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Le culte des arbres – Les esprits des arbres 1/2

Dans l’ouvrage délirant de James Frazer « Le rameau d’Or » – une magistrale étude sur la mythologie parue en 1911-1915 – un chapitre entier est consacré au culte des arbres, et un siècle plus tard c’est toujours aussi intéressant, et riche de détails. Mais comme le bouquin fait plusieurs milliers de pages, et qu’à ce titre il en décourage plus d’un… Je recopierai quelques extraits plus qu’intéressants, mais en plusieurs fois, c’est long !

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« A l’aube de l’histoire, l’Europe était couverte d’immenses forêts primitives, au milieu desquelles les rares défrichements devaient ressembler à des îlots dans un océan de verdure. Jusqu’au premier siècle avant notre ère, la forêt s’étendait, à l’Est, depuis le Rhin, sur une distance énorme et inconnue : les Germains que questionna César avaient voyagé pendant deux mois dans cette forêt sans en atteindre la imite. Quatre siècles plus tard, elle fut visitée par l’empereur Julien, et la solitude, les ténèbres, le silence de ces lieux paraissaient avoir produit une immense impression sur sa nature sensible. Il déclara qu’il ne connaissait rien de pareil dans l’empire romain. »

« En Angleterre, même, les régions boisées du Kent, du Surrey et du Sussex sont des débris de la grande forêt d’Anderida, qui revêtait autrefois toute la partie sud-est de l’Ile ; à l’ouest, elle semble s’être étendue assez loin pour rejoindre une autre forêt qui s’étendait du Hampshire au Devonshire. Sous le règne de Henri II, les citoyens de Londres chassaient encore le taureau sauvage et le sanglier dans les bois de Hampstead. Et, même sous les Plantagenêts, les forêts royales étaient au nombre de soixante-huit. On disait, dans la forêt d’Arden que, jusqu’à l’époque moderne, un écureuil pouvait sauter d’arbre en arbre sur presque toute la longueur du comté de Warwick. »

« D’anciens villages sur pilotis que des fouilles ont mis au jour dans la vallée du Pô montrent que, bien avant la grandeur et probablement la fondation, de Rome, le nord de l’Italie était couvert de bois épais d’ormes, de châtaigniers et surtout de chênes. L’histoire confirme ici l’archéologie ; car on trouve dans les écrivains classiques maintes allusions à ces forêts d’Italie, maintenant disparues. Jusqu’au quatrième siècle avant notre ère, Rome était séparée de l’Etrurie centrale par la redoutable forêt ciminienne, que Tite-Live compare aux bois de Germanie. Aucun commerçants, si nous en croyons l’historien romain, n’avait jamais pénétré dans ses solitudes infranchissables ; et lorsqu’un général romain, après avoir envoyé deux éclaireurs explorer ses recoins, fit pénétrer son armée dans la forêt, et, ayant gagné une chaine de montagnes boisées, vit les riches plaines d’Etrurie s’étendre à ses pieds, on considère le fait comme un audacieux exploit. En grèce de beaux bois de pins, de chênes et d’autres arbres recouvrent encore les pentes des hautes montagnes d’Arcadie, et ornent de leur verdure la gorge profonde où se précipite le Ladon pour rejoindre le fleuve sacré, l’Alphée, et jusqu’à ces dernières années ces forêts se miraient encore dans le bleu profond du lac solitaire de Phénée. Mais, ce ne sont que des débris des forêts qui occupaient dans l’Antiquité de vastes étendues, et qui, à une époque plus reculée, recouvrait peut-être la péninsule hellénique d’une mer à l’autre. »

« Grimm a tiré de l’examen des mots teutoniques signifiants temples, la conclusion vraisemblable que, chez les germains, les plus anciens sanctuaires étaient des bois naturels. Quoi qu’il en soit, le culte des arbres est bien prouvé pour les grandes familles européennes de la race aryenne. Le culte du chêne, chez les celtes et leurs Druides, est familier à chacun et leur ancien mot sanctuaire parait être à d’origine et de signification au latin Nemus, bois ou clairière, qui survit dans le mot Nemi.”
“Les bois sacrés étaient communs chez les anciens germains, et le culte des arbres est à peine éteint chez leur descendants aujourd’hui. Nous pouvons nous rendre compte de l’importance qu’avait autre fois ce culte d’après le châtiment féroce que les anciennes lois des Germains infligeaient à ceux qui osaient arracher l’écorce d’un arbre encore debout. On coupait le nombril du coupable, et on le clouait à la partie de l’arbre qu’il avait dépouillée de l’écorce, puis on faisait tourner le malheureux autour de l’arbre jusqu’à ce que toutes ses entrailles se fussent enroulées autour de l’arbre. Le but de ce châtiment était, évidemment, de remplacer l’écorce morte par quelque chose de vivant provenant du coupable ; c’était une vie pour une vie, la vie d’un homme pour la vie d’un arbre. »

« A Upsal, la vieille capitale de la Suède, il y avait un bois sacré, dont chaque arbre était regardé comme divin. Les Slaves païens adoraient les arbres et les bois. Les Lithuaniens ne furent pas convertis au christianisme avant la fin du quatorzième siècle, et à l’époque de leur conversion le culte des arbres occupait chez eux une grande place. Certains d’entre eux adoraient des chênes remarquables et d’autres grands arbres touffus, dont ils recevaient des réponses oraculaires. Certains aussi entretenaient des bosquets sacrés autours de leur villages ou de leurs maisons ; y casser une seule branche aurait été un crime. On croyait que celui qui coupait un rameau dans ces bois mourait soudain ou était rendu infirme d’un de ses membres. »

« Les preuves abondent qui témoignent du culte des arbres dans la Grèce et l’Italie anciennes. Par exemple, dans le sanctuaire d’Esculape à Cos, il était défendu de couper les cyprès sous peine d’une amende de mille drachmes. Mais, nulle part, peut être, dans le monde ancien, cette pratique forme de religion ne s’est mieux conservée qu’au coeur de l’ancienne métropole. Sur le Forum, centre actif de la vie romaine, on adora, jusqu’à l’époque de l’Empire le figuier sacré de Romulus, et la nouvelle que son tronc se desséchait suffisait à répandre la consternation dans la ville. Sur la colline Palatine, poussait un cornouiller, que l’on regardait comme l’un des objets les plus sacrés de Rome. Toutes les fois qu’un passant croyait voir ses branches s’affaisser, il poussait des cris éperdus que répétaient des gens dans la rue, et bientôt l’on voyait toute une foule accourir à la débandade avec des seaux d’eau, comme s’ils se précipitaient, dit Plutarque, pour éteindre un incendie. »

« Chez les tribus de la race finno-ongrienne, en Europe, le culte païen avait lieu surtout dans des bosquets sacrés, qui étaient toujours entouré d’une clôture. Un bosquet sacré de ce genre consistait simplement en une clairière parsemée de quelques arbres sur lesquels on suspendait autrefois les peaux des victimes sacrifiées. Le centre du bois, du moins chez les tribus de la Volga, était l’arbre sacré auprès duquel tout cessait de compter. C’est devant cet arbre que les adorateurs s’assemblaient, et que le prêtre prononçait ses prières ; c’est au pied de l’arbre que l’on sacrifiait la victime, et ses branches servaient autrefois de chaire. On ne devait faire nulle taille, ni couper aucune branche dans ce bosquet et l’entrée en était généralement interdite aux femmes. »

« Les Ostyaks et les Woguls, deux peuples de race finno-ongrienne, en Sibérie, avaient aussi des bois sacrés dans lesquels on n’avait le droit de rien toucher et où l’on suspendait la peau des victimes de sacrifices ; mais ces bois n’étaient pas entourés de clôture. Près de Kuopio, en Finlande, se trouvait un célèbre bois de vieux sapins couverts de mousse, où le peuple offrait des sacrifices et se livrait à des pratiques superstitieuses encore en 1650 ; à cette époque, un robuste vétéran de la Guerre de Trente Ans osa l’abattre sur l’ordre du pasteur. Il n’existe presque plus de forêts sacrées en Finlande aujourd’hui ; mais il n’est pas rare de rencontrer des arbres sacrés où l’on apporte des offrandes. On cloue parfois sur un sapin le crâne d’un ours, probablement pour porter chance au chasseur. On raconte que les Ostyaks ne passaient jamais devant un arbre sacré sans lui décocher une flèche en guise de marque de respect. Dans beaucoup d’endroits on suspendait des fourrures et des peaux de bêtes aux arbres sacrés de la forêt ; mais ayant remarqué que des voyageurs peu scrupuleux s’appropriaient ces fourrures et les emportaient, ils adoptèrent la coutume de diviser les troncs en gros blocs qu’ils ornaient de leurs offrandes et gardaient en lieu sûr. »

« Cette coutume marque une transition entre le culte des arbres et le culte des idoles taillées dans le bois sacré. Dans leurs bosquets sacrés, il était défendu de couper du bois et de l’herbe, de chasser, de pêcher, et même de boire une goutte d’eau. Quand ils les longeaient dans leurs canots, ils prenaient soin de ne pas toucher la terre de la rame, et si la traversée du sol était longue, ils emportaient une provision d’eau, car ils préféraient endurer une soif terrible plutôt que de l’apaiser en buvant au ruisseau sacré. Les Ostyaks regardaient aussi comme sacré tout arbre sur lequel un aigle avait fait son nid pendant plusieurs années, et ils épargnaient l’oiseau ainsi que l’arbre. On ne pouvait leur faire plus grande offense que tirer sur un de ces aigles ou de détruire son nid. »

La deuxième partie se trouve par ici.

 

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James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
« Le roi magicien dans la société primitive » pp.267-289
Au prix de 28,50¢, lien libraire, ici.
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L’illustration choisie “scottish green man” est une sculpture en bois datant du 15ème siècle, conservée dans la cathédrale de Dunblane, en Écosse (l’homme vert est un symbole de régénération et de l’unité avec la terre.).

Catégories :Culte des arbres
  1. Sisley
    7 avril 2009 à 22:21

    « elle fut visitée par l’empereur Julien, et la solitude, les ténèbres, le silence de ces lieux paraissaient avoir produit une immense impression sur sa nature sensible »
    « On disait, dans la forêt d’Arden que, jusqu’à l’époque moderne, un écureuil pouvait sauter d’arbre en arbre sur presque toute la longueur du comté de Warwick. »
    Ça me laisse rêveur !

    j’ose à peine m’imaginer entrer dans une foret primitive où l’on se retrouve dans un monde où les vieux et très vieux arbres sont légions. Alors là la recherches des remarquables n’est plus car c’est l’origine qu’on frôle.
    je pense qu’a Bialowieza on peut encore ressentir cette impression !

  2. 7 avril 2009 à 23:56

    Salut Sisley,

    Ce livre est hallucinant, il y a tant à découvrir et à apprendre…
    ce chapitre sur le culte des arbres est fantastique, comme toi j’ai rêvé de ces descriptions de forêts primaires au cœur de la très vieille Europe. Le chapitre est divisé en deux sections : « les esprits des arbres » et « le pouvoir bienfaisant des esprits des arbres »… Une somme de savoirs énorme dans laquelle je viendrais piocher de temps en temps…

  3. 8 avril 2009 à 10:50

    Oui, la disparition de ces forêts primitives d’Europe est une grande perte pour tous…
    Quand je chemine sur mes collines caillouteuses où poussent tant bien que mal de petits chênes et des genévriers, je rêve de profondes forêts où me perdre, de tapis de mousse et de sous-bois odorants…

  4. 8 avril 2009 à 14:49

    Bonjour Lucie,

    cela devait être fantastique à l’époque, tu imagines un massif forestier géant recouvrant entièrement l’Europe, jusqu’à des contrées très éloignées à l’est…

    Même le Lot était un grand massif forestier quasi impénétrable pour les armées de César, d’ailleurs le mot Quercy viendrait du latin quercus (chêne) en raison de l’épaisse couverture forestière, une chênaie profonde…

    Certes, il n’y a rien de comparable avec ces grandes sylves aux arbres élevés, mais ici le plateau calcaire et la pauvreté du sol, ne favorisent pas les grands arbres. Nos chênes centenaires sont tout petits, pareils à des bonsaïs, et pourtant je suis tombé amoureux de ces chemins blancs, bordés de ces petits chênes pubescents ; et puis même s’ils sont chétifs, ils nous offrent des truffes renommées dans le monde entier…

    à bientôt

  1. 6 juin 2010 à 22:59
  2. 9 juin 2010 à 14:00
  3. 22 juin 2010 à 21:10

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