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Dodone, Paul Blier

I.

La forêt de Dodone est pleine de murmures.
Le pâtre les écoute ; et, pris d’un vague effroi,
– Car l’air n’a pas un souffle, et l’oiseau se tient coi,
Invisible et muet sous les sombres ramures, –Dodone - Paul Blier
Il s’arrête, et tout bas se demande pourquoi
La forêt de Dodone est pleine de murmures.

Cette étrange rumeur au sens mystérieux,
Animant des grands bois l’éternel crépuscule,
Avec la sève à flots sous l’écorce circule
Et devient un langage au verbe impérieux :
Car la fibre accentue et la feuille articule
Cette étrange rumeur au sens mystérieux.

La grande voix qui sort des mobiles feuillages
Éclate, et jette à l’homme, en accents surhumains,
Un oracle, pour guide en ses obscurs chemins :
Et le fils de Kronos, assembleur de nuages,
Semble avoir emprunté, pour parler aux Humains,
La grande voix qui sort des mobiles feuillages.

– Sous tes chênes divins, ô Dodone, a passé
Plus d’un rêveur sacré que ton mystère attire.
Ta tristesse, à leur vue, essayait un sourire ;
Et l’oiseau somnolent, la source au flot glacé
Ont chanté, quand Linus, faisant vibrer sa lyre,
Sous tes chênes divins, ô Dodone, a passé.

La forêt fatidique aux ombres solennelles
Lui parlait, l’inspirait ; et Linus, à sa voix,
Pressentait la cité, la justice, les lois
Et la paix succédant aux luttes fraternelles :
Vœux, espoirs, visions qu’évoquait à la fois
La forêt fatidique aux ombres solennelles.

Dans les rameaux touffus la voix de l’Avenir
Éveillait au progrès l’homme ignorant et sombre ;
Jonché par les hivers de feuillages sans nombre,
Le sol noir exhalait la voix du Souvenir :
Et Linus écoutait, baigné d’aurore et d’ombre,
Dans les rameaux touffus la voix de l’Avenir.

Pour fonder la justice et rassurer la vie,
Le poète instinctif se changeait en penseur.
Sa raison du Passé dissipait la noirceur ;
Et la loi qu’il portait, aux rythmes asservie,
Des accords de la lyre empruntait la douceur
Pour fonder la justice et rassurer la vie.

– Salut, verte Dodone, aux présents maternels !
Si les Humains naissants de tes glands se nourrirent,
Sous ta feuille abrités, leurs fils y découvrirent
Le culte du foyer, ce premier des autels.
Les mœurs, les lois, les dieux à ton ombre fleurirent :
Salut, verte Dodone, aux présents maternels !

II

Les héros que Jason entraînait en Colchide,
Des bois Dodonéens éveillant les échos
Y taillèrent le mât du vaisseau d’Iolchos ;
Et dans la nef Argo replanté par Alcide,
Le Chêne encourageait et guidait sur les flots
Les héros que Jason entraînait en Colchide.

“En avant ! fils des dieux ; emparez-vous des mers !
Murmurait l’arbre auguste aux guerriers argonautes ;
C’est quand le vent mugit, quand les vagues sont hautes,
Qu’il est beau d’affronter le choc des flots amers.
Laissez l’obscur pêcheur ramper le long des côtes,
En avant ! fils des dieux ; emparez-vous des mers !

“Vers la plage lointaine où le soleil se lève,
Rivaux des alcyons, et plus hardis encor,
Allez chez Æétés ravir la toison d’or,
Soit qu’il vous faille user de la ruse ou du glaive.
Courage ! un dieu vous aime, et guide votre essor
Vers la plage lointaine où le soleil se lève.”

Les guerriers, les rameurs, sur le tillac assis,
Écoutaient – cependant que sur l’onde salée
Argo glissait, ouvrant sa voile au vent gonflée ; –
Mais l’oracle parlait un langage indécis
Qu’Orphée entendait seul, dans la foule troublée
Des guerriers, des rameurs sur le tillac assis.

L’aède au milieu d’eux, appuyé sur sa lyre,
Interprète des dieux auprès des rois puissants,
Des oracles du mât leur expliquait le sens ;
Et les héros assis sur le pont du navire
Admiraient, pleins d’audace et d’espoir frémissants,
L’aède au milieu d’eux, appuyé sur sa lyre.

Dangers, combats, trésors disputés et conquis :
A sa parole ardente, ils goûtaient par avance
Tous ces biens que leur garde un dieu qui les devance ;
Et, dans des coupes d’or buvant les vins exquis,
Joyeux, ils saluaient, en brandissant leur lance,
Dangers, combats, trésors disputés et conquis.

III

De Thèbe Hécatompyle aux bords du Nil assise
Une colombe au noir plumage, à l’œil de feu,
Aux bois Dodonéens vint révéler le dieu
Qu’ils adoraient sans nom et sans forme précise :
Et c’est ainsi que Zeus choisit Dodone, au lieu
De Thèbe Hécatompyle aux bords du Nil assise.

Ton premier temple, ô Zeus, sous le chêne abrité
Emprunta des forêts son humble colonnade ;
Deux chênes arcboutés, pour orner sa façade,
Formèrent un fronton sur son seuil respecté :
Et Dodone montra, type auguste, à l’Hellade
Ton premier temple, ô Zeus, sous le chêne abrité.

Taillés dans le Paros et dans le Pentélique,
De blancs frontons, des fûts à l’éclat virginal,
Remplaceront un jour, nés d’un art sans rival,
Les rythmes ingénus de ce temple rustique ;
Et les dieux souriront d’un sourire idéal,
Taillés dans le Paros et dans le Pentélique.

Dodone, – obscur abri de sa divinité,
Quand Zeus y descendit d’une rive étrangère, –
Dodone au roi des dieux n’en resta pas moins chère,
Sans corniche de marbre et sans tympan sculpté ;
Et l’oracle de Zeus aux trépieds d’or préfère
Dodone, obscur abri de sa divinité.

IV

Le chêne de Dodone aux rumeurs prophétiques
Croît toujours dans nos bois, et toujours sur nos pas
Fait chuchoter sa feuille et craquer ses grands bras.
Mais dans l’âge présent comme aux siècles antiques,
Si toute oreille entend, tout cœur ne comprend pas
Le chêne de Dodone aux rumeurs prophétiques.

Chacun a son labeur, chacun a son souci.
Le fort se rit du Droit ou l’applique à sa guise.
Au combat de la vie où le faible s’épuise,
La lutte est sans honneur, hélas ! et sans merci.
Sur la meule de l’or l’égoïsme s’aiguise :
Chacun a son labeur, chacun a son souci.

Au passant affairé, peu jaloux qu’on l’instruise,
L’arbre s’adresse en vain : l’homme un instant surpris
Poursuit sa route. Il faut qu’un de ces doux esprits,
Poète fils d’Orphée, en mots humains traduise
Du vieux arbre augural le langage incompris,
Au passant affairé, peu jaloux qu’on l’instruise.

“Homme, qui que tu sois, prends exemple sur moi.
Dit l’arbre par la voix de son doux interprète.
Veux-tu revoir l’Éden que plus d’un cœur regrette ?
Sois fort, pour être bon ; sois pieux sans effroi ;
Et joins à ta justice une pitié secrète :
Homme, qui que tu sois, prends exemple sur moi.

“Comme moi, sans quitter la terre nourricière,
Étends au loin tes bras ; sois pour l’humble et l’enfant,
Pauvres oiseaux frileux, l’abri qui les défend ;
Et des vils intérêts secouant la poussière,
Dresse-toi vers le ciel, tranquille et triomphant,
Comme moi, sans quitter la terre nourricière.”

– Le chêne vénérable est un bon conseiller.
S’il invite au silence, au loisir, à l’étude,
Et si l’ami du rêve et de la solitude
Dans la mousse, à ses pieds, trouve un mol oreiller, –
D’un héros en revanche il garde l’attitude :
Le chêne vénérable est un bon conseiller.

Catégories :De la poèsie
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  1. 7 juin 2010 à 23:41

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