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Le chêne Ogygès

Alors que l’Ancien Testament nous conte l’apparition de Dieu à Abraham au chêne de Mambré, l’historien Josèphe Flavius relate lui qu’Abraham vivait près du chêne d’Ogygès, un endroit proche de la ville des Hébronites (dans la mythologie grecque, Ogygès est le premier roi de Béotie et d’Attique, et le fondateur de Thèbes. Les Béotiens voyaient en lui le créateur de l’humanité. Les auteurs anciens plaçaient sous son règne un déluge antérieur au Déluge du Deucalion).
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Dans les récits bibliques d’épisodes antérieurs à la Royauté, les grands arbres deviennent des points de repère pour les scènes qui se passent en dehors d’une cité mais non loin d’elle. C’est le cas particulièrement pour les traditions concernant les Patriarches, à Sichem, à Hébron et à Béthel. [1]

Wreath of oak leaves and acorns Greek, Late Classical or Early Hellenistic Period, 4th century B.C.

Dans la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, au livre IV, 532-534, il est question de la sépulture de Sara « à six stades d’Hébron ». La Bible, en la circonstance, ne parlait d’arbres qu’en passant. C’est Josèphe qui a donné de l’importance à l’un d’eux, en s’autorisant explicitement d’une légende locale. D’après lui, dans la petite cité, on est fier de montrer deux curiosités : d’abord les magnifiques tombeaux des descendants d’Abraham ; ensuite un térébinthe gigantesque qui serait là, disent les gens, depuis la création du monde. Lorsque Josèphe, quelques années plus tard, aura à reparler d’Hébron (AJ 1, 186-197, à propos de Gen. 18, 1), il mentionnera de nouveau cet arbre, mais cette fois en donnant son nom propre « près du chêne appelé Ogygès ». Rien d’étonnant qu’un arbre à qui l’on attribue une fabuleuse antiquité ait reçu un nom propre, ni que ce nom soit celui d’un personnage mythique.

« Abram habitait près du chêne appelé Ogygès, – c’est un endroit de la Chananée, non loin de la ville des Hébroniens -. Affligé de la stérilité de sa femme, il supplie Dieu de lui accorder la naissance d’un enfant mâle. Dieu l’engage à se rassurer ; c’est pour son bonheur en toute chose qu’il lui a fait quitter la Mésopotamie et, de plus, des enfants lui viendront. Sarra, sur l’ordre de Dieu, lui donne alors pour concubine une de ses servantes, nommée Agar(é), de race égyptienne, afin qu’il en ait des enfants. Devenue enceinte, cette servante osa prendre des airs d’insolence envers Sarra, faisant la reine parce que le pouvoir devait être attribué au rejeton qui naîtrait d’elle. Abram l’ayant remise à Sarra pour la châtier, elle résolut de s’enfuir, incapable d’endurer ses humiliations et pria Dieu de la prendre en pitié. Tandis qu’elle va à travers le désert, un envoyé divin vient à sa rencontre, l’exhorte à retourner chez ses maîtres sa condition sera meilleure, Si elle fait preuve de sagesse, car présentement, c’était son ingratitude et sa présomption à l’égard de sa maîtresse qui l’avaient conduite à ces malheurs. Si elle désobéissait à Dieu en poursuivant son chemin, elle périrait ; mais si elle rebroussait chemin, elle deviendrait mère d’un enfant, futur roi de ce pays. Ces raisons la convainquent, elle rentre chez ses maîtres, et obtient son pardon ; elle met au monde, peu après, Ismaël(os) : ce nom peut se rendre exaucé par Dieu, à cause de la faveur avec laquelle Dieu avait écouté sa prière. »
(Flavius Josèphe, Antiquités Judaïques, Chapitre X, 4.)

Ce qui surprend dans cette appellation, c’est qu’elle n’a rien à voir avec une quelconque divinité sémitique, comme on l’attendrait dans ce contexte, mais qu’elle relève de la mythologie grecque. A la réflexion pourtant, cela aussi se comprend. A l’époque où ils arrivèrent dans la région d’Hébron, les Abrahamides apprirent la légende locale sur la haute antiquité de cet arbre. Mais cette légende lui donnait-elle un nom propre ?

Aucune trace n’en transparaît, ni dans le texte hébreu, ni dans la traduction grecque, alors que pour d’autres arbres, la Bible ne manque pas de rapporter le nom que leur donnait la tradition locale cananéenne. Ainsi pour Sichem (Gen. 12, 6 et Dt. 11, 30) : le Texte parle du « chêne de Moréh » « qui enseigne » (par des oracles) . Dans Juges 9, 37 le chemin du « chêne des devins », d’après le contexte, est également une appellation donnée par les Cananéens de l’endroit. En revanche, dans Gen. 35, 8, « chêne des pleurs » date seulement de l’ensevelissement en ce lieu de la nourrice de Rébecca, mère de Jacob. Dans les autres cas, les arbres restent en toile de fond, le mot hébreu qui les désigne est ambigu et son pluriel les laisse dans l’anonymat ; le mot grec qui le traduit est ambigu lui aussi, et son emploi au singulier, puisqu’il s’agit de végétation, pourrait bien n’être qu’un singulier collectif désignant un bosquet. Quoi qu’il en soit, dans le cas d’Hébron, la Bible, pour identifier un arbre si chargé de souvenirs, lui donne simplement le nom de son propriétaire : « le chêne de Mamré, l’Amorrhéen ».

C’est aussi la seule appellation que lui connaisse Josèphe pour l’époque antérieure à l’hellénisation de cette région. Si la tradition locale cananéenne d’Hébron avait comporté un nom propre pour cet arbre, la Bible en aurait dit quelque chose, comme elle parle du « chêne des devins » et du « chêne qui enseigne ». D’autre part, la traduction grecque du Pentateuque, ne manifeste aucune connaissance d’une tradition attribuant un nom propre à cet arbre, ce qui explique par contrecoup le silence de Philon d’Alexandrie, au début de l’ère chrétienne. Flavius Josèphe est ainsi le premier — et le seul, je crois bien — à désigner un arbre, dans le décor d’une scène biblique, par un nom propre qui l’individualise et lui confère une sorte de personnalité. Le nom Ogygès en fait le pendant, à Hébron, de l’arbre sacré qui, à Rhodes, porte le nom d’Hélène et en même temps il laisse entendre à quelle époque l’arbre a reçu ce nom.

En effet, si l’hellénisation des panthéons sémitiques en ce qui concerne les vocables divins, la transcription grecque des noms de villes ou la nomenclature des poids et mesures et des principaux articles du commerce international s’est imposée de très bonne heure, l’hellénisation d’une légende se rapportant à une curiosité locale était moins urgente. Il a dû falloir attendre l’arrivée dans cette région de sujets assez curieux de folklore et assez pénétrés de culture grecque pour que notre arbre reçût une personnalité à la grecque. On pense tout naturellement aux officiers des armées d’Alexandre et aux hommes de lettres entraînés à leur suite avec le souci de répandre la culture grecque. Leurs allées et venues, et surtout l’occupation prolongée du pays par les Lagides et les Séleucides ont favorisé une hellénisation plus profonde. Les Grecs y ont exploité alors d’immenses domaines. Ils ont hellénisé les noms des villes : l’ancienne Rabbath, en Pérée, devint Philadelphie ; l’ancienne Betschéan, Scythopolis, etc.

Dans le cas du grand chêne près d’Hébron, c’était d’autant plus facile qu’il n’y avait pas de dénomination antérieure à supplanter. On en créa une qui reflétât sa légende, c’est-à-dire sa prodigieuse antiquité. D’un adjectif poétique qui exprimait une origine antédiluvienne, on tira un nom propre de héros sans généalogie ni descendance, Ogygès. Josèphe témoigne qu’à la fin du premier siècle on le désignait sous cette étiquette.
Par ces rapprochements entre le témoignage de la Bible et les textes de Josèphe relatifs à Hébron, on peut se représenter les étapes de la renommée de cet arbre.
Avant le premier séjour d’Abraham, un groupe de très grands arbres attirait l’attention des voyageurs, et les gens du pays en faisaient remonter l’antiquité à la création du monde. Les nomades de passage à Hébron installaient volontiers leur campement près de ce bosquet et y célébraient le culte de leurs dieux (Gen. 13, 18).
Au début du second millénaire, c’est à l’ombre de ces grands arbres que les Abrahamides passèrent de l’état nomade à la vie semi-sédentaire et qu’ils dressèrent un autel au Dieu d’Abraham (Gen. 13, 18 b ; 14, 13). Surtout, c’est au voisinage de ces grands arbres qu’Abraham avait reçu de trois personnages divins l’assurance de la naissance prochaine d’Isaac, qui ferait de lui le père d’une descendance innombrable (Gen. 18, 1). C’est près de là également qu’Abraham fit l’acquisition du premier terrain qui le sédentariserait définitivement (Gen. 23, 1-19).
La rédaction écrite de ces traditions fut officialisée sous Josias en 622 avant J.-C. Plus de trois siècles après, les éditeurs du pentateuque grec ne connaissent toujours pas de nom propre pour ce chêne ou térébinthe. Mais c’est à leur époque ou peu après qu’il reçoit, à l’usage de visiteurs grecs friands de paléontologie, le nom d’Ogygès ; nom qui eut si peu de rayonnement à l’extérieur qu’on l’ignorait encore dans les milieux juifs d’Alexandrie au premier siècle de notre ère. Ce n’est qu’à la fin du siècle que Josèphe le fait connaître. Comme il n’en avait rien dit dans son premier ouvrage — la Guerre des Juifs, en 75 environ — on a tout lieu de croire que lui-même ne l’a connu que par les rapports que des officiers romains de la guerre de 66-70 avaient déposés aux Archives du Palais Impérial, et qu’il pouvait consulter plus à loisir lorsqu’il rédigea ses Antiquités Judaïques de 80 à 95. On s’explique alors que, parlant du même arbre, il le désigne d’abord par l’étiquette actuelle Ogygès et qu’ensuite il lui laisse son nom traditionnel, biblique, de « chêne de Mamré ».

« Après que Dieu eut rendu ce jugement contre les Sodomites, Abram, étant assis auprès du chêne de Mambré, devant la porte de sa cour, aperçut un jour trois anges : s’imaginant que c’étaient des étrangers, il se leva, les salua, et les invita à entrer chez lui pour jouir de son hospitalité. Ceux-ci acceptèrent, et il fit préparer sur-le-champ du pain de fleur de farine ; il immola un veau, qu’il fit rôtir et porter à ses hôtes, attablés sous le chêne ; ceux-ci lui donnèrent à croire qu’ils mangeaient. Ils s’informèrent aussi de sa femme et demandèrent où était Sarra ; comme il leur dit qu’elle était dans la maison, ils assurèrent qu’ils reviendraient un jour et la trouveraient mère. La femme sourit à ces mots et se dit impropre à la maternité puisqu’elle avait quatre-vingt-dix ans et son mari cent ; alors ils cessèrent de dissimuler et révélèrent qu’ils étaient des messagers de Dieu, que l’un d’entre eux était envoyé pour annoncer l’enfant et les deux autres pour anéantir les Sodomites. »
(Flavius Josèphe, Antiquités Judaïques, Chapitre XI, 2.)

Le procédé semble bien venir d’une préoccupation apologétique. Remarquons d’abord que la tradition relative aux Flaviens encadre l’histoire de leur dynastie entre deux présages exprimés par un cyprès de leurs terres « dont la hauteur attirait les regards ». Déraciné par un orage, il se redressa le lendemain, à la même place, plus verdoyant que jamais. Il y eut bien d’autres présages pour annoncer l’impérial destin de la famille, mais celui-là est d’une telle importance qu’il reparaîtra, en sens contraire, pour annoncer, cette fois, la chute de la dynastie . Or ,qui pouvait attacher quelque intérêt au rôle prophétique du cyprès d’un parc des Flavii sinon les milieux de la Cour impériale ? Josèphe aura pensé que de tels lecteurs pourraient porter attention à un autre grand arbre, le chêne de Mamré, témoin de la promotion d’Abraham au rôle de fondateur d’une lignée de peuples qu’aucune dynastie saurait égaler. Et puisque ce chêne, à l’époque, est étiqueté « Ogygès », c’est sous ce nom qu’il le présente à ses lecteurs. Si l’on manquait d’autres indices sur le genre de lecteurs que Josèphe a en vue, cette modernisation de la notice sur Hébron suffirait à le préciser.
« Ogygès » permet donc au lecteur helléniste d’identifier ce chêne avec celui qu’on montre aux voyageurs à Hébron et même de soupçonner qu’il remonte à la nuit des temps. « Chêne de Mamré » présente ensuite cet arbre comme le témoin de l’arrivée, puis de l’installation à cet endroit du père de la race juive. L’entourage de l’empereur apprendrait ainsi que, bien avant de matérialiser l’identité du nébuleux Ogygès, cet arbre avait été témoin de l’arrivée d’Abraham et de sa mission divine en Canaan. Une fois de plus Josèphe revendique l’antériorité des traditions juives par rapport aux plus anciens ouvrages d’histoire des Grecs. Car ainsi présentée, cette notice sur Hébron, au début des Antiquités, fournit à Josèphe l’occasion d’affirmer, Bible en mains, que la renommée de cet arbre a commencé avec l’arrivée d’Abraham en ces lieux, plus d’un millénaire avant le passage d’Alexandre et l’hellénisation du pays par ses successeurs Lagides ou Séleucides.

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Pelletier André. Un arbre vieux comme le monde : Le chêne Ogygès.
Journal des savants. 1980, pp. 211-215.

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Catégories:Bible, Grèce antique
  1. Yvon
    14 avril 2014 à 01:12

    Merci pour votre article . Les rapports entre les juifs de l’antiquité et les grecs sont toujours captivants dans la Bible. Cela aide à relativiser les écritures, quelles qu’elles soient. On trouve dans Daniel une allusion à l’ange des grecs: .

  1. 13 avril 2014 à 22:48

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