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L’arbre sacré – Jacques Brosse

Jacques Brosse.

Le destin des hommes et des arbres

Le lien qui unissait le destin de l’homme à celui des arbres était si fort chez les peuples de tous les continents, qu’il est bien normal de s’inquiéter quant aux perspectives futures de la race humaine qui les a détruits. Quoi qu’il en soit, si l’on doit tenter de prévenir du réel danger que représente la déforestation pour notre planète, il semble nécessaire d’examiner toutefois brièvement, les relations entre l’homme et l’arbre jusqu’à notre présent siècle.

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L’Arbre Primitif

Partout dans le monde, on trouve des témoignages portant sur un arbre géant, l’Arbre primitif, qui avait jailli du centre de la Terre jusqu’au cieux et avait ordonné l’univers autour de lui. Il unifiait les trois mondes : ses racines plongeaient dans les abysses souterraines, tandis que ses plus légères branches caressaient l’Empyrée. Grâce à l’Arbre, on put respirer ; il dispensa ses fruits à toutes les créatures qui firent ensuite leur apparition sur Terre, s’épanouissant au soleil et se nourrissant de l’eau qu’il puisait en son sol. Du ciel, il attirait l’éclair duquel l’homme faisait le feu, en séduisant les cieux où les nuages se formaient autour de sa chute. L’Arbre était source de toute vie, et de toute régénération. Point étonnant donc, qu’adorer l’arbre fût alors un acte répandu.

A travers le Monde

Dans la chaleur torride d’Égypte régnait le sycomore, et en Scandinavie glaciale, terre des Teutons, Ygdrasill le frêne. Acvattha, le pipal (Ficus religiosa) d’Inde, est identifié à Brahman et c’est à son pied, que Gautama Bouddha atteignit l’illumination.

En Chine, Kien-mou, le “bois dressé”, se tenait au centre de l’empire et du monde entier. Pour les Mexicains anciens, l’arbre cosmique se déployait dans toutes ses diverses couleurs, du ventre de la terre déesse, dans la cinquième dimension de l’espace, qui unit le plus haut royaume au plus bas.
Jusqu’à récemment, l’arbre sacré en Afrique était le kilena du Dogon, le balanza du Bambara et l’ase des Dahomans, l’arbre ancestral, la demeure du dieu et de l’humanité.
Des communautés américaines sont allées jusqu’à faire de l’arbre sacré, le lieu de leur naissance.

L’Arbre et Dieu

Très souvent, un dieu fait de l’arbre son habitat sur Terre, le rendant sacré ; parfois il parle à l’homme via le médium de l’arbre. En Grèce, l’oracle de Dodona était donné par le bruissement des feuilles du chêne de Zeus, ensuite interprété par les prêtresses qui officiant dans le sanctuaire. Mais tout comme les dieux descendaient des arbres, les humains pouvaient aussi y grimper afin d’atteindre le ciel pour aller à leur rencontre. Ce qui était le cas des chamans sibériens qui se rendaient au sommet du bouleau ; ou de l’Arunta initié qui, en Australie, montait lui-même au sommet du poste sacré, un arbre sans branchages.

Certains arbres portant la marque d’un dieu particulier, étaient spécialement révérés. Mais on considérait que tous les arbres possédaient une âme. Ils étaient habités par des esprits, desquels corps ils faisaient des dryades, hamadryades et caryatides en Grèce, des Lechy et des Roussalki parmi les peuples slaves. On ne pouvait donc pas couper un arbre, à moins que l’esprit de l’arbre n’ait requis lui-même son déplacement. Couper des arbres sacrés était punissable de mort. Ronsard, le grand poète français du seizième siècle, relate ces croyances populaires dans son sublime « Elégie Contre les Bûcherons de Gâtine ».

L’idée d’un arbre divin donna naturellement lieu à la croyance d’un bois sacré, qui prenait le statut d’institution religieuse, non seulement parmi les Grecs, les Romains et les Celtes, mais aussi en Iran, à travers l’Asie, en Afrique et en Amérique. Des vestiges de ces bois sacrés demeurent encore en Inde, en Chine et au Japon, et parmi les Berbères d’Afrique du Nord. Dans les temps reculés il n’y avait pas d’autre sanctuaire. Le bois sacré inspirait révérence et crainte. On l’entourait de sévères interdictions, mais il était également le lieu de réunion des initiés qui y recevaient les enseignements oraux des prêtres. Le bois sacré est à l’origine du temple dont les colonnes furent initialement des arbres, et bien plus tard, de l’église chrétienne qui l’évoque encore par l’alignement de ses piliers, la semi pénombre intérieure, et la douce lumière colorée filtrée par ses vitraux.

L’Arbre Sacré

Les rois s’asseyaient sous l’arbre royal afin de rendre justice. Parfois, l’arbre sacré constituait le cœur de la cité qu’il protégeait, et même si les traces de cette croyance ont presque toujours disparu dans le processus d’urbanisation, on en trouve encore des exemples dans les écrits de l’Antiquité. Dans le centre d’Eridu, ville sainte, les Sumériens du troisième millénaire avant JC vénéraient Kiskanu, l’arbre cosmique. L’Acropole d’Athènes a vu grandir l’olivier planté par Athéna : par son biais, elle avait pris possession du territoire et fondé la ville. A Rome, dans le forum s’est épanouit un figuier légendaire, car sous ses feuilles furent allaités Rémus et Romulus. Tacite raconte que le dépérissement de l’arbre en 58 après JC, fut considéré comme un mauvais présage. L’année suivante, Néron tua sa mère Agrippine et s’adonna ensuite à une vie de débauche et de cruauté démesurée, amorçant une crise qui faillit causer la chute de l’Empire romain.

Tout comme il pouvait être lié au destin d’une cité, l’arbre pouvait aussi être directement associé au destin d’un individu. On pouvait dire d’un arbre donné qu’il était le double d’une personne. Il lui octroyait sa protection et lui transmettait sa vigueur et, on l’espérait alors, sa longévité qui excédait largement celle des humains. Partout dans le monde, des arbres étaient plantés à l’occasion de la naissance d’un enfant, et on considérait alors que le duo constitué par l’enfant et l’arbre se partagerait la même destinée. On prenait grand soin de l’arbre, car s’il venait à dépérir, la personne serait en danger. Pline relate qu’un fameux Romain versa un jour du vin au pied de son arbre afin de le fortifier.

Dans certaines sociétés traditionnelles, cette coutume a survécu au vingtième siècle. Dans certains cas, le lien entre une personne et un arbre était établi lorsqu’on tentait de guérir un enfant malade, en passant son corps nu trois fois au travers d’une fente dans le bois vivant. C’était autrefois un moyen répandu pour guérir le rachitisme ou l’hernie. Ce rituel se déroulait généralement avant l’aube, lorsque l’énergie de l’arbre atteignait son pic. L’enfant malade approchait alors cette énergie et l’arbre prenait la maladie en lui-même. Après la cérémonie, les extrémités de la fente étaient ramenées l’une contre l’autre, puis scellées à l’argile. On avait ainsi crée une affinité durable entre l’arbre et l’enfant. Si la taillade de l’arbre se refermait, l’enfant serait guéri. Si en revanche elle restait ouverte, la maladie persisterait. Si l’arbre mourait, il en serait de même pour l’enfant. Lorsqu’il grandissait, un enfant traité de la sorte prendrait grand soin de son arbre. Personne d’autre ne serait autorisé à la toucher.

La croyance que l’arbre entretenait l’âme des morts était aussi très répandue : chez certains peuples, comme les Warramungas d’Australie centrale, on pensait que les arbres servaient de refuges aux âmes avant leur réincarnation. Les Egyptiens anciens croyaient que l’esprit (ba) du nouveau mort revenait sous la forme d’un oiseau qui se posait sur les branches du sycomore sacré. La Dame du Sycomore, la déesse génisse Hathor, apparaissait dans les feuillages et l’accueillait avec de l’eau et du pain. Mais très souvent, les âmes sont irascibles et dangereuses. C’était le cas en Corée et dans beaucoup d’autres pays, où seules les âmes de ceux qui avaient connu une mort violente, trouvaient refuge dans les arbres.

Ailleurs, on croyait que les arbres entretenaient les âmes condamnées à rester sur Terre pour expier leurs fautes. Dans Légendes de la Mort en Basse-Bretagne, le folkloriste Anatole Le Braz décrit de remarquables exemples de ces croyances, qui ont persisté jusqu’à la fin du siècle dernier. Jadis, on apercevait parfois un mort sur un arbre. Ce dernier gémissait et se lamentait. On devait alors lui faire dire des messes dans la paroisse. Il venait ensuite remercier la personne qui l’avait délivré. D’autre fois, on entendait les arbres marcher dans la nuit, vers une maison, où ils redevenaient là encore, famille du propriétaire et se réchauffaient en son coeur.

Le choix des arbres à planter dans les cimetières devait être fait avec la plus grande précaution. En Bretagne, l’if était l’arbre funéraire dont les racines prennent dans les bouches des enterrés. Dans la région méditerranéenne, l’arbre funéraire est toujours le cyprès, symbole du deuil depuis l’ère crétoise, mais aussi à cause de sa forme suggérant une flamme éternelle s’élevant vers les cieux, symbole de prière et gage d’immortalité. En Chine aussi le cyprès ou le pin, autre arbre au feuillage persistant, était planté au dessus des tombes.

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Quelles leçons peut-on tirer de cette multitude de croyances dont nous venons de voir le caractère universel ? Si nous considérions que les arbres sont de nature divine, que nous leur attribuions une âme et les traitions comme des modèles pour les humains, ne serions nous pas en train de céder aux superstitions d’un autre âge, à des croyances dépassées, obscures et futiles d’une civilisation qui se dit rationnelle, scientifique et strictement matérialiste ? Dans les faits, ce sont les scientifiques eux-mêmes qui commencent à remettre en question cette attitude méprisante. Dans les années 1920, un éminent physiologiste et botaniste indien, Sir Jagadis Chandra Bose, a démontré par des expériences, que les plantes étaient dotées d’une réelle sensibilité ainsi qu’une capacité à mémoriser, ce qui correspond à une forme très rudimentaire de vie mentale. Ses expérimentations ont depuis été vérifiées et soutenues par des Américains et surtout des scientifiques soviétiques. En d’autres termes, les pensées qui au nom d’un rationalisme excessif, admettaient des divisions étanches entre les plantes et les animaux, entre les animaux et les humains, sont apparues infondées. Dans un domaine moins controversé, des phytothérapeutes et ethnobotanistes regagnent à présent l’approbation des remèdes traditionnels à base de plantes, abandonnés virtuellement peu de temps auparavant, et dont beaucoup dérivent des arbres. Dans nombre de cas, on peut dire aussi que certaines superstitions d’antan sont maintenant admises comme basées sur des observations réelles. Le psychologue et psychiatre suisse Carl Gustav Jung (1875 – 1961) a montré que l’image de l’arbre survit encore comme un archétype dans l’inconscient individuel et collectif. En effet, il s’agit d’un des symboles les plus fertiles, vitaux et universels. En ces temps de crise, c’est en lui-même que l’homme doit redécouvrir efficacement le sens de cette image. En même temps, il doit redécouvrir le sens de l’union avec la Nature, de l’harmonie cosmique qu’il a malheureusement, bien souvent égaré.

Courrier de l’UNESCO, Janvier 1989, par Jacques Brosse.
(© 1989 UNESCO – © 2004 Gale Group)

Catégories :Mythes
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