Dendrolâtrie en Asie Centrale

Voici quelques éléments de dendrolâtrie d’Asie Centrale, des traces du culte des arbres dans cette région bien avant l’arrivée de l’Islam. Ce passage introduit l’excellent livre d’Alfred Maury « Les forêts de la Gaule et de l’ancienne France« .

« De nombreux témoignages fournis par les plus anciennes traditions de tous les peuples confirment l’existence du culte des forêts, des bocages et des arbres que tant d’idées et de convenances tendaient à perpétuer. La Bible nous parle du culte rendu dans les bocages et sous les arbres verts du Très-Haut. »

« C’est au bocage de Mambré [1] qu’Abraham construisit un autel à Jéhovah, et c’est là que ce Dieu se révéla à lui. Au IVè siècle de notre ère, on continuait encore de venir là, au pied des chênes touffus, adorer les génies et les anges qui, suivant la croyance populaire, s’y rendaient invisibles. »

Fol147v The Metaphor of the Palm Tree from the Girona Beatus« Avant l’établissement de l’islamisme, les habitants du Nedjiran au Yemen offraient leurs adorations à un énorme dattier autour duquel ils célébraient, tous les ans, une fête solennelle et qu’ils chargeaient de vêtements et d’étoffes précieuses. »

« Le culte des arbres en Perse, parait remonter à l’antiquité la plus reculée. Les arbres vénérés y portent le nom de dirakht i fazel, « les excellents arbres ». On les couvre de clous, d’ex-voto, d’amulettes, de guenilles, et les derviches et les fakirs accourent se placer sous leur ombre. Ce sont généralement des platanes ou des cyprès. Quelques uns de ces arbres sont d’une extrême vieillesse. Près de Nakhitchevan, à Ardubad, est un orme vieux de plus de mille ans, qui est l’objet du culte des habitants. Les persans attribuent à leur vertu divine l’étonnante longévité de ces végétaux, sur lesquels la présence des hommes saints qui viennent s’abriter sous leur feuillage, attire, disent-ils, les bénédictions. On brûle à leur pied de l’encens ou des cierges pour obtenir la guérison des malades ou l’accomplissement de ses voeux. Ceux qui s’endorment à l’ombre de ces arbres s’imaginent, dans leurs songes, goûter les félicités réservées aux aoulia. »

« On connaît le célèbre cyprès de Passa, l’ancienne Pasargades, qui était encore, il y a peu, l’objet d’un pèlerinage célèbre de la part des musulman. Ces arbres reçoivent le nom de Pir, c’est-à-dire « les anciens », et on les regarde comme le séjours favori des âmes des élus. Une croyance analogue fait des forêts du Mazandéran, derniers vestiges de la végétation forestière de ces contrées, la résidence, le lieu de retraite des dives. Ce dernier trait achève de démontrer que c’est là un des restes du mazdéisme qui se sont conservés à travers l’islamisme, ainsi que dans d’autres idées zoroastriennes. L’avesta nous apprend que les anciens Perses adoraient les saints ferouers ou « esprits de l’eau et des arbres ». Ces ferouers se plaçaient au-dessus des arbres et bénissaient leurs fruits. Ils étaient dits puissants et immortels. »

« Les Persans donnent encore à certains arbres l’épithète de mubarek, c’est-à-dire « sacré ». De ce nombre sont l’olivier, le dattier, le nackl, le kharma. Un conifère porte dans leur langue le nom de dib-dar, div-dar, div-daru, c’est-à-dire arbre des dives ou des démons. C’est aussi celui que les arabes appellent schedjeret-al-djinn (l’arbre des djinns), et quelque fois schedjeret-Allah (l’arbre de Dieu), expressions qui remontent toutes également à la dendrolâtrie mazdéenne. Quand l’islamisme eut pris la place de la religion d’Ormuzd, les génies bienfaisants furent regardés comme de méchants démons et les dives ou dews, les djinns, se substituèrent dans les croyances populaires aux amschaspands et aux ferouers. »

« Dans l’Hindoustan subsistent des vestiges nombreux de la dendrolâtrie qui se sont greffés sur le brahmanisme et le bouddhisme. Cette dernière religion en se répandant dans l’Asie les a propagés avec elle. Chaque village de l’Hindoustan a son ficus indica qui en est comme le sanctuaire et l’asile. Ces arbres parviennent à une vieillesse prodigieuse, circonstance qui a beaucoup contribué à inspirer pour eux la vénération. C’est surtout sur les bords du Nerbouddha qu’ils atteignent une extrême longévité : il n’est pas rare d’en rencontrer qui ont plus de cinq cent ans. »

« Dans le Sind, l’islamisme a consacré ce culte des arbres, en transposant aux saints musulmans les honneurs primitivement rendus aux dieux forestiers. On y observe fréquemment des arbres surmontés d’une perche et d’un drapeau, et au tronc desquels les dévôts vont suspendre des ex-voto. C’est d’ordinaire à Abd-el-Kader Djelani que l’habitant du Sind dédie ces antiques objets de sa vénération. Déjà au temps d’Alexandre, Quince-curce avait signal, le culte solennel rendu aux arbres par les peuplades des bords de l’Indus. »
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Illustration : Girona Beatus, folio 147v, The metaphor of the palm tree.

5 réflexions sur “Dendrolâtrie en Asie Centrale

  1. Salut krapoarboricole,

    Très intéressants tous ces mythes anciens sur les arbres…

    J’ai pris du retard dans ton blog forestier… vais-je me perdre ? 🙂

    Amicalement
    ~Bonsai …de la forêt boréale 😉

  2. Salut Bonsai,

    Ça me plait de fouiller et de trouver des traces du culte des arbres chez les anciennes civilisations, après tout il s’agit d’un mythe premier qui semble avoir été universel dans les temps jadis.

    Pas de risques que tu te perdes par ici, tout est bien classé 😉
    et puis les articles t’attendront patiemment…

    à bientôt l’ami

  3. Ping : Les Forêts de la Gaule et de l’ancienne France, Alfred Maury « Krapo arboricole

  4. Ping : Index : symboles, mythes, textes divers « Krapo arboricole

  5. Girona Beatus
    folio 147v, The metaphor of the palm tree

    When writing the exegesis of the righteous, Beatus of Liébana mentioned the palm leaves they hold – “palmas in manibus eorum”. This led him to interrupt the transcription of Tyconius’s commentary on the Apocalypse and introduce a digression, taken from St Gregory’s Moralia in Iob, which compares a saint’s life to a palm tree because the bottom of this tree is rough but its fruit-laden top is attractive. Hence, the life of the righteous on earth is full of tribulations but, upon entering Paradise, it widens out due to the great rewards. The palm tree is narrower where it starts at ground level but strong at the level of its branches and fruit; the righteous are not strong in earthly but in spiritual tasks. The image, situated on the verso of the folio, covers it completely with the representation of a schematic and extremely decorative tree at the base of which, acting as roots, are two split canes joined together from which a trunk arises and stretches up into a crown of large, colourful and ornamental abstract branches with fruit at the end. Clutching the trunk is a naked man with the following words alongside: “u[bi] hic omo cupiens crapulare/palme” (To this man who seeks to take his fill of the fruit of the palm tree). In his right hand is a pruning knife and a piece of the rope threaded through a hook nailed to the trunk, which he grasps with his foot, supporting another man dressed in a loincloth situated on the left of the composition. The text above reads “et his alter iubamine porrigit p[er] fune” (And this other one helps him clamber up using the rope). The two figures enrich the meaning of the commentary by Beatus of Liébana, representing both the body (the man climbing the tree) and the soul (the one helping him) moving upwards, with the rope symbolising the Holy Trinity and the palm tree, Christ. The dressed person (religion) helps the naked man (those seeking salvation after death) in his ascension towards Glory – understood to be a perfect state of bliss – based in any case upon a doctrinal rather than an apocalyptic concept incorporated in the form of passages inspired by other sources, possibly by St Gregory the Great in the lines: “Ascendam in palmam et apprehendam fructus eius”. Hence the Gerona Beatus involves a semantic shift changing the meaning of the palm tree from symbolizing the righteous to becoming a Christological image. The palm tree is consequently a figuration of Christ, of his cross, to which the soul ascends to harvest its fruit.

    This image and the mappa mundi are the only ones in the original version to be based directly on the explanatio rather than on the storia, and are consequently depicted without a frame in virtually all Beatus. There are however differences amongst the manuscripts in stemmata I and II. The palm tree is represented in the former simply as a schematic tree with its roots uncovered, a stylised trunk and leafy crown, as described in the text. Stemma II embellishes the scene by adding people. There are also differences between branch IIa – which situates the image in part of a column of text and shows the righteous, sometimes holding palm leaves, flanking the tree, thereby combining the two elements (the palm tree and the chosen ones) associated in Beatus’s exegesis – and IIb in which this image covers the entire folio or much of it. Basically it shows, by means of a scene of pagan origin which is nevertheless in keeping with St Gregory’s metaphoric discourse, fruit being harvested and a man brandishing a pruning hook to cut it down – only the Gerona Beatus and its copy depict the assistant – in a manner more in line with the doctrinal aspect mentioned above, which must have featured in the prototype of branch IIb, as demonstrated by the Las Huelgas Beatus (f. 85r), on the assumption that it is a copy of the Tábara Beatus. This branch depicts the text more accurately for it shows narrow roots, whilst the roots in IIa spread out to create a strip of ground upon which the group of chosen ones stand.

    Neither this painting, nor the mappa mundi, would have formed part of the Tyconian archetype assumed to have been the basis for the images illustrating the Apocalypse cycle. The form of the palm tree employs a Muslim prototype and the harvesting motif is also based on Islamic models to be found in similar scenes in Arabian ivories. Date harvests appear in contemporary ivories from Cordova such as one on a Hispano-Islamic chest (Braga, Cathedral Museum) , along with other celebration motifs such as musicians, goblet-bearers and peacocks. Dr. Shepherd considers the palm tree in the Gerona Beatus to be based on an Islamic iconography of heaven that encompasses the tasks and tree of life.

    Carlos Miranda García-Tejedor – Doctor in History

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