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L’if, Taxus Baccata

Rencontre avec l’If dans un cimetière de Bretagne, c’est sa longévité exceptionnelle qui me laisse perplexe, plusieurs milliers d’années pour certains, les plus vieux arbres d’Europe. Sa symbolique est très chargée, il est l’arbre de la mort et de la résurrection ; et dans le calendrier-arbres des celtes son jour correspond à la Toussaint, brrr un arbre funeste !

Bien qu’il dépasse rarement 20 m de haut, un vieil If peut occuper beaucoup d’espace. Son fût à l’écorce brun-rouge est souvent accosté de troncs secondaires, qui sont des branches tressées. La masse du feuillage luisant, d’un vert très sombre, n’est égayée que chez les pieds femelles par de curieux fruits, les arilles, charnus et rouges en octobre. L’arbre croît généralement solitaire. Identique à lui-même au cours des saisons, il semble immuable, hors du temps. Ses aiguilles ne meurent qu’au bout de sept à huit ans, sa croissance est extrêmement lente – un If n’est remarquable que lorsqu’il atteint cent ans, suscitant d’ailleurs plus de respect que d’admiration -, enfin l’If est là depuis toujours, on en a retrouvé des restes qui remontent à 120 millions d’années.

L’espèce est répandue dans toute l’Europe, mais aussi en Algérie et dans le nord de l’Iran. À l’état sauvage, l’If est surtout montagnard, mais on ne le trouve plus guère que dans des endroits peu accessibles, presque partout l’homme l’a détruit pour utiliser son bois, mais aussi parce que son feuillage est vénéneux. En plaine, l’If est le plus souvent planté, parfois dans les jardins à la française, car nul arbre ne supporte aussi bien la taille, ce qui permet de le sculpter, mais surtout dans les cimetières.

C’est là ce qui lui a permis de traverser les siècles. Protecteur des morts, l’If a été protégé par les morts. Les plus vieux Ifs de France se trouvent en Bretagne – la forêt de Beffou abrite quelques magnifiques Ifs sauvages – et plus encore en Normandie, non loin des côtes, dans une région qui s’étend de la Seine-Maritime au Calvados : If d’Offranville, 7 m de tour, Ifs de Sully et de Vaux-sur-Aure, et surtout If d’Estry. Ce dernier a 10 m de tour et présente à la base une cavité circulaire de 3 m de diamètre, où furent installés jadis une chapelle et des fonts baptismaux; on lui assigne, ce qui est peut-être exagéré, quelque 1 700 ans d’âge. Les Ifs du département voisin de l’Eure ne sont pas moins remarquables, par exemple à Foulbec et à Boisney, où ils sont deux. À La Haye-de-Routot, près de Bourg-Achard, les deux Ifs du cimetière ont l’un 14, l’autre 15 m de circonférence, ce qui leur donne un âge probable de 1 300 et 1 500 ans ; le premier abrite un oratoire, le second une chapelle de 2 m de diamètre et 3 m de haut, qui fut dédiée en 1806 à sainte Anne des Ifs par l’évêque d’Évreux. Il est hors de doute qu’étant donné leur grand âge, ces arbres, ainsi christianisés et qui eurent probablement des prédécesseurs aux mêmes emplacements, furent autrefois les objets d’un culte païen. Or la tribu gauloise qui habitait cette région s’appelait Éburovices (les combattants par l’If), nom qui a donné celui d’Évreux, leur cité.

“Beaucoup plus répandue est la conviction que les âmes des morts viennent hanter les arbres (…) il faudrait rajouter les nombreuses histoires de revenants peuplant les arbres des cimetières qui sont, en Bretagne, le noyau vital de la bourgade. En Armor, on croyait naguère que les Ifs, qui sont les arbres de la mort, ne doivent figurer qu’en un seul exemplaire dans les cimetières, car ils poussent leurs racines dans la bouche de tous les morts qui y sont enterrés.” (J.Brosse)

“D’ailleurs, hormis les cimetières, on le retrouve plutôt à l’écart des habitations, dans des recoins ombragés et brumeux d’où surgissent les créatures les plus étranges, du crapaud au korrigan en passant par le corbeau. Avec le houx, le poirier sauvage et le sorbier, l’if est une espèce typique des vieilles forêts bretonnes, celles-là même que fréquentaient Merlin l’enchanteur et Viviane.”

Il existait aussi en Gaule Belgique un peuple d’origine germanique, les Éburones, et la capitale de la Grande-Bretagne au temps des Romains se nommait Eboracum (York). Outre Évrem, plusieurs localités françaises portent dans leurs noms la trace de l’If, par exemple Embrun, Ébreuil, mais aussi Évry, Ivry et Yvré. Il existe en Angleterre des Ifs plus vieux qu’en France, celui de Grasford, âgé de 1 450 ans et dont le tronc a 15 m de tour, un If du Derbyshire, plus gros encore, aurait 2 100 ans, l’If de Fortingall en Ecosse dépasserait 2 000 ans, enfin celui d’Edron, dans la forêt de Cliefdon, n’aurait pas moins de 3 000 ans. En Allemagne, l’If de Krombach serait aussi vieux.

Une tradition kymrique atteste la vénération des Celtes pour l’If, il y est dit que la durée de la vie d’un homme est de 81 ans, celle d’un aigle de 2187, mais celle d’un If de 19683 ans, soit 243 fois la vie d’un homme, l’If serait donc le plus vieux de tous les êtres vivants en un monde dont la durée ne serait que de 59049 ans, soit seulement trois fois plus. L’If était en effet « un arbre sacré du druidisme, et bien des objets cultuels étaient fabriqués en bois d’If, que ce soient des tablettes d’exécration, différents simulacra ou le fameux bâton druidique ».

Le nom de l’If vient justement du celte ibor, qui a donné le gaulois ivoset le breton ivin. La même racine a engendré Eibeen allemand, yewen anglais, iva en espagnol et en portugais. L’italien seul dit tasso sur le modèle du latin taxus, d’où le nom botanique de l’espèce Taxus baccata (baccata veut dire « fait avec des perles », ce qui se réfère aux fruits de l’arbrej. Taxus, l’If, veut dire aussi pique ou lance ; le mot était rapproché par les Romains de toxicum, poison qui rendait les flèches meurtrières, même s’il n’y a pas d’étymologie commune ; ainsi, selon Pline, « certains disent aussi que taxus est à l’origine de taxique », devenu toxique. Toxicum ou toxicon vient du grec toxon, « l’arc et les flèches », bien que les Grecs n’aient pas établi de rapport avec l’If, qu’ils dénommaient smilax ou milos. Depuis la plus haute Antiquité, le bois de l’If a servi à fabriquer des armes, des piques, des lances, mais surtout des arcs et des flèches. C’est même là ce qui a fait disparaître l’espèce en certaines régions au Moyen Âge, surtout pendant la guerre de Cent Ans.

Ce n’était pas seulement en raison des qualités de son bois, à la fois très résistant et élastique, mais de la toxicité de l’arbre. Strabon rapporte que les Gaulois avaient coutume d’empoisonner leurs flèches avec le suc extrait des arilles, ce qui est d’ailleurs erroné, car la pulpe des baies est la seule partie de la plante qui ne soit pas vénéneuse. Jules César cite l’exemple de deux rois des Éburones (« hommes de l’If »), qui se donnèrent la mort en s’empoisonnant avec de l’If. Shakespeare, chez qui on retrouve souvent le reflet d’anciennes traditions, fait jouer à l’If «doublement fatal » un rôle dans Hamlet ; c’est en versant de l’« hébénon », suc tiré de l’If, dans l’oreille du roi, père d’Hamlet, que son oncle Claudius l’a empoisonné afin de s’emparer du trône et de la reine.

Dans Macbeth, Shakespeare se fait encore l’écho de l’utilisation de l’If par les sorcières anglaises, le « chaudron d’Hécate » contient des « boutures d’If détachées pendant l’éclipse de Lune ».

“Mêlons, touillons et retouillons
Chaudron bouillonne à gros bouillons.
Pieds de ciguë arrachés dans l’obscurité…
Fiel de bouc et rameaux d’if Cueillis dans une nuit sans lune…”
Shakespeare, Macbeth – acte IV, scène 1

C’est en effet à Hécate, déesse des Enfers, qui présidait aux expiations mais aussi aux charmes magiques ainsi qu’aux Érinyes, elles aussi divinités infernales qui châtiaient les parricides et les parjures, qu’était dédié l’If par les Grecs et les Romains. Les flambeaux des Euménides, «les compatissantes » (les Érinyes, ou Furies, ainsi dénommées pour se les concilier), étaient faits de bois d’If qui poussait, croyait-on, en abondance dans les Enfers. À Rome, lorsque l’on sacrifiait à Hécate des taureaux noirs, ils étaient décorés de guirlandes d’If destinées à attirer les esprits infernaux qui pouvaient boire le sang des victimes et être ainsi apaisés. Les prêtres d’Eleusis portaient des couronnes de rameaux d’If, signifiant la mort, mais aussi l’immortalité, entrelacés de Myrte, représentant le plaisir charnel; de ce double symbolisme les initiés tiraient évidemment une leçon.

L’If était donc l’arbre de la mort, nom qui lui est demeuré en allemand (Todesbaum) et en italien (albero délia morte), mais, doué d’une vie prodigieusement longue, il pouvait aussi, comme beaucoup d’autres plantes funéraires, constituer une promesse d’immortalité, voire de survie dans l’autre monde auquel il appartenait. C’est à ce titre qu’il figurait dans les cimetières. Toujours est-il que les auteurs antiques accusent l’If des pires méfaits. Selon Dioscoride, « les hommes qui s’en sont approchés sont pris de diarrhées. (L’ID de Narbonnaise est d’un effet si violent qu’il est nocif même pour ceux qui se sont arrêtés ou couchés sous son ombre, et souvent même peut causer leur mort ». D’après Sextius Niger, «son poison est en Arcadie si actif qu’il tue ceux qui dorment ou mangent sous l’arbre ». Théophraste affirmait déjà que son feuillage empoisonnait les équidés, mais non les bovidés ni les ovins. Longtemps tenues pour légendaires, ces assertions ne l’étaient pas seulement. L’analyse biochimique a révélé que toutes les parties de l’arbre contiennent un alcaloïde très toxique, la taxine, à laquelle les chevaux sont en effet fort sensibles, ce qui, on le voit, confirme finalement l’équivalence étymologique taxus-toxique. Quant aux troubles ressentis par les humains, ils ne sont peut-être pas tout à fait imaginaires. L’If néanmoins a servi de remède.

Bien sûr, l’if a d’autres utilités, plus sympathiques pour l’homme : son poison contient une molécule active, le taxol, utilisé en médecine pour soigner des cancers. Cette propriété a bien failli lui être fatale car beaucoup d’ifs ont été abattus pour en extraire la substance miracle. Heureusement, des scientifiques ont réussi à synthétiser cette molécule en laboratoire et nos conifères n’ont plus rien à craindre. De toute façon, l’if est éternel !

22- Pommerit le Vicomte, devant l’église, If millénaire. [1]
27- La haye-de-Routot, Ifs-chapelles 1600 ans, 20m hauteur.
61- Le Ménil Ciboult, If millénaire splendide. [2]
76- Offranville, If 1200 ans, 10m hauteur, circonférence 7,30m.
74- Estry, If millénaire, de 1300 à 1700 ans. [3]
61- La Lande Patry, If 1500 ans,hauteur 14m, circonférence 10m.
19- Vigeois, If millénaire. [4]

Sinon consultez ce petit ouvrage de Pierre Bourdu publié chez Actes Sud, petit livre mais bien rempli, comme d’habitude monsieur Bourdu nous délivre une somme de savoirs impressionnante !
Au prix de 10€, lien libraire Amazon, ici.

Note : pour réaliser ce portrait, je me suis largement appuyé sur un dossier trouvé sur le net, aucune mention d’auteur n’était indiqué…

Catégories :Portraits & dossiers
  1. 5 mars 2008 à 13:57

    Magnifique cet arbre ! mais un des rares poisons pour l’âne… s’il en mange, évidemment. Par contre je m’y ferai bien une cabane, lol.
    Amitiés.
    Martine

  2. 6 mars 2008 à 15:17

    Bonjour,

    Test pour toi : connais-tu « l’arbre du voyageur » et pourquoi on l’appelle ainsi ? On le trouve dans les pays chauds…

    J’en ai une photo (aux Caraïbes) mais je crains qu’elle ne soit pas très bonne.

    Amicalement – naguere

  3. 6 mars 2008 à 15:33

    bonjour Naguere,

    oui je connais l’arbre du voyageur, vu en photo chez des amis revenant de Madagascar, mais par contre le pourquoi du nom…? Tu as piqué au vif ma curiosité, en espérant que tu laisses par ici la légende qui a fait son nom…

    cordialement,

  4. 7 mars 2008 à 17:53

    Bonjour krapoarboricole, contente de t’apprendre quelque chose ! C’est tout bête : les feuilles retiennent de l’humidité, voire de l’eau si bien que le voyageur assoiffé peut se sustenter. La nature est bien faite et je pense comme toi que l’homme en a oublié les vertus. J’aime les arbres, ils vivent.

  5. 7 mars 2008 à 18:15

    Content que tu repasses par là, merci pour cette chouette histoire ; j’imagine le voyageur assoiffé, se saisissant de ces feuilles, en laissant glisser ce précieux breuvage de vie dans sa gorge…

    Cela me rappelle une légende liée à l’arbre de vie. L’eau qui s’échappe de l’arbre par sa respiration, finit toujours par retomber sous forme de pluie à son origine, l’arbre. Conservée dans des replis d’écorce elle aurait le pouvoir de faire disparaitre (la soif, la faim et la fatigue) chez qui la boit…

  6. 14 mars 2008 à 19:27

    Très bien ce blog, aussi beau qu’instructif !
    Je poste là parce que j’ai pas fini de regarder, et puis y a tellement de choses, alors je continue, et te souhaite bonne continuation, je repasserai…

  7. 15 mars 2008 à 10:01

    Merci de ton commentaire Anton,

    j’essaie sur ce blog de rassembler une foule de connaissances sur les arbres, une encyclopédie relative et absolue… Tes arbres étaient parmi les premier à peupler la forêt des remarquables, je suis bien content que tu repasses te promener à l’ombre de ces vieilles branches.

    A plus,

  8. Eva GH
    1 avril 2009 à 21:30

    Bonjour Mr Krapo,

    Puis je me permettre de vous demander la permission d’inclure votre page concernant les Ifs millénaires de la Haye de Routot à mon Facebook ? Roumoise et batave , Je pratique en effet le culte de l’adoration sans borne à ces deux superbes êtres , donc le besoin c’est fait sentir de faire découvrir à mon monde entier « mes amis » à racines

    Merci de votre compréhension
    Votre site est très riche Mr Krapo
    Bonne soirée

  9. 11 novembre 2009 à 11:52

    Avec plaisir Eva !

  1. 9 juin 2010 à 17:58
  2. 28 septembre 2014 à 10:29

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