dans certaines entreprises, tandis que les ombres des arbustes et des herbes sont de peu d’importance. Quand le Missouri, gonflé par une crue de printemps, emporte une partie de ses rives, et entraîne quelque grand arbre dans son courant, on dit que l’esprit de l’arbre pleure, tant que ses racines restent encore fixées à la terre, et jusqu’à ce que son tronc tombe avec bruit dans le fleuve.
Les indiens croyaient qu’il était mal d’abattre ces géants, et lorsqu’ils avaient besoin de grosses bûches, ils n’employaient que des arbres qui étaient tombés d’eux-mêmes. Les Iroquois croyaient que chaque espèce d’arbre, d’arbuste, de plante et d’herbe avait son esprit, et ils avaient l’habitude de leur adresser des remerciements. »

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« Les Dayaks pensent que les arbres ont une âme ; ils n’osent pas les abattre quand ils sont vieux. Parfois quand un vieil arbre a été renversé, ils le redressent, le barbouillent de sang et l’ornent de drapeaux pour apaiser l’âme de l’arbre. Les moines Siamois, croyant qu’il y a des âmes partout, et qu’en détruisant quoi que ce soit, on dépossède forcément une âme, ne cassent jamais la branche pas plus qu’ils ne casseraient le bras d’une personne innocente. Ces moines évidemment sont bouddhistes. Mais l’animisme bouddhiste n’est pas une théorie philosophique. C’est tout simplement un dogme sauvage ordinaire intégré à une religion historique. Supposer que les théories d’animisme et de transmigration répandues chez les peuplades civilisées de l’Asie sont dérivées du bouddhisme, c’est renverser l’ordre des faits. C’est le bouddhisme ici qui a emprunté à la Sauvagerie, et non l’inverse. »

« Les arbres qui passent pour être habités par les esprits sont nombreux dans le Nigéria Occidental, dit-on. Ainsi, dans la tribu des Indems, sur la rivière Cross, chaque village possède un gros arbre dans lequel ont passé après la mort, les âmes des habitants. Aussi, est-il défendu d’abattre de tels arbres et leur offre-t-on des sacrifices lorsque quelqu’un est malade. D’autres indigènes des bords de la rivière Cross disent que le gros arbre est leur vie et que quiconque en casse une branche tombe malade ou meurt, à moins qu’il ne paie une amende au chef. »

« Certains montagnards de la Nouvelle Guinée croient que les esprits de leurs ancêtres habitent sur les branches des arbres ; c’est pourquoi ils y suspendent des bouts d’étoffe de coton blanche et rouge, toujours au nombre de sept ou d’un multiple de sept. Ils placent aussi de la nourriture sur les arbres ou la suspendent dans des corbeilles. »

« En Sibérie, les Bouriates déposent les ossements d’un chamane dans un trou pratiqué dans un grand sapin. trou qu’on rebouche ensuite soigneusement. A partir de ce moment là, l’arbre porte le nom de sapin chamane, et on le considère comme son domicile. Quiconque abat un tel arbre doit périr ainsi que toute sa famille. Chaque tribu possède son bois sacré de sapins où sont enfouis les ossements des chamanes morts. Dans les régions non boisées ces sapins forment souvent des bosquets isolés sur les collines visibles à une grande distance. »

« Dans la plupart des cas, sinon dans tous, l’esprit est incorporé à l’arbre ; il l’anime, et doit souffrir et mourir avec lui. Mais suivant une autre opinion, probablement postérieure, l’arbre n’est pas le corps, mais seulement la demeure de l’esprit de l’arbre, qui peut le quitter et y retourner à son gré. Les habitants de Siavo, île appartenant au groupe des Sangis, dans les Indes Orientales, croient en certains esprits agrestes qui habitent les forêts ou les grands arbres solitaire. A la pleine lune, l’esprit sort de sa retraite pour errer ici et là. il a une grosse tête, des jambes et des bras très longs et un corps énorme. »

« Sur la côte de Tanga (Afrique Orientale) des lutins malfaisants demeurent dans les grands arbres, surtout dans les baobabs aux formes fantastiques. Ils se montrent parfois sous forme de vilains êtres noirs, mais, en général, ils entrent sans qu’on les voie dans le corps des gens, d’où le sorcier doit les expulser après qu’ils ont causés bien des maladies et des malheurs. Dans la tribu des Warramungas (Australie Centrale), on croit que certains arbres sont le séjour d’esprits humains désincarnés, attendant de revenir à la vie. Aucune femme ne se hasarde à frapper de la hache un de ces arbres de peur que le coup ne dérange un des esprits, qui pourrait alors jaillir de l’arbre et entrer dans son corps. »

« Un grand nombre de cérémonies que l’on observe quand on abat des arbres hantés reposent sur la croyance que les esprits jouissent du pouvoir de quitter les arbres quand il leur plaît, ou en cas de nécessité. Ainsi quand les habitants des îles Pelew coupent un arbre, ils prient l’esprit de l’arbre de quitter celui-ci pour s’en aller sur un autre. Les Alfoors de Poso (Centre des Célèbes) croient que les grands arbres sont habités par des démons à forme humaine, et que plus l’arbre est haut, plus puissant est le démon. C’est pourquoi ils font attention à ne pas couper ces arbres, mais placent des offrandes à leur pied pour les esprits. Quand les Toboongkoos de Célèbes s’apprêtent à déchiffrer un lopin de forêt pour y planter du riz, ils bâtissent une petite maison de poupée, d’aliments et d’un peu d’or. Puis, ils appellent tous les esprits du bois, leur offrent la petite maison avec tout ce qu’elle contient et les supplient d’abandonner le lieu. Après quoi, ils peuvent couper les arbres en toute sécurité sans craindre de se blesser en le faisant. »

« Dans l’île de Rotti, au Sud de Timor, quand on coupe un arbre pour faire un cercueil, on sacrifie un chien à l’esprit pour le dédommager du sans-gêne avec lequel on use de sa propriété. Avant que les Gayos du Nord de Sumatra défrichent un coin de forêt pour en faire une plantation d tabac ou de canne-à-sucre, ils offrent une chique de bétel à l’esprit qu’ils appellent le Seigneur du Bois, et lui demandent l’autorisation de s’installer sur son domaine. Il existe un certain arbre appelé rara que les Dayaks croient être le séjour d’un esprit. Avant d’abattre un de ces arbres, ils lui plantent une cognée dans le tronc, l’y laissent et demandent à l’esprit, soit de quitter sa demeure, soit de leur montrer par un signe qu’il ne désire pas être dérangé. Ensuite, ils retournent chez eux. Le lendemain, ils vont voir l’arbre et s’is trouvent la hache encore plantée dans le tronc, ils peuvent abattre l’arbre sans danger, c’est qu’il n’y a pas d’esprit. Mais s’ils trouvent la hache  tombée sur le sol, ils reconnaissent que l’arbre est habité et ils ne le coupent pas. »

« En remontant la rivière Baram, à Sarawak, on rencontre de temps à autre dans la forêt une clairière où l’on cultive du manioc. Au milieu de chacune des clairières s’élève un arbre solitaire laissé debout comme demeure pour les esprits chassés du bois. Il est dépouillé de ses branches, sauf celles du sommet ; et juste au-dessous de cette couronne de feuillage sont fixés deux bâtons en croix d’où pendent des guenilles. de même aux Indes, les Gonds ménagent toujours un bosquet d’arbres de différentes espèces pour servir de demeure ou de réserve aux esprits des bois lorsqu’ils défrichent une jungle. les mundaris possèdent des bosquets sacrés qui furent laissés sur pied au moment où la terre fut défrichée, de peur que les dieux sylvestres, dérangés par l’abattage, n’abandonnent la palce. En Assam, les Miris hésitent à défricher de nouveaux terrains pour la culture tant qu’il reste de la terre en jachère, ils craignent d’offenser les esprits des bois en coupant inutilement des arbres. »

« Même lorsqu’un arbre a été abattu et scié en planches, et a servi à bâtir une maison, il peut se faire que l’esprit de l’arbre se cache encore dans les planches ; aussi certains peuples essaient-ils de se le rendre propice avant d’occuper une maison neuve ou pendant qu’ils l’occupent. Quand une maison neuve est prête, les Toradjas tuent une chèvre, un porc ou un buffle et répandent son sang sur tout le bois qui sert à la construction. Les Tonapoos, moins civilisés sacrifient dans ce cas un être humain sur le toit. Ce sacrifice, accompli sur le toit d’un lobo, ou temple, aboutit au même résultat que l’aspersion de sang : il s’agit toujours d’apaiser les esprits de la forêt qui peuvent encore se trouver dans la charpente. Lorsque les Kayans ont abattu un arbre de bois de fer afin de le scier en planches pour faire un toit, ils offrent un porc aux esprits de l’arbre, dans l’espoir de les empêcher de molester l’âme des personnes réunies sous ce toit. »

« Ainsi, l’arbre est regardé quelquefois comme le corps, quelquefois simplement comme la demeure de l’esprit. Et lorsqu’on nous parle d’arbres sacrés qu’on ne doit pas couper parce qu’ils renferment les esprits, il n’est pas toujours possible de dire avec certitude comment on conçoit leur présence dans les arbres. Les Dayaks de la Côte désignent certains arbres comme sacrés parce qu’ils sont le séjour d’un ou de plusieurs esprits ; en abattre un serait provoquer la colère de l’esprit qui pourrait se venger en envoyant une maladie au bûcheron sacrilège. On a vu les Battas de Sumatra refuser  de couper certains arbres sous prétexte qu’ils étaient la demeure de puissants esprits que cette offense fâcherait. Aux Indes, les Larkas Kols croient que le sommet des arbres est habité par les esprits des arbres qui se vengeront si on les dérange en abattant les arbres. Les Parahiyas, tribu davidienne de Mirzapour, croient que les esprits malfaisants vivent dans le sâls, pipals et mahuas ; ils font des offrandes à ces arbres et refusent de grimper dans leurs branches. »

« Les Akikugus (Afrique Orientale) tiennent pour sacré le mugumu ou mugomo, espèce de figuier, à cause de sa grandeur et de sa beauté. C’est pourquoi ils ne coupent pas impitoyablement comme tous les autres arbres, qui encombrent un terrain destiné à la culture. Les bois composés de ces arbres sont sacrés. Il est défendu de porter la hache sur aucun de ces arbres, d’en couper une branche, de ramasser du bois de chauffage, de brûler de l’herbe. Il est défendu aussi de faire du mal aux bêtes sauvages qui y ont cherché refuge. dans ces bois sacrés, on sacrifie des moutons et des chèvres, et on offre des prières pour obtenir la pluie ou le beau temps, ou la guérison d’enfants malades. Toute la chair des sacrifices est abandonnée dans le bois pour que Dieu (Ngai) la mange. On place la graisse dans une fente du tronc ou parmi les branches comme friandise à l’adresse de la divinité. Elle habite dans les branches, mais elle descend pour consommer la nourriture. »

A suivre avec « les pouvoirs bienfaisants des esprits des arbres »….

James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
“Le roi magicien dans la société primitive” pp.267-289
Au prix de 28,50¢, lien libraire, ici.

L’illustration choisie montre des images taillées dans un tube de bambou (solep) fabriqué par le chef Singa Kenting à Tumbang Korik (Kalimantan, Bornéo). Ces dessins représentant des formes et des cérémonies de la religion Ngaju Dayak, et précisément des scènes appartenant aux festivités mortuaires (tiwah) avec la présence de l’arbre de vie (batang garing).

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