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La forêt qui marche, Macbeth – acte V

Dans la campagne près de Dunsinane, et en vue d’une forêt. Entrent avec des enseignes et des tambours Malcolm, Le vieux Siward et son fils MacDuff, Mentheith, Caithness, Angus, Lenox, Rosse ; soldats en marche.

Malcolm : Cousins, j’espère que le jour n’est pas loin où nous serons en sûreté chez nous.

Menteith : Nous n’en doutons nullement.

Siward : Quelle est cette forêt que je vois devant nous ?

Menteith : La forêt de Birnam.

Malcolm : Que chaque soldat coupe une branche d’arbre et la porte devant lui : par-là nous dissimulerons à l’ennemi notre force, et tromperons ceux qu’il enverra à la découverte.

Le messager : Monseigneur, ce dont “j’ai vu”, je dois le dire,
Le messager : Mais comment dire, je ne sais.

Macbeth : Dis-le.

Le messager : J’étais de garde en haut de la colline,
Le messager : J’ai regardé Birnam, et, là, j’ai cru
Le messager : Que la forêt se mettait à bouger.

Macbeth : Menteur, manant !

Le messager : Que votre ire me frappe,
Le messager : Si ce n’est pas cela.
Le messager : A deux trois miles,
Le messager : Vous la verrez qui vient ; je dis :
Le messager : un bois en mouvement.

Macbeth : Si tu as inventé,
Macbeth : Je te pendrais au premier arbre
Macbeth : Jusqu’à ce que la faim te crève – Si
Macbeth : Tu as dit vrai, tu peux m’en faire autant,
Macbeth : Je n’en ai cure ; – Ma résolution
Macbeth : Lâche la bride, je commence à craindre
Macbeth : Le jeu aux équivoques du malin
Macbeth : Dont les mensonges sont des vérité ;
Macbeth : “N’aie peur de rien jusqu’au jour où le bois
Macbeth : De Birnam marchera vers Dunsinane”.
Macbeth : Et maintenant un bois se met en marche
Macbeth : Vers Dunsinane. – Aux armes ! Tous – dehors !
Macbeth : Si ce qu’il nous affirme apparaît bien,
Macbeth : Ici, s’enfuir, rester – rien n’y peut rien.
Macbeth : J’en ai assez, du soleil. Je voudrais
Macbeth : Que l’ordre de ce monde soit défait
Macbeth : Alarme ! Ruine, souffle ! Approche, mort !
Macbeth : Au moins mourons le harnais sur le corps.

William Shakespeare, Macbeth acte V, scènes 4 & 5
L’illustration “Till Birnam Forest Come to Dunsinane”  © Hutchinson Artwork
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La méfiance de Lady Macbeth à l’égard de la nature est due, plus qu’à une perverse volonté de puissance, à un esprit de vengeance. La Nature lui a fait du tort, car Macbeth et sa femme, comme on sait, n’ont pas d’enfants. Ils sont stériles. La vie a beau être un conte plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien, ce conte est ici très signifiant. Dans sa tirade, Lady Macbeth s’approprie sa propre stérilité en demandant qu’on lui enlève son sexe. C’est dans ce ventre asexué qu’elle conçoit ses intrigues, nécessairement avortées pour cette raison peut-être.
Un paysage naturel correspond métaphoriquement à cette stérilité. Il s’agit de la lande, l’endroit désolé où les trois sorcières font connaître leurs prophéties à Macbeth. De cette lande désertique partiront tous les crimes que Macbeth commettra contre ses frères, crimes qui entraîneront de manière tout à fait significative la destruction des lignages familiaux. L’une des sorcières a prédit à Macbeth qu’il serait roi, que ses enfants ne lui succéderaient pas, mais que Banque engendrerait des rois. Les prophéties qui annoncent l’échec des projets de Macbeth et son destin fatal se réalisent ironiquement : «Macbeth ne sera pas vaincu jusqu’au jour où la grande forêt de Birnam gravissant Dunsinane marchera contre lui. »
II n’est pas étonnant que Macbeth ne comprenne pas cette prophétie ; son refus de comprendre le sens de la prophétie est la contrepartie de sa nature corrompue. Il réagit aux paroles de la sorcière avec une ironie extrême : «Cela n’arrivera jamais ! Qui peut de force enrôler la forêt et ordonner à l’arbre d’ébranler sa racine enchaînée dans la terre ? Douces prophéties ! Bien ! Mort rebelle! ne te dresse plus, jusqu’à ce que se dresse la forêt de Birnam ; et notre grand Macbeth vivra jusqu’au terme normal de toute vie et rendra le dernier soupir à l’heure où tout homme doit le rendre. Mais mon cœur qui palpite veut savoir une chose : dites-moi, si votre art peut aller jusque-là : la postérité de Banquo régnera-t-elle jamais sur ce royaume ?»
Qui peut enrôler la forêt ? Le mot est à prendre ici au sens militaire de conscription ; c’est en effet ce qui se passe quand la forêt de Birnam se dirige vers Macbeth. Mais la question de Macbeth contient d’autres implications : qui peut faire pression sur la forêt? Qui peut imposer une volonté humaine ou politique à la volonté de la nature ? Qui peut mettre la forêt de force à son service ? L’humanité ne cesse de faire pression sur la forêt d’une manière ou d’une autre, elle la dépouille, la colonise, la cultive, l’enrôle. En retour la forêt se venge sur ceux qui s’égarent en son labyrinthe. La forêt et la civilisation chrétienne s’impressionnent mutuellement, c’est ce qu’on a appelé aussi l’ombre de la loi.
L’ironie de cette prophétie, c’est qu’elle renvoie à l’impression visuelle d’une forêt en marche, mais Macbeth — qui tout au long de la pièce ne cesse de connaître des visions et des hallucinations — la comprend au sens littéral. Il est en quelque sorte la victime de ses propres impressions, des ombres de la forêt, peuplée des fantômes des morts rebelles.
Dans le dernier acte de la pièce, quand le destin de Macbeth se referme sur lui, les morts rebelles font marcher la forêt de Birnam sur Macbeth. Les soldats de l’armée adverse s’avancent vers le château, camouflés derrière des branchages coupés sur les arbres de la forêt. Quand la forêt marche sur Macbeth, la pièce semble s’achever par un dénouement poétique marquant le triomphe de la justice. L’absence de loi que Vico associait aux «infâmes forêts» a trouvé refuge dans la barbarie civique de Macbeth, mais à la fin de la pièce, la forêt en marche symbolise les forces de la loi naturelle mobilisant la justice contre ce désert moral qui est la nature de Macbeth. Cette image puissante montre le fondement naturel de la loi. En se cachant derrière les branchages, l’armée emploie les mêmes ruses trompeuses que Macbeth pour ses crimes, mais maintenant le camouflage renverse le bien et le mal. Cette forêt est enrôlée par «la postérité de Banque». L’image de la forêt de Birnam est celle de l’arbre généalogique dominant son stérile ennemi. Nous assistons à la vengeance de la loi de la parenté et de la royauté. Nous voyons s’accomplir la loi de la terre.
L’image de la loi et de son ombre se retrouve dans la conclusion comique de Macbeth. Certes, Macbeth peut passer pour une tragédie, mais sa fin, sinon heureuse, du moins comique, nous rappelle la logique que nous n’avons cessé de suivre. Si Macbeth n’est pas tragique au sens antique du terme, ce n’est pas à cause de sa fin comique. En effet, plusieurs tragédies grecques ont une fin comique, où la justice triomphe, mais la justice signifie alors la réconciliation de deux lois opposées dans leurs revendications toutes deux légitimes. Ainsi, quand Oreste tue sa mère, il venge la mort de son père, obéissant à une loi ancienne ; et quand les Érinyes se mettent à le, persécuter, elles vengent elles aussi la loi violée par le matricide. La fin de la trilogie d’Eschyle représente la réconciliation triomphale de ces deux lois. En revanche, dans Macbeth, il ne s’agit pas de la lutte de deux lois légitimes opposées l’une à l’autre ; le drame met en scène la loi et sa propre corruption, la loi et sa propre négation, la loi et son ombre. L’ombre qui marche, c’est donc Macbeth lui-même, mais quand la forêt de Birnam marche contre lui, sa performance scénique est terminée. Et nous, spectateurs, partons pour une autre époque, un autre conte, pour de tout autres forêts.

Robert Harrison – Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental, pp.160-163.
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Shakespeare s’est peut-être inspiré d’Olaus Magnus, et de son livre Description des pays du Nord (1555), illustré de centaines de gravures sur bois d’un très grand intérêt documentaire.

olaus magnus - Book 7, Ch. 20. On the Stratagem with Tree Branches of King Hak

Cette gravure illustre la vieille légende Hake, roi de la Geathish, et sa guerre contre le Danemark et le roi Sigar. De la même façon que le bois Birnam est venu à Othello dans Macbeth de Shakespeare, les troupes du roi Hake (à gauche) se sont masquées avec des branches d’arbres avec des feuilles. C’est à l’aide ce déguisement qu’ils avançèrent vers le château de Sigar.

Catégories :Textes divers
  1. 4 février 2009 à 18:46

    Tolkien qui aimait les arbres et détestait Shakespeare a fait sa propre marche des arbres dans le Seigneur des Anneaux avec la marche des Ents.

  2. 4 février 2009 à 18:52

    Salut Lyriann,

    Pourtant bien intéressant Shakespeare,
    j’ai mis ce texte en avant, car il se serait inspiré du Câd Goddeu gallois, « le combat des arbrisseaux ». Je vais essayer de réunir différents textes qui traitent de la guerre végétale…

    Forcément, je vais citer JRR Tolkien ; à ce sujet, as-tu vu l’article consacré aux chênes de Tolkien, sur la propriété de sa tante ?
    https://krapooarboricole.wordpress.com/2008/05/19/trees-and-wood/

    suis les liens, une promenade dans la Comté…

  3. Sisley
    4 février 2009 à 21:24

    Astucieux le camouflage pseudo-fantastique !

  4. 5 février 2009 à 00:35

    Salut Sisley,

    c’est justement ce qui me plaisait à la lecture,
    le « camouflage pseudo-fantastique »…
    je fouille un peu le sujet à la bibliothèque, d’autres trucs à venir…

  5. 6 février 2009 à 16:16

    Subterfuge guerrier qui accomplit la prophétie…
    Bien dommage que la description en soit si succincte, je comprend que Tolkien ait ressenti le besoin de développer la marche des Ents…

  6. 6 février 2009 à 23:58

    Bonsoir Lucie,

    je suis en train d’essayer d’écrire un article sur le « combat des arbrisseaux »,
    mais c’est pas si simple de synthétiser tout ça. En tout, trois livres différents et parfois il y a de sacrées nuances… Du coup, ça risque d’être un article assez long, je vais aller demander de l’aide sur « le ch^ne et le sanglier »…

    à bientôt

  1. 9 juin 2010 à 14:30
  2. 20 octobre 2010 à 18:31

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