Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental

harrisson-imaginaire-forêtsRobert Harrison, 400 pages, 1992.
au prix de 7,60€, lien libraire ici.

En mars dernier, je reçois un message dans la mare du krapo, m’invitant à lire cet essai de George Harrison, avec ces mots simples Stéphane m’a intrigué :

“C’est une longue et belle réflexion fleuve sur le rapport de l’homme à la forêt Où Gilgamesh, Artémis, Vico, Dante ou Rousseau, Heidegger et Beckett sont conviés. C’est un ouvrage dense mais poétique qui propulse le lecteur vers un rapport au végétal que je trouve très voisin du vôtre, à savoir Culture et Nature liées des radicelles à la canopée, et de telle sorte que la beauté en soit pour l’homme désarmante.”

Une thématique qui pourrait sembler confuse et loin du réel avec ses urgences, mais en réalité cette lecture nous touche tous car elle parle de chacun de nous ensemble, c’est notre culture humaine commune. Si nous voulons, pour défendre la planète aujourd’hui, communiquer efficacement nous avons besoin de cette dimension poétique.  Parfois déroutant, des références inconnues jusqu’alors… mais qui m’ont mené aux ouvrages de Giambattista Vico, de Fustel de Coulanges ou de Samuel Noah Kramer, un très bon livre !
___

Je vous invite à lire l’étude qu’en a faite Barbara Fournier, publiée par l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne : “La forêt… pour que la civilisation se survive”

Robert Harrison, jeune professeur de littérature italienne à Stanford University, a signé un livre passionnant sur les forêts dans l’imaginaire occidental. Il s’interroge sur les raisons qui motivent la prépondérance de la forêt dans la mémoire culturelle à travers les millénaires et sur le risque de voir l’homme d’aujourd’hui, par l’oubli de sa relation à la nature, perdre ses repères et la conscience de sa propre mort. Un oubli philosophique capable de mettre le monde en péril.

Le livre de Harrison ne se contente pas de revisiter les forêts imaginaires qui peuplent les contes, les poèmes, les tableaux et les romans depuis toujours, cette permanence des mythes de la forêt où tout devient possible – l’enchantement et la perdition – parce que le familier cède sa place au fabuleux: l’inanimé se met en mouvement, le dieu se change en bête, le hors-la-loi défend la justice, le preux chevalier redevient homme sauvage, la ligne droite fait un cercle.

Dans une démonstration magistrale, le Professeur Harrison explique en l’espace de 350 pages pourquoi une forêt qui brûle nous émeut bien au-delà du rationnel. Devant un tel spectacle, chacun réagit par rapport à une mémoire culturelle, car dans l’histoire de la civilisation occidentale, «les forêts représentent un monde à part, opaque, qui a permis à cette civilisation de se dépayser, de s’enchanter, de se terrifier, de se mettre en question, en somme de projeter dans les ombres de la forêt ses plus secrètes, ses plus profondes angoisses».

Le retour des forêts, un cataclysme

Harrison rappelle d’abord que l’histoire des forêts est un peu celle d’un éternel retour. Il y a dix mille ans, quand s’achève la dernière ère glaciaire, l’hiver qui recouvre une grande part de l’hémisphère Nord se retire, une nouvelle ère climatique commence. Le réchauffement provoque des pluies abondantes et les forêts réapparaissent. Ce retour des forêts va prendre l’allure d’un cataclysme pour nos ancêtres de l’âge de la pierre. Les troupeaux dont ils se nourrissent fuient la densité inhospitalière des forêts et leur départ va provoquer la mort de nombreuses tribus. Celles qui survivent suivent les animaux migrateurs vers le Nord ou s’appliquent à s’adapter à ce nouvel environnement. La révolution néolithique est alors en marche, la vie agricole fait son apparition… et les hommes, jusqu’alors nomades, se voient privés de leur liberté de mouvement. Cette restriction est une atteinte qui confine à l’humiliation de l’espèce humaine, contrainte de se soumettre à la loi du végétal pour continuer de vivre. Le nouveau climat jette en quelque sorte les fondements de ce qui deviendra un des piliers fondateurs de la civilisation: la famille, la communauté. Pour la première fois, l’homme s’installera sur une terre, y plantera un arbre et mènera une existence domestique. Le mode de vie néolithique va asseoir les bases de l’histoire au sens institutionnel, de lui découlera le village et la cité, la nation et l’empire.

Que veut dire: habiter sur cette Terre ?

De déforestations en reboisements, les forêts ne cesseront de mettre en lumière une question cruciale que notre ère moderne, fondée sur la dislocation – les métropoles, les médias, l’économie, l’idéologie – tente d’oublier: qu’est-ce que d’habiter sur cette Terre? Aujourd’hui, les milieux écologistes mettent en garde contre cet oubli de notre sens de l’habitat. Perçues aujourd’hui pour ce qu’elles sont, de prodigieux et fragiles écosystèmes, les forêts ont acquis un puissant statut symbolique dans notre imaginaire qui les identifie à toute la biosphère. Dans cet immense organisme qui héberge l’homme, celui-ci commence à se percevoir comme membre d’une espèce parasite susceptible de détruire cet ensemble. Cette conscience écologique met en exergue une réalité, installée dès l’âge néolithique, que la fin de ce siècle voudrait oblitérer: la permanence de la discontinuité entre humanité et nature. Or, l’histoire des hommes modernes, habités par la volonté sans bornes d’expansionnisme citadin, s’inscrit dans ce qu’Harrison appelle «l’effacement progressif de la marge d’opacité» qui donna longtemps à l’habitat ses limites terrestres. Les forêts ont été pendant des millénaires ces marges, littérales et imaginaires, de la civilisation occidentale. Derrière la peur des écologistes existe une peur enfouie, celle de voir disparaître, avec la déforestation, la notion des frontières, ces frontières sans lesquelles l’habitat perd son sens. L’homme moderne a besoin de cette séparation, de cette limite. L’angoisse de perdre «cette frontière d’extériorité» correspond à celle de perdre ses repères humains, la conscience de sa propre «finitude». «Les hors-la-loi, les héros, les promeneurs, les amants, les saints, les persécutés, les proscrits, les égarés, les mystiques, ont cherché le refuge de la forêt dans l’histoire racontée par ce livre, note son auteur. Sans ces contrées extérieures, pas d’intérieur où habiter.»

La nature sait mourir, les humains savent surtout tuer

Pour Robert Harrison, qui rappelle l’étymologie du mot foresta, littéralement dehors, l’homme est fasciné par la forêt qu’il recrée dans l’espace du langage et du symbole, car il en demeure pour toujours exclu. Toute l’histoire des forêts contenue dans l’imaginaire et dans la mémoire culturelle parle de cette extériorité de l’homme, raconte son aliénation. Dès lors que peut signifier le sens «d’être chez soi sur cette terre», compte tenu de cette distance? Oublier, nier cette frontière, cette séparation, peut conduire la civilisation – au-delà du désastre écologique qu’elle sous-tend – à sa disparition par l’impossibilité de perpétuer notre relation au monde. La conclusion du Professeur Harrison tombe comme un couperet: «La nature sait mourir, mais les êtres humains savent surtout tuer, dans leur incapacité à réaliser leur écologie. Parce que nous sommes les seuls à habiter le logos (dans son premier sens, celui de la relation des hommes à la nature sur le mode de l’ouverture et de la différence) nous sommes les seuls à devoir toujours réapprendre à mourir et nous sommes les seuls à échouer. Il reste une seule certitude: quand nous ne tenons pas au monde le discours de notre mort nous lui tenons un langage de mort. Et quand nous tenons au monde un langage de mort, la légende des forêts sombre dans le silence.»
___

Barbara Fournier, publiée sur le site de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, ici.

11 réflexions sur “Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental

  1. gilougarou

    En forêt, claustrophobes s’abstenir. On entre DANS la forêt, alors, elle nous contient. Est-ce l’une des raisons de la peur qu’elle inspire ?

  2. La Demeure Ancienne…

    Gaston Bachelard a écrit un jour à son sujet :
    « Il n’est pas besoin d’être longtemps dans les bois pour connaitre l’impression toujours anxieuse qu’on s’enfonce dans un monde sans limites. »

  3. En effet, ce livre semble très intéressant. Tout à fait dans la lignée du mémoire de DEA de Littérature comparée mon homme sur la Forêt. Il faudra que je lui en touche un mot…

  4. Excellent bouquin que j’ai lu il y a une bonne dizaine d’années (faudra que j’y retourne !). C’est effectivement devenu un classique, souvent cité. Pour rebondir sur le commentaire de gilougarou et rester dans les références littéraires, je ne saurais trop conseiller la lecture des ouvrages de François Terrasson…

  5. Ping : Dante Alighieri – La Divine Comédie : L’Enfer, Chant I (la forêt obscure) « Krapo arboricole

  6. Ping : Index pour les bouquins « Krapo arboricole

  7. Ping : Travail imaginaire | Pearltrees

  8. Ping : La ténébreuse lisière – Krapo arboricole

  9. Ping : Dante Alighieri – La Divine Comédie : L’Enfer, Chant I (la forêt obscure) – Krapo arboricole

Laissez vos mots...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s