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L’arbre Waq Waq

L’arbre Waq Waq est un arbre mythique persan, d’origine indienne, dont les branches ou les fruits se transforment en têtes d’hommes, de femmes ou d’animaux monstrueux qui hurlent « waq-waq » (« glapissement » en persan).

« Le Livre des Curiosités » (The Book of  The Curiosities of the Sciences and Marvels for the Eyes), contient des cartes célestes et terrestres uniques. Manuscrit arabe, composé en Égypte à la première moitié du XIè siècle, dont l’illustrateur est inconnu, les références géographiques sont basées, en grande partie, sur le travail du premier siècle de Claudius Ptolemaeus d’Alexandrie, dit Ptolémée. (clic les illustrations)

Mais si l’ouvrage contient de précieuses caractéristiques cartographiques précédemment inconnues, il décrit, entre autre, une contrée bien étrange, l’étonnant pays Waq Waq.  Michael Jan de Goeje (1836-1909), néerlandais orientaliste, qui connaissait ce texte, était convaincu que Waq Waq était le Japon, il a essayé sans succès de trouver la preuve historique d’un assaut naval japonais sur l’Afrique orientale vers 945.

Al-Biruni (973-1048) qui a écrit le « Livre de l’Inde »  basé en grande partie sur des sources sanscrites, mentionne un pays associé aux arbres portant des fruits humanoïdes. Cette représentation de l’arbre, perdure dans l’art depuis le XIIè siècle. Elle  illustre des “témoignages” extraits d’un texte hindou Sanscrit, le tenant d’un représentant chinois par un marin arabe et rapporté en Europe par le frère franciscain Odoric Mattiussi.
En Iran, l’histoire d’Alexandre (appelé Iskandar en persan) est abondamment reprise dans le Shâh Nâmâ de Ferdowsi, qui s’est très largement inspiré de l’Iskandar Nâmâ du pseudo-Callisthène. C’est un passage très développé, qui présente peu de points communs avec l’histoire réelle. Alexandre est présenté comme un sage, qui a notamment dépassé le bout du monde, conversé avec l’arbre waq waq…

D’autres illustrations de cet arbre étrange, lié au mystère de la régénération et à la vie ; il évoque l’énergie vitale libérée par l’arbre et ses grands pouvoirs divinatoires.

López de Gómara Francisco 1511-1564 - Historia de la Indias
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On peut se demander si cette île Wak-Wak « Djazirat al-Wakwak » existait vraiment ou si elle était totalement légendaire. Les Arabes, en essayant de rationaliser le mythe, les remplaceront parfois par l’« île des femmes », en abandonnant toute référence à l’arbre merveilleux

Selon Al-Mas’udi (vers 871-956 ou 893-956), qui est le seul géographe arabe à s’être rendu à Zanzibar, l’ile Wak-wak se trouverait au large de Sofala (ville située en Afrique de l’est). Ibn Khaldun et Ibn al-Wardi pensaient de même. Quand à Ya’kubi, il la plaçait dans le mer de Larwi, située entre l’inde et l’Afrique. Cependant, en 909, Ibn al-Fakih parlait de l’existence de deux îles Wak-wak : « Wakwak al-Sin », située au large de la Chine, et « Wakwak al-Yaman », située au large du Yémen.

On pense que l’île Wak-Wak n’est autre que Madagascar et que la légende vient des Malais. Madagascar a en effet été colonisée jadis par des Malais venus de Sumatra, cela a été démontré en comparant la langue malgache avec les langues de Malaisie et d’Indonésie. Madagascar serait donc l’île « Wakwak al-Yaman » et Sumatra serait alors l’île « Wakwak al-Sin ».
En 945, l’Arabe Ibn Lakis a d’ailleurs décrit la venue de Wak-wak, avec une flotte de1000 bateaux, sur la cote orientale de l’Afrique afin de commercer avec les Arabes.
Chez les Malais, le mot Wakwak peut se rapporter aux gibbons qui vivent dans les arbres. Certains pensent que ce nom aurait pu être donné par les Malais aux femmes Bochimanes stéatopyges qu’ils ont rencontré dans le sud-est de l’Afrique. Pour les Malais des Philippines, cependant, le mot Wakwak sert plutôt à désigner une sorte de vampire volant.
Il est plus intéressant de se rapporter à la langue des Malais installés à Madagascar : Chez eux le mot Wakwak pourrait bien dériver de Vahwak qui signifie « peuple » ou « tribu ».  Et chez les Malais de Sumatra on trouvait également une tribu portant le nom de Pakpak.

Le fruit de l’Arbre Wakwak pourrait être, selon certains, la noix de coco. En effet, avec ces trois trous celle-ci peut ressembler un peu à un visage. Et d’ailleurs, son nom de « coco » signifiait « face grimaçante » en portugais. Cependant il existe aussi un arbre appelé Vakwa (Pandanus) à Madagascar… mais il serait vain de chercher dans ses fruits une forme ressemblant à un corps de femme. Cependant on notera que chez les Malais des Philippines, on trouve plusieurs légendes parlant de femmes nées à partir d’un fruit.

Dans son livre L’Histoire véritable, l’écrivain grec Lucien de Samosate (120-200) avait déjà raconté une histoire qui semble être le prototype du mythe des femmes de l’Arbre Wak-Wak :

« … Après avoir traversé le fleuve à un endroit guéable, nous trouvons une espèce de vignes tout à fait merveilleuses : le tronc, dans sa partie voisine de la terre, était épais et élancé ; de sa partie supérieure sortaient des femmes, dont le corps, à partir de la ceinture, était d’une beauté parfaite. telles que l’on nous représente Daphné, changée en laurier, au moment où Apollon va l’atteindre. A l’extrémité de leurs doigts poussaient des branches chargées de grappes ; leurs têtes, au lieu de cheveux, étaient couvertes de boucles, qui formaient les pampres et les raisins. Nous nous approchons ; elles nous saluent, nous tendent la main, nous adressent la parole, les unes en langue lydienne, les autres en indien, presque toutes en grec, et nous donnent des baisers sur la bouche ; mais ceux qui les reçoivent deviennent aussitôt ivres et insensés. Cependant elles ne nous permirent pas de cueillir de leurs fruits, et, si quelqu’un en arrachait, elles jetaient des cris de douleur. Quelques-unes nous invitaient à une étreinte amoureuse ; mais deux de nos compagnons s’étaient laissé prendre par elles ne purent s’en débarrasser; ils demeurèrent pris par les parties sexuelles, dans ces femmes, et poussant avec elles des racines : en un instant, leurs doigts se changèrent en rameaux, en vrilles, et l’on eût dit qu’ils allaient aussi produire des raisins. Nous les abandonnons, nous fuyons vers notre vaisseau, et nous racontons à ceux que nous y avions laissés la métamorphose de nos compagnons, désormais incorporés à des vignes…. »

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Deux autres illustrations rappelant l’arbre Waq Waq :

Gravure chinoise illustrant The journey to the West, chapitre 24 « On the Mountain of Longevity a Great Immortal Entertains an Old Friend, In the Wuzhuang Temple Monkey Steals Manfruit ». En voici un extrait :

Dans ce temple a vécu un Immortel taoïste dont le nom était Zhen Yuan Zi. Le temple avait un trésor rare, un arbre miraculeux qui avait été formé lorsque le chaos primitif fut scindé, avant la séparation du ciel et la terre. Dans les quatre grands continents du monde, seul le Temple de Wuzhuang possédait ce trésor qui a été appelé « herbe-retour Cinnabar » ou « manfruit ». Seulement trente fruits se forment tous les dix mille ans, et ils avaient l’apparence d’un nouveau-né, avec des membres et des organes sensitifs… Si vous en mangez un, vous pouvez vivre 47.000 années.

Inde du 18ème siècle : deux hommes nus à pied à travers un champ de fleurs à la cueillette de plantes avec des têtes humaines, personnifications du soleil et la lune qui apparaissent entre les nuages ​​noirs au-dessus d’eux – le contexte précis de la scène reste inconnu et il peut provenir d’un ancien conte populaire de l’Inde aujourd’hui perdu. L’artiste a peut-être voulu illustrer une variation sur un conte du Proche-Orient ancien « l’arbre Waq waq ».

Catégories :Fables...
  1. 7 janvier 2009 à 11:33

    Je reste encore espamtée par le nom waq waq… Quel pouvoir d’évocation é mon oreille ! Je l’entend presque caqueter, tous ces visages aux trais tordus me poursuivant de leur cris… Ça me fait penser aux fleurs d’Alice au pays des merveilles, dans la version animée…

  2. 7 janvier 2009 à 14:40

    Bonjour Lucie,

    cela fait longtemps que cet arbre m’intrigue,
    mais à chaque fois, ce sont juste quelques lignes dans un récit,
    d’une époque ou le vaste monde était encore inexploré, et où,
    les voyageurs au long cours croisaient des créatures fantastiques…

    waq waq ! d’ailleurs je vais fouiller, mais cet arbre apparait dans un film d’animation en N&B de 1926, contant les aventures de Sinbad, ça te plairait !
    http://en.wikipedia.org/wiki/The_Adventures_of_Prince_Achmed

    à bientôt

  3. 7 janvier 2009 à 14:58

    Très zarbi cet arbre non ? Un peu d’humeur sombre se rattache à sa légende ! Il est heureux qu’il n’existe pas !!! Je préfère nos bon vieux arbres tous noueux ou torturés, qui eux ont en un sens une réalité et une vie partagée avec les hommes.

    amicalement

  4. 8 janvier 2009 à 15:49

    Salut Booguie,

    bizarre c’est le bon mot…
    en revanche je ne crois qu’il soit « sombre », son aspect humanoïde déclenche une sorte de dégout dans notre regard. Pourtant cet arbre mythique est connu pour cette curiosité unique : des têtes aux bout des branches ; jamais décrit de façon négative, au contraire. Plus souvent, on raconte que l’arbre possède de grands pouvoirs divinatoires…

    A plus

  5. 30 mars 2014 à 18:49

    Anna Caiozzo, « L’arbre anthropogène du waqwaq, les femmes-fruits et les iles des femmes », Bulletin d’études orientales, Tome LIX | 2010, 147-148.

    Dans ce réjouissant ouvrage Jean-Louis Bacqué-Grammont a réuni pour notre bonheur diverses contributions présentant outre différents mythes relatifs au wāq-wāq – mythes naguère révélés par l’un des grands précurseurs des études géographiques arabes et de l’océan indien, Gabriel Ferrand, pour ne pas le nommer – diverses interprétations de type anthropologique sur la destinée de ce fascinant hybride.

    Le wāq-wāq est un arbre anthropogène, en somme un des multiples rejetons des races monstrueuses qui peuplent l’œkoumène depuis Ctésias et Mégasthène, un de ces hybrides mi-humain mi-végétal que l’on doit à la Chine sous la forme d’une légende : « l’arbre où naissent de petits enfants ». Cette dernière légende, rapportée par les Arabes après la bataille de Talas en 751, infiltra le monde musulman et s’y développa, reconvertie de multiples façons, et trouva une seconde vie comme motif esthétique dans l’art musulman de l’Anatolie à l’Inde du XIVe au XVIIIe siècles. Il prendra des connotations plus sanguinaires dans les légendes turques, du peuplier sanglant (Altan Gokalp) jusqu’au platane des pendus des révoltes ottomanes (Faruk Bilici).

    Dans le premier tiers de l’ouvrage, – une première partie dite « introductive » – Jean-Louis Bacqué-Grammont retrace l’histoire de ce curieux végétal qui d’après la littérature nautique orientale devint un arbre où naissent, s’épanouissant, et meurent de jeunes femmes ! Le wāq-wāq est d’ailleurs représenté de cette façon dans les plus anciens manuscrits arabes. C’est d’ailleurs le principal point faible de ce recueil, l’absence d’une synthèse portant sur l’iconographie de l’arbre et son évolution, les différents aspects qu’il revêtit dans la cosmographie ou l’épopée, aspects pourtant révélateurs de la polysémie d’une « merveille » orientale et sur laquelle nous éclairent la presque totalité des contributions.

    Outre l’arbre des femmes–fruits, le wāq-wāq est également associé à la légende d’une île des femmes gouvernée par une reine – que l’on identifia longtemps avec la reine de Madagascar ou avec celle, dans la mythologie japonaise, de l’île Nyogonoshima située dans l’autre monde, thèse passionnante développée par Simone Mauclaire. Cette île des femmes qui abrite d’ailleurs un autre fantasme des hommes : des femmes émancipées de la reproduction puisque fécondées, comme dans les mythes antiques grecs ou chinois, par les éléments (Adolfo Tamburello).

    L’intérêt du recueil sur ce thème connu réside surtout ans l’analyse des diverses légendes, leurs similarité et le rôle de l’inconscient collectif dans la « fabrique des monstres ». Certes, ne rêvons pas, tout comme la plume de l’oiseau Ruḫḫ, l’origine du wāq-wāq repose de toute évidence sur une essence naturelle, sans doute la noix de coco, hypothèse intéressante proposée par Claude Allibert et analysée par Michele Bernardini.

    Le wāq-wāq est progressivement devenu un arbre polymorphe, arbres à femmes puis arbres à têtes d’humains et d’animaux consacré au XVe siècle, motif ornemental de prédilection des princes timourides (Sylvia Auld, Francis Richard)

    Soulignons parmi les plus anciennes représentations de l’arbres à femmes, celle du Kitāb al-bulhān, un compendium d’astrologie et d’astronomie, et le Livre des curiosités, une encyclopédie du XIe siècle, tous deux conservés à Oxford, et sans doute peints au XIVe siècle, l’un à Bagdad, l’autre dans l’aire syro-mésopotamienne. Les deux miniatures présentent des femmes nues, suspendues par les cheveux, alors que la cosmographie de Ṭūsī Salmānī datant du milieu du XIIe siècle (Paris, B.n.F., ms. sup. persan 332), peinte pourtant dans un atelier jalayride comme le Kitāb al-bulhān, offre une autre version du sujet, sous forme d’arbre de vie cette fois.

    La contribution de Damien Bischoff ou encore de Sima Orsini-Sadjed nous éclairent cette fois sur le wāq-wāq, arbre cosmique dans le soufisme, symbolisant ici un stade de la conscience ou de l’âme parfaite. Et l’on peut se rappeler que l’arbre à têtes est présent dans le Coran comme supplice sous le nom de zaqqūm, représenté comme un arbre de mort cette fois, dans le manuscrit timouride de l’ascension du prophète (Paris, B.n.F., ms. sup. Turc 190, Herat, milieu XVe siècle). Cet arbre infernal qui présente une analogie surprenante avec l’arbre à têtes est d’un grand intérêt visuel car il symbolise l’arbre de vie dans sa continuité « infernale », en somme une version de l’axe du monde selon Ibn ‘Arabī, tout en démontrant le rôle ambigu de l’hybride végétal ou animal dans l’imaginaire musulman. Le wāq-wāq aurait en effet pu également servir d’élément de réflexion sur le statut du « monstre », ou de l’hybride dans le monde oriental médiéval, et ce au-delà de simples fantasmes sexuels (Jean-Claude Chabrier).

    On se souvient en effet, que le wāq-wāq possède aussi la particularité d’émettre des présages selon le bruit fait par la chute de la femme-fruit, en véritable monstrum, dans le sens antique explicité par Jean Céard et analysé par Claire Kappler. Il confirme cette fonction dans le passage du Šāh Nāmeh dédié à l’épopée d’Alexandre de Firdawsî : visitant l’Inde, Alexandre le Grand apprend l’existence d’un arbre de la Lune et du Soleil dont la particularité est de prédire l’avenir. Curiosité et présage, cet arbre est une merveille au sens ‘aǧīb. Mario Casari explore d’ailleurs toutes les pistes de l’arbre à têtes dans le Roman d’Alexandre occidental et oriental

    Deux contributions (Éric Marchandet, Damien Bischoff) ouvrent une réflexion utile sur le mythe des origines car c’est bien de lui dont il s’agit, de cette image de l’île du Wāq-wāq comme microcosme et des mystères de la vie, que seules les femmes sont aptes à connaître.

  1. 8 juin 2010 à 15:19
  2. 9 juin 2010 à 13:35
  3. 25 juin 2010 à 15:47
  4. 3 avril 2014 à 22:56

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